Affaires suivies

Guadalupe, par Dora Gordine

Mardi 30 Juin 2020,

Pour les fidèles lecteurs qui demandent des suites à mes billets …

L’énigme de la statue mystérieuse est résolue. Découverte au-dessus d’un marché chinois où l’on vendait d’appétissants crapauds, elle est maintenant rapatriée, nettoyée et cirée. Elle trône sur un socle, entièrement fait maison à partir d’un chêne tronçonné dans la forêt de Ris.

Elle s’appelle “Guadalupe”, nom sans doute inspiré du modèle qui posa pour l’artiste aux Beaux-Arts à Paris en 1929. Elle a beaucoup voyagé, comme Dora Gordine, la sculptrice estonienne qui l’a réalisée Elle est répertoriée, et n’a rien à envier à celle qui est à la Tate Gallery de Londres. Toutes mes félicitations à ceux qui avaient trouvé à une vitesse phénoménale le nom de l’artiste, qui vécut en Asie et se maria à un anglais sur place.

Trumpy est de plus en plus nerveux, sa dernière convention n’a pas été un succès, sauf pour le Covid qui a attrapé au vol quelques-uns des ses fanatiques, et les sondages sont de plus en plus mauvais. Son propre vice-président met un masque, ce qui est considéré comme un signe anti-républicain, les courbes de contamination remontent inéluctablement, et les chiffres vont devenir catastrophiques. C’est écrit! C’est balistique! Ironie de la science malmenée par les conservateurs! La balistique va donc assurément tuer aux pays des armes. Mais “l’agent orange”, comme certains l’appellent, ne s’y entend guère en balistique, et qui saura lui en expliquer le principe? Pour bien achever le cheval Trumpy, deux livres gênants sont en cours de publication, dont celui de sa propre nièce intitulé : ” Trop et jamais assez/ Comment ma famille a engendré l’homme le plus dangereux du monde.” Elle y décrit une famille dysfonctionnelle et toxique, et un très très nasty Trumpy, coupable également de montages financiers frauduleux. Et puis, il y a aussi le livre de Bolton qui raconte les coulisses de la Maison Blanche, et l’ignorance abyssale du président américain qui pensait, entre autres, que la Finlande appartenait à la Russie.

“Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance” disait Abraham Lincoln. Celle de Trumpy en est la preuve et coûte très cher aux américains et au monde!

Bruno le boucher du marché, aux yeux de velours et au nez de professionnel, part à la retraite et nous a fait des adieux émus (c/o “La loi du marché“). Il avait commencé à travailler à 14 ans ! Il va certainement s’abonner à Blogcafé et couler des jours heureux en humant le bon air de Royan.

Pour finir cette “rubrique à brac”, voici une affaire que j’aurais aimé suivre et qui m’a échappé. Grâce à la lecture du New-york Times, j’ai appris un évènement fondamental qui s’est passé en France: Maurice, le coq de l’ile d’Oléron, est mort !

L’animal était devenu célèbre, car son chant de l’aube avait poussé les voisins à intenter un procès pour tapage matinal, à sa propriétaire. 140.000 personnes avaient signé une pétition pour défendre les droits de Maurice à faire du bruit au petit matin ! J’aimerais avoir autant de lecteurs ! En septembre dernier, le juge rendit un verdict en faveur de Maurice-le-coq. Son avocat Julien Papineau prononça cette grande vérité : “Maurice n’était pas insupportable, il était juste lui-même”. On comprend pourquoi le coq est le symbole de la France!

Maurice, peut-être stressé par toutes ses aventures juridiques, attrapa un coryza et échappa à la casserole. Il fut incinéré dans le jardin de sa propriétaire, Corinne Fesseau, qui lui écrivit même une épitaphe grandiose: “Maurice fut un emblème, un symbole de la vie rurale et un héros! ” Celle-ci attendit le déconfinement pour annoncer la nouvelle car la crise du Covid était “quand même plus importante”.. Mais Maurice-le-coq eut cependant droit à un beau testament, écrit par le célèbre éditorialiste du New-York Times, Roger Cohen. Je vous en souhaite autant !

C’est déjà l’été, et sous le soleil, il semble que nous verrons peut-être cette année le fameux rayon vert !

Amarcord II

On the road again!

