Retour au pays

Jeudi 26 Novembre 2020,

Le temps des baluchons!

“Je reviens, je reviens au pays … sous le vent et la tempête, j’ai mené mon bateau, … je reviens le coeur en fête, jusqu’aux portes du hameau….”

Eh oui, il fallait bien revenir un jour et nous avons fini par trouver un vol sur Aegean airlines, comme quoi l’Egée nous aura transportés jusqu’au bout du voyage. Et puis le vent devenait mauvais !

L’avion pour Paris, fort rare, était du même coup plein à craquer, et la distanciation sociale compliquée. Je n’étais pas à coté d’un Hermès aux pieds ailés mais d’un agriculteur afghan, originaire d’un village à la frontière ouzbek. Il vivait en France depuis sept ans et travaillait “dans le bâtiment”, du côté de Metz. Il m’a expliqué sa longue odyssée, périlleuse, ponctuée de pauses moins agréables que celles d’Ulysse, en Iran d’abord , puis en Turquie, et finalement en Grèce où il a laissé sa Pénélope qui n’a pas pu venir en France, faute des précieux papiers nécessaires. C’était il y a trois ans. Ce mois-ci, il était allé justement à Athènes dans l’espoir d’en obtenir enfin, sachant “qu’il n’était pas assez riche pour continuer à payer deux logements”. Je fus bien heureuse de savoir que son épouse avait un logement autre qu’une tente à Lesbos.

En débarquant à Roissy, dés la sortie de l’avion, nous avons été accueilli, par des costauds de la police des frontières, lourdement armés, qui nous ont scrutés d’un oeil sélectif et anti-clandestin. Ils auraient pu en profiter pour prendre notre température tant qu’à faire, comme cela se fait à l’entrée des restaurants de Singapour. A la livraison des bagages, mon voisin baladeur n’était point là, ce qui m’a inquiétée, car il devait aller prendre un TGV pour rentrer chez lui. Finalement, nous l’avons revu à la sortie avec un unique petit baluchon. Les migrants voyagent léger.

Nous avons pris un taxi et surtout surpris un chauffeur qui dormait dans les sous-sols de l’aéroport désert, et qui avait été réveillé en sursaut par la responsable des taxis qui ne voyait rien venir. Quand celui-ci a ouvert son coffre déjà presque plein, nous avons compris qu’il vivait probablement dans son véhicule, et le ciel de Paris m’a semblé vraiment très gris. On peut être migrant dans son propre pays.

Je pensais alors n’avoir jamais n’avoir jamais rencontré d’Afghan mais dans le taxi, du fond de ma mémoire m’est revenue une anecdote. Il m’était arrivé, il y a bien longtemps, une histoire étonnante à Los Angeles où j’habitais alors, si surprenante que j’avais songé à l’utiliser comme un début de roman. J’ai d’ailleurs commencé à l’écrire, et j’ai retrouvé avec un grand bonheur ma prose de l’époque. Le roman attend sa suite. Je me propose de vous le faire découvrir dans un prochain blog, façon série. Cela nous changera agréablement de l’actualité du déconfinement, vos commentaires seront les bienvenus et me motiveront grandement pour en achever l’écriture.

Bon, je dois vous laisser car j’ai un zoom de fête pour Thanksgiving avec ma famille américaine, française, chilienne, singapourienne and so on ! On n’arrête pas le progrès !

Jours tranquilles à Kilada

Dimanche 15 Novembre 2020,

Nous voici donc ancrés dans la jolie baie de Kilada, immobilisés par le confinement en Grèce.

Petit exercice de grec!

Le matin, les pêcheurs tournent doucement autour de nous, munis d’un trident comme Poseidon, et jettent à l’eau d’étranges lignes faites de lacis de rubans blancs. Cette technique artisanale m’a semblé mystérieuse et, renseignements pris, c’est un moyen ancestral pour attirer les pieuvres qui sont très futées avec leurs cinq cerveaux. D’ailleurs, malgré une observation patiente à la jumelle, je n’en ai vu aucun arriver à en pêcher. Cela doit être un prétexte pour sortir faire du sport.

