Les croix et la bannière

119 morts par jour en Irak… La situation ne s’arrange guère

 

Je vous propose un petit retour en arrière en raison de toute sortes de perturbations dans ce blogcafé,,,

 

Los Angeles, le dimanche 7 novembre 2004

  

Le temps est redevenu gris. Ce matin à l’aube comme tous les dimanches, les « Veterans for peace », sont venus planter mille croix de bois, le long du pier,  sur la plage de Santa Monica,Il fait encore un peu froid, et je frissonne en descendant l’escalier menant à ce cimetière hebdomadaire qui mange un grand bout de sable.. Les croix sont bien alignées et comme dans les vrais cimetières américains. Une pancarte soignée indique « Arlington WestSanta Monica Beach »Mille morts, mille croix, est un critère maintenant dépassé, car comme l’indiquent les panneaux il y aujourd’hui précisement 1128 morts et 8287 blessés. Les morts irakiens n’ont pas de croix mais celles-ci rempliraient toute la plage, précise-t-on en anglais et en espagnol. Le problème, c’est que la municipalité de Santa  Monica est accommodante mais ne tolère que de prêter l’espace pour mille croix. C’est vrai, sur une belle plage comme celle-là, le dimanche, cela fait désordre toutes ces croix entre la fête foraine et la longue étendue de sable fin où se pressent baigneurs et surfeurs. Cela rapproche d’un coup le paradis de l’enfer. Alors pour les morts, on s’est accommodé ; les croix bleues sont les morts de la semaine, les croix rouges symbolisent dix morts d’un coup. L’ensemble commence à ressembler à une gigantesque bannière. Devant ce drôle de cimetière, il y a un grand cercueil recouvert du drapeau américain, et d’un casque. Au premier plan est posée une paire de godillots de l’armée. Entre mer et croix, passe parfois un “quatre-quatre” des life-guards, avec sa planche de surf. L’effet est saisissant comme cette eau toujours froide, même sous le soleil. Un jeune « marine » en grand uniforme se recueille devant une de ces fausses sépultures anonymes, après y avoir déposé une fleur. Un autre lit consciencieusement les listes datées des soldats tombés là-bas, si loin, et part lui aussi prier devant une autre croix. Il doit avoir retrouvé encore un copain. Assise sur l’escalier, j’observe le manége de ces deux soldats là qui sont revenus entiers et qui repartiront peut-être. Je finis par aller chercher, moi aussi, une de ces fleurs mises à la disposition des passants. On peut fixer également un petit mot avec deux élastiques. Je choisis de déposer un lys blanc devant une croix, bien au milieu de cette forêt, plantée pour la journée.Dans une petite guérite, les anciens combattants racontent leurs guerres et leur combat pour la paix en vendant des Tee-shirt pour porter ses croix sur le dos, des DVD des plages californiennes qui organisent la même mise en scène dominicale, et des enregistrements sur la façon très spéciale de couvrir la guerre de la Fox Channel. Ces vétérans sont plutôt jeunes :  ceux du Vietnam ont tous une queue de cheval et le regard ailleurs. Leur âme est restée là-bas dans un village brûlé ou une rizière dévastée. Ceux de la guerre du Golfe font figure d’hommes d’affaires à coté. Un prof de Berkeley me dit qu’il vient juste pour aider, mais qu’il a échappé à la guerre. Jeff, lui en a vécu trois :Il est très costaud, et m’explique avec un sourire à la John Wayne combien il est important de voyager à l’étranger avec ses enfants, si on veut vraiment la paix. . Tout le monde discute tandis que continue la ronde des deux marines, avec leurs fleurs,  autour des croix. « C’est le premier dimanche après les élections, Bush ne nous a pas fait virer, de toutes les façons, on est sous la protection de la ville de Santa Monica » me précise Rick, responsable de la section de San Diego en visite. Il a l’allure d’un Hell’s angel déprimé, l’œil trop délavé comme son jeans , ses cheveux très longs et gris sont coiffés de la casquette « veterans for peace ». Ses médailles gagnées au Vietnam sont soigneusement épinglées sur son blouson de cuir éraflé. Les vétérans ne roulent pas sur l’or noir. Restent les décorations et les cicatrices.  Il repart pensif dans son fief, en marchant comme un pauvre cow-boy solitaire, dans ses boots fatiguées, sans se retourner. Unlucky Lucke !D’immenses drapeaux américains claquent au vent frais du matin.Le Pacifique roule des vagues grises. Un jour peut-être il se réveillera, quand viendra le fameux « big one » qui fera même trembler la mer. Dans un mois, dans vingt ans, dans cent ans….Mais demain, c’est sûr, il fera beau. Les croix de bois auront disparues.Le ciel dégagé sera de nouveau transparent comme un cristal inconnu.  

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