Mercredi 24 Juin 2020,

Voici la suite de la jolie histoire d’Annabelle! Que ceux qui n’ont pas lu le chapitre précédent le fassent, avant de commencer celui-ci !

Annabelle passait me voir parfois, de loin en loin, pour me montrer ses nouvelles chaussures Charles Jourdan et se faire les ongles sur ma table en Formica, tandis que je donnais la becquée aux enfants.

Elle arriva un jour, avec les yeux brillants d’excitation.  Elle était invitée chez le Consul de France à San Francisco avec son époux. 

“Tu te rends compte comme ma mère aurait été fière. Essuie-toi les mains que je te montre l’invitation”. Elle me sortit délicatement, comme un précieux diplôme, le carton imprimé où étaient gravés les mots qui la comblaient :  

“M.———

Consul de France à San Francisco, prie

Monsieur et Madame ———

-“ Tu vois bien, c’est Jean-Pierre et moi, … mais j’ai peur de ne pas être a la hauteur de la conversation. Est-ce que tu peux me dire quelque chose en toute franchise? “

Je me méfiais par expérience de ses questions “en toute franchise” qui se révélaient parfois franchement gênantes. J’observai donc un silence prudent. 

“Est-ce que tu ne crois pas que je risque de gaffer ? “

C’était en effet un risque non négligeable, car elle avait à son actif un certain nombre de gaffes dignes de Madame Sans-Gêne. Je lui conseillai donc d’éviter de parler trop fort et de poser des questions trop  indiscrètes à ses voisins. Je lui dis également d’essayer de ne pas évoquer la “Coït Tower”, hommage d’une veuve aux pompiers de San Francisco, avec des allusions grivoises comme elle en avait l’habitude, et elle partit la tête haute pour vérifier toutes ses tenues. Elle en avait beaucoup mais les circonstances étaient compliquées.

Elle revint le surlendemain, rouge d’émotion, pour tout me raconter “en détail”.  Elle en avait même oublié sa panoplie de manucure. 

Le sort et la situation de son compère l’avaient placée parmi les hôtes d’honneur. La table était immense et magnifique, “comme à Versailles, mais en plus petit”.  Le diner était excellent et raffiné. Les vins capiteux, “comme dans un film, ma chérie”. Le maître d’hôtel la resservait sans cesse, car elle buvait jusqu’à la lie, Annabelle était d’une gaieté extrême. 

Au moment où l’on servait de succulentes aumônières aux framboises, entourées d’une mosaïque de coulis fruités, Annabelle s’avise qu’à l’autre bout de la table, où l’on avait placé les sans-grades, un visage lui était familier. Alors, du bout de la table et d’une voix de stentor, elle interpelle un modeste attaché consulaire :

“On se connaît, je crois, vous me remettez?”. L’attaché en question croit d’abord que cette question ne pouvait s’adresser à lui et continue sa conversation. C’était méconnaître Annabelle qui monte le ton et insiste. 

“C’est à vous que je parle, enfin à toi, on se tutoyait, dans le temps. Tu ne me reconnais pas ?” Non vraiment, l’attaché cherchait désespérément dans sa mémoire peuplée de diners fins qui pouvait être cette jeune femme incongrue ? Annabelle, que tout le monde regardait, était de plus en plus énervée. Elle éclata de rire, avant de lancer à travers la table, où chacun à présent se taisait : 

“C’est moi, Annabelle, la fille de Suzette, la cuisinière. La petite Annabelle! Tu ne t’attendais pas à me revoir ici, dans ce cadre n’est-ce-pas ?  C’est qu’elle a grimpé dans l’échelle sociale la petite Annabelle. Nous jouions ensemble sur la plage à Trouville. Souviens-toi.”

C’est alors que le mari d’Annabelle lui demanda de se calmer, la conversation n’étant pas d’intérêt général, lui dit-il diplomatiquement. Mais il fut impossible de la calmer. Dès la sortie de table, elle fonça sur l’attaché consulaire tout confus et prit rendez-vous avez lui séance tenante pour parler du passé, ce qui acheva de provoquer la nervosité de son mari.

Annabelle était maintenant assise bien sagement sur un tabouret de ma minuscule cuisine. 

“ Je vais le revoir maintenant, tu sais….Tu vois, c’est pas pour faire ma fière, mais je voudrais bien que ma mère soit vivante et que je puisse lui raconter ça, que j’ai diné au Consulat de France, avec le fils de son patron en bout de table. Et que je l’ai forcé à me reconnaître.  Elle aurait été fière si elle avait pu voir cela”. 