Notre ami le poissonnier, avait en revanche pêché des loups de mer à l’aube. Il répond au charmant nom d’Eros, mais avec sa barbe, il ressemble plutôt à Agamemnon partant à la guerre de Troie, il ne lui manque plus que le casque corinthien. Toute sa famille est venue se confiner au village. Il y a dans la boutique, Maria, la grand-mère, une petite vieille dame charmante, toute de noir vêtue qui ne pouvait pas rester seule, et papote allègrement avec ses deux petites filles étudiantes, Maria et Héléna, qui vont travailler à distance. Leur “Yaya” est assise devant la petite table censée être le bureau du patron, et sirote du café. La mère, Electra, vide les poissons dans l’arrière-boutique en riant et m’offre une grenade de son jardin. Mon grec moderne reste basique, mais je progresse. Comme je possède bien la phrase : “Comment t’appelles-tu ? (Ti iné onoma sou ?)”, je connais les prénoms de tout le monde.

Au mur, il y a bien-sûr, comme toujours, la photo du grand-père et de nombreux clichés en noir et blanc du bateau familial, et du tout petit village de pêcheurs de Kilada au début du siècle. Un grand poster des poissons de la Méditerranée, plus récent, sous lequel deux énormes seaux sont piqués soigneusement les centaines d’hameçons des lignes de pêche, complètent la sobre déco. Un détail sur le sol m’amuse. Le carrelage ordinaire et moderne, brisé à un endroit, été réparé par un bout de marbre poli ! Tous les étals à poissons sont d’ailleurs en marbre. Nous sommes bien en Grèce où les hommes ont des noms de rois et où trainent partout des morceaux de marbre : “La Grèce, c’est beaucoup de rois et de chèvres éparpillés sur du marbre ” disait Hélène dans “la Guerre de Troie n’aura pas lieu”. Les chèvres ici ne sont pas loin, elles broutent le long des rivages.

Le boucher d’ailleurs s’appelle Léonidas, comme le roi de Sparte mort à la bataille des Thermopyles. Il est blond et fringant comme son illustre prédécesseur. Au dessus de son comptoir trône la classique photo de son père mais aussi celle de ses petites filles, et plus surprenant , celle de ses troupeaux. Ici, en fait , souvent, le “kréopoleio”, littéralement “celui qui fait la viande”, est aussi éleveur et il montre ainsi la qualité de sa marchandise. C’est pourquoi la plupart du temps, l’épouse est une bouchère sexy, tandis que son époux s’occupe de la matière première!

Il y aussi dans le village de minuscules épiceries qui vendent de tout , même des portes-bougies rouges en forme de croix pour mettre sur les tombes. Le culte des morts est bien vivant ici. Un jour, dans une boulangerie de Poros, j’ai désigné à la vendeuse un de ses pains ronds qui me semblaient bien appétissants. Elle a refusé gentiment en me précisant que je ne pouvais pas l’acheter, car c’était le pain pour les morts. Les morts doivent sans doute continuer à aller chercher leur pain à la boulangerie, dans ce pays peuplé de dieux.

Le village n’est pas touristique. La seule entreprise importante est le chantier Basimakopoulos où doit hiverner notre bateau. C’est pourquoi, en saison, beaucoup de “voileux” viennent diner chez Nikos. Et puis, il y a bien sûr “les Américains”, qui sont les descendants des marins de Kilada partis pêcher ailleurs au début du siècle dernier, car ils n’avaient pas de quoi nourrir leur famille. Ils reviennent en vacances l’été, et rient très fort à la taverne de Nikos. La diaspora aime à retrouver ses racines et montrer ses succès.

Maria, qui tient la station-service est née dans le New-Jersey, et ressemble à la Callas. Elle allait chez sa grand-mère de Kilada, chaque été. Et puis, après un divorce aux Etats -Unis, elle est rentrée au pays épouser son amour d’enfance, le garagiste. Très entreprenante , elle loue maintenant des voitures et a créé une laverie automatique. Le sens du business de son éducation américaine s’est associé à son sens de l’hospitalité, ancré dans ses gènes. Comme toujours, les petites histoires de chacun s’inscrivent dans la grande Histoire.