Et puis elle se recroquevilla et se mit à pleurer.

Bien-sûr qu’ elle aurait été fière Jeanne-Suzette Pichodot de voir sa fille trôner à la place d’honneur à la table du Consul Général de France et retrouver le fils des patrons devant des plats raffinés qu’elle n’avait pas préparés. Annabelle releva la tête entre deux sanglots :

“Tu pourras m’apprendre à faire la cuisine?”

J’avais sans doute épluché trop d’oignons car mes yeux m’ont drôlement piquée ce jour-là.

Nos chemins se sont séparés à notre retour en France. Il se trouve donc que j’avais perdu Annabelle de vue depuis de très longues années. Mais il y a quelques semaines, à la fin du confinement , elle m’a retrouvée et envoyé un message, car elle voulait me revoir. Annabelle a fini ses études et travaille maintenant dans un hôpital renommé. Je vous rassure, elle n’a pas changé, elle est toujours aussi spontanée et ce fut un immense plaisir de la retrouver. Nos retrouvailles ont été mémorables !

Amarcord

Ambiance californienne: Du campus de Stanford au grand Canyon dans les années 80 !

Lundi 22 Juin 2020,

Amarcord signifie “Je me souviens” en langue romagnole, comme le titre du film de Fellini.

J’adore ce mot dense à la puissance évocatrice qu’on ne peut prononcer qu’à pleine bouche !

Je me souviens donc ce soir, de la jolie histoire d’Annabelle que j’ai rencontrée dans les années 80 en Californie.

Annabelle était assez jolie, mais surtout, elle avait du chien.

Sa mère était cuisinière et s’appelait Jeanne. Mais les patrons de celle-ci avaient décidé de l’appeler Suzette pour ne pas la confondre avec la lingère qui était plus ancienne et qui portait le même prénom.

C’était du temps où les employeurs s’appelaient des patrons, et n’avaient aucun problème pour changer votre nom de baptême. C’était il n’y a pas si longtemps.

Et puis Suzette, c’est facile à retenir pour une cuisinière hors pair, bretonne de surcroît. Quand j’ai connu Annabelle, elle détestait faire la cuisine et ne comprenait pas qu’on puisse y prendre un quelconque plaisir, surtout une “fille de bourgeois” comme moi. Cela, elle ne le disait pas. Elle me regardait écraser des foies de volailles dans ma minuscule cuisine d’étudiants mariés avec enfants sur le campus californien où nous vivions, avec un intérêt vaguement méprisant. Campée sur ses escarpins de marque à très hauts talons, elle me lançait alors en rejetant sa chevelure auburn sur le côté, d’un ton provocateur : 

“Je te l’avais dit ou pas, que ma mère était cuisinière ?” 

Elle savait bien que oui, mais guettait encore ma réaction, en regardant ses beaux ongles laqués de rouge. 

“Elle ne t’a vraiment appris aucune recette ?” répondais-je rituellement.

Je savais bien que non. Alors elle s’asseyait sagement entre le séchoir à linge et la table en Formica, dans l’espace restreint que nous appelions sans ironie “la salle à manger,” et où trônaient, sur un mini-vaisselier bricolé par mon étudiant de mari, les quatre assiettes anciennes de ma grand-mère, rapportées de France.”

“C’est pour donner un petit chic à ton logement sur le campus”m’avait dit ma Maman, qui imaginait la Silicon Valley comme une sorte de vallée minière hantée par les cow-boys.

-“Dans la cuisine de ma mère, je veux dire celle de ses patrons, je n’avais le droit de toucher à rien. Je devais rester assise sur mon tabouret et surtout ne pas bouger pendant qu’elle était à ses fourneaux, surtout pour les grands dîners. Toute la soirée, j’attendais ma mère sur le tabouret. C’est quoi ce que tu fais là, c’est un peu bizarre, non ? C’est quoi ton truc ? Tu as bientôt fini?

-De la terrine de foies de volailles, j’ai des invités après-demain.

-Ah ! tu peux pas en acheter ?

-Il n’y en a pas ici. Tu sais bien, il n’y a que des ersatz de pâtés infects.

-Oh, moi, je ne fais ni la cuisine ni les courses…Et ton pâté  est bon ? “Son ton était clairement dubitatif !