Les drames du monde semblent bien loin de notre baie. Pourtant, ils nous rattrapent quand même. Notre vol de retour pour Paris est annulé à cause de la pandémie. Et, plus touchant, beaucoup d’abeilles viennent chaque jour agoniser sur le pont de notre bateau. Les néocotinoïdes ont-ils envahi même le mont Hymette?

Les dieux devront-ils se passer un jour d’hydromel ?

Odyssée confinée

Mardi 10 Novembre 2020,

Depuis ma dernière chronique, nous avons vécu quelques aventures.

Talonnés par la tempête, nous avons filé comme le vent, laissant dernière nous des ports qui fermaient leurs portes devant la force d’Eole et la fureur de Poseïdon . Après une très longue et tumultueuse navigation, nous sommes enfin arrivés dans l’île de Poros où nous pensions souffler nous aussi, à l’abri. Mais le virus nous a rattrapés ! La Grèce a annoncé un confinement général, et l’interdiction de naviguer à partir du samedi 7 novembre à potron-minet.

Nous avons donc dû de nouveau rapidement mettre les voiles, malgré une météo peu engageante, pour arriver à temps près de notre port d’attache où notre Cipango doit hiverner.

Nous sommes maintenant confinés dans notre bateau qui est mouillé dans une baie tranquille, en face du charmant village de Kilada, où nous pouvons aller en annexe nous ravitailler avec une autorisation dans la langue d’Homère. Nous avons là, il est vrai, une splendide vue sur la mer!

C’est bien installés dans notre carré que nous avons fêté dignement la défaite de Trumpy, en buvant du Prosecco. L’organisation du parti républicain semble commencer à pêcher, puisque la grande conférence de presse annoncée au Four Seasons de Philadelphie, fut finalement tenue dans une zone industrielle, sur le parking d’une entreprise de jardinerie du nom de “Four seasons total landscaping”, entre un crématorium et une librairie spécialisée pour adultes avertis ! Tout un symbole, pendant que le futur ex-président jouait au golf. Cette période de transition est appelée celle du “canard boiteux” outre atlantique. Question canard boiteux, avec Donald Trumpy, nous sommes largement servis. Il lui reste encore un peu de temps pour disjoncter, ce qu’il fait assez facilement. Continuera-il à battre des ailes comme un canard sans tête ?

Nous sommes dans un bel endroit, bien loin des soucis du monde et nous allons rester ici quelque temps à bricoler, méditer, écrire, cuisiner, peindre ou pêcher. La baignade en mer est autorisée, et l’eau se réchauffera peut -être, une fois le coup de vent passé. Nous avons passé notre dernière soirée, avant le confinement, dans notre taverne préférée, bondée comme à l’accoutumée, à nous régaler de grosses crevettes fraiches de la mer Egée. Nikos, notre hôte, nous a proposé de nous conduire si besoin était dans la ville voisine, pour faire des courses, tout en nous servant du rosé de Kranidi. Le sens de l’hospitalité grecque est toujours ardent. Demain, nous irons voir ce qu’a pêché notre ami Eros le poissonnier !

Hier, nous avons joué une partie de scrabble acharnée avec nos enfants confinés à Singapour et à Paris, et nous avons beaucoup ri, c’est un moment hebdomadaire privilégié où nous avons vraiment l’impression d’être tous ensemble. C’est Pénélope de Paris qui a gagné. Je le dis car son prénom s’insère bien dans cette chronique, bien qu’elle ne fasse pas de tapisserie.

Le soir, je regarde le soleil se coucher trop tôt sur les montagnes qui m’entourent, et j’écoute les frémissements doux de l’eau sur la coque, en attendant que se lèvent les étoiles dans la nuit d’encre.

Cette nuit peut-être, j’entendrais les sirènes chanter au loin, car le vent semble cesser.

Mais tout à coup, le crépuscule oublié, les vents catabatiques, qui descendent de la montagne, se déchainent en hurlant, et transforment du coup notre carré douillet en “Haut des Hurlevent “! Le bateau ensorcelé danse frénétiquement dans tous les sens avec eux, malgré son ancre solidement ensouillée ! La nature est toujours la plus forte et nous le rappelle sans cesse allègrement. C’est assez impressionnant, surtout le bruit lancinant de ces vents rafaleux qui hululent comme un concert de loups affamés dans la nuit. Nous allons nous coucher, saoulés par le bruit et le vin de Kranidi sans doute.