-“Oui, j’ai toujours un gros succès avec cette terrine. C’est la recette de la mère d’une copine que j’ai réussi à obtenir uniquement parce que je partais aux Etats-Unis et que j’ai promis un secret absolu.

-Bon, tu pourrais peut-être la donner à Jean-Pierre. Bye, je viens te chercher pour le cours de fitness ?

-Non pour la recette, oui pour le fitness – see you.”

J’avais connu Annabelle, non pas au cours de fitness, mené tambour battant par une ex-capinaine de l’armée israëlienne, mais au cours d’anglais “as a second language”. Ces cours étaient gratuitement proposés par la municipalité de Palo Alto à toutes sortes d’immigrés, qui parlaient avec des accents différents et incompréhensibles pour les autres étudiants.  

Ce fut donc au premier cours de “remise en route”, alors que j’étais concentrée sur ma présentation orale, que je l’entendis pour la première fois, superbe et sans complexe, avec un accent qui me rassura  grandement quant à ma prestation. 

“I am French , I am here because I am with my boyfriend who is here”. Une pause. Puis elle reprit d’un ton entendu: “He is sended by the french government”. Cette information me plongea dans des abîmes de stupéfaction.  

 Comment avait-elle réussi à convaincre les services d’immigration américains, assez procéduriers en général, que sa seule justification d’être aux Etats-Unis était de vivre avec son amant. Quel type de visa avait-elle donc ? 

J’eus rapidement la réponse à ma question, elle n’en avait pas.

Comme elle habitait une superbe maison avec piscine, dotée d’un système  de sécurité sophistiqué qui alertait la police au moindre faux pas, elle vivait dans la terreur d’oublier de débrancher son alarme en rentrant chez elle et de devoir justifier sa présence, surtout en cas d’absence de son homme d’affaires gouvernementales. Bien entendu, cela arriva et comme son vocabulaire n’était pas assez étendu pour expliquer sa situation délicate, elle fondit en larmes dans les bras du shérif en lui affirmant : “It’s not my fault, I am French”. L’étendue du désastre dût frapper cet homme, les longs ongles rouges d’Annabelle le rassurèrent. Cela ne pouvait pas être une femme de ménage mexicaine illégale.  De plus, Annabelle courut dans la chambre à coucher pour chercher une photo d’elle en maillot de bain prouvant qu’elle n’était pas un cambrioleur. Les explications en anglais approximatif et la proximité de la chambre finirent même par inquiéter les policiers  américains qui quittèrent la maison précipitamment. 

Comment pouvait-on ne pas être américain ?

Du cours d’anglais, nous passâmes au cours de fitness, puis au cours de self-defense, mais Annabelle ne voulut pas me suivre au cours de cuisine internationale et me laissa, avec une certaine condescendance, aller apprendre à fabriquer des nems, ce qui me fut, il est vrai, complètement inutile par la suite.

De cours en cours, de quarter en quarter, elle pris l’habitude de venir s’installer sur ma table en Formica tandis que je préparais le repas des enfants, et nous papotions comme deux vieilles voisines.

-“Elles sont jolies tes assiettes, avec les roses” .

-“Ce sont les assiettes de ma grand-mère, son service de tous les jours. Il n’en reste que quatre. Alors, maman me les a données.” L’espace d’un instant, je revis les déjeuners en tête à tête avec ma grand-mère : le couvert impeccablement dressé, la nappe blanche, la sonnette qu’elle utilisait pour appeler Maria, son adorable employée de maison italienne.“Comme la petite mademoiselle venait, j’ai fait des escalopes milanaises, Madame”.

Annabelle aimait les beaux vêtements et les produits de luxe qu’elle portait élégamment, “comme une dame” auraient dit les enfants.

– “Les patrons de ma mère étaient très riches et ils avaient de très  jolies choses”

Elle était arrivée très petite dans cette famille où sa mère était employée à plein temps. Plein temps est le terme, car il n’y avait ni horaires ni week-end  dans ce travail-là. 

Pendant les vacances de juillet, la famille et la domesticité partaient pour Trouville de façon compartimentée. Le chauffeur faisait plusieurs allers et retours, et la petite Annabelle faisait partie, avec sa mère, des bagages obligatoires lors du premier voyage afin de préparer la maison. Une bonne cuisinière est précieuse, surtout en vacances ! On reçoit beaucoup. 