Plus tard, dans la nuit ou peut-être dans nos rêves, nous entendrons enfin le chant des sirènes, qui séduisirent le rusé Ulysse attaché au mât de son navire pour ne pas plonger dans les flots avec celles-ci !

Sans foi , ni loi !

Mercredi 4 Novembre 2020,

Ma nièce Karen, militante démocrate

Fatiguée de porter les misères humaines, les fous de dieu sans foi, les dirigeants exaltés et les virus sans loi, les sempiternels politicards criards, qui n’étaient pas aux affaires mais qui eux, bien sûr, auraient anticipé la situation, bref, lassée de l’ignorance du monde, je suis partie me ressourcer dans la mer Egée, auprès des dieux grecs qui aiment à ressembler aux hommes et se plaisent à être caricaturés. Je partage le point de vue d’un éditorialiste politique qui pense que nous devrions nous réjouir intensément de ne pas être en charge de la nation par les temps qui courent.

Je suis donc partie à l’aube du jour du confinement, à l’heure où blanchit la campagne comme c’est la coutume, vers des rivages encore déconfinés. Quand j’ai pris mon billet d’avion, je ne savais pas bien sûr ce que le sort nous réservait, mais je me félicite à présent d’être confinée pour un temps, en bateau, sur une mer désertée.

Hier encore, un bon soleil de Novembre nous accompagnait avec sérénité. Aujourd’hui, il fait doux et gris , mais nous devons filer vers le sud pour éviter le coup de vent du nord qui arrive vers nous avec toute sa puissance. Nous faisons escale, dans de petits ports oubliés des touristes où les habitants se promènent démasqués et en famille sur les quais, avant le diner. Les terrasses des cafés sont encore remplies de jeunes qui prennent des selfies et de personnes plus âgées qui papotent, quelquefois en compagnie d’un pope. L’ambiance est à la convivialité. Les enfants jouent dans la rue, comme en Italie.

Nous avons passé la moitié de la nuit dernière, amarrés exceptionnellement le long d’un quai en centre ville , car nous devions attendre l’ouverture du pont de Chalchis, qui ne s’ouvre qu’une demi-heure par nuit, quand les courants très forts se calment et deviennent propices au passage des bateaux . Nous étions devant un bar très branché, où une hôtesse à demi masquée et callipyge, appelée Aspasie, mais qui aurait pu s’appeler Tanagra étant donné le volume de ses seins, accueillait tout sourire les clients, étonnamment élégants, pour écouter un excellent orchestre, dont un saxo à se damner. Impossible de résister, nous avons été boire avec délice un délicieux Mojito, à dix mètres de notre bateau. La musique était bonne et la fête s’est terminée à minuit, mais la nuit fut encore longue. Le “commandant du pont” nous a seulement appelés à trois heures du matin sur la radio du bord, pour passer le fameux pont rétractable, enfin ouvert. Nous avons regretté de ne pas avoir pris plus de Mojitos! Malgré l’heure, trois valeureux spectateurs nous ont applaudi dans la nuit lors de notre passage. Il a fallu ensuite aller s’ancrer dans une baie à coté, avant de s’écrouler, épuisés, sur notre couchette.

Aristote avait étudié le phénomène de ces courants dans le détroit de Chalchis à la fin de sa vie et il est mort là-bas en 322 avant Jésus-Christ. Je vous précise cela pour améliorer votre petit bagage de culture générale, comme aurait dit mon professeur de latin.

Pour le philosophe, précepteur d’Alexandre le Grand, la plus haute forme de société civilisée n’était autre qu’une démocratie.

Je me demande si Trumpy a lu “Ethique à Nicomaque”, son traité bien connu sur la Politique et l’Ethique. Ce matin, il clame sa victoire alors que tous les bulletins de vote ne sont pas encore comptabilisés et crie à la tricherie. La suite des événements risque d’être violente dans ce pays divisé où tout le monde est armé.

Sans foi, ni loi, vous disais-je!

Aristote doit se retourner dans sa tombe!