La petite fille jouait donc sur la plage avec les enfants des patrons sous la surveillance de la nurse ou de sa mère, “cela dépendait de l’humeur”, disait Annabelle avec humour. Elle construisit donc ses premiers châteaux de sable avec Pierre-François qui avait son âge, et rêva sans doute de ses premiers châteaux en Espagne sur les plages normandes. C’étaient les vacances, le tabouret inconfortable n’était plus de mise et quand le groupe d’enfants bronzés passait avec la nurse sur la plage dorée, qui aurait pu dire qui était la fille de la cuisinière ? Annabelle commençait à tirer d’une main ses cheveux décoiffés par le vent, elle apprenait la féminité et courait dans les dunes avec le jeune Pierre-François.

Au retour à Paris, chacun rentrait chez soi : dans un grand appartement pour les uns, une chambre de bonne mansardée pour les autres et retour au tabouret sans passer par la salle à manger. Un soir de grande réception, la petite Annabelle fut prise d’une fièvre de tabouret si carabinée que sa mère dût, confuse, expliquer à Madame qu’elle devait rester avec “la petite” qui était bien malade. Madame, affolée par cette perspective dantesque, résolut le problème aussitôt. Elle fit venir un ami médecin qui voulut hospitaliser Annabelle, en larmes, dans son service. Mais Suzette, résista, et refusa de se remettre aux fourneaux, pour s’occuper de sa petite fille.

“Je suis sûre, tu m’entends, sûre, sûre, que s’il voulait m’hospitaliser, c’était uniquement pour que ma mère puisse assurer le service” me disait Annabelle en laquant précautionneusement ses ongles, “En tout cas, moi je suis charmante avec ma femme de ménage californienne. Mais j’ai quand même été un peu surprise de la voir arriver dans une voiture décapotable, et puis quand elle m’a donné  des conseils sur l’entretien de ma piscine: “Votre produit ne vaut rien, moi j’utilise cà pour la mienne””.

-“Cela m’a fait un drôle d’effet. J’aurais aimé raconter cela à ma mère. Le statut des femmes de ménage est différent ici!”

Le temps passa, Annabelle revint d’un séjour en France, mariée et plus élégante que jamais.  Un visa en règle lui permit d’oublier encore quelquefois de débrancher l’alarme et d’ameuter les policiers avec un sourire charmeur – French Touch.

Elle n’avait plus beaucoup de temps à consacrer aux apprenties ménagères du campus, car elle avait décidé de reprendre ses études interrompues au bac par obligation financière. Je fus très admirative de la voir prendre courageusement le chemin de Foothill College, pour suivre des cours, en anglais de surcroît.

A la même époque, on me proposa, négligeant mes diplômes de lettres classiques durement acquis,  de donner des cours de cuisine à la High School de Palo Alto sur le thème passionnant de  “La quiche Lorraine et ses produits dérivés”.

Je malaxais donc régulièrement de la pâte à tarte sur un podium hollywoodien entouré d’un parterre de petites cuisines équipées et d’élèves attentifs. Ceux qui avaient choisis l’option cuisine n’étaient pas à mon avis les plus intellectuels mais ils étaient sympathiques. La responsable du programme, tout en commentant mes gestes, démultipliés par quatre miroirs au-dessus de ma tête, expliquait avec le plus grand sérieux que ma mère m’avait transmis ce savoir ancestral qu’elle tenait, elle-même, de sa  propre mère. J’avais des pensées fugitives pour ma Mamie , élégante championne de golf, qui  savait à peine  où se situait la cuisine de son gigantesque appartement.

“Pourquoi ne pas apprendre aussi à ces barbares d’Outre-Atlantique que je pilais le maïs?” aurait-elle dit!

(La suite de l’histoire d’Annabelle au prochain blog!)

Mon ami Pierrot

Mardi 16 Juin 2020,

“Prête-moi ta plume aujourd’hui pour saluer mon ami Pierrot, agriculteur champenois retraité, qui, comme il le dit lui-même, “n’est pas né de la dernière couvée”.

Mon ami Pierrot connait tout sur les terres de champagne que ” les gamins ” exploitent. Mon ami Pierrot sait tout sur les bois où il court depuis son plus jeune âge. Il a commencé avec son père, un personnage haut en couleurs également, dit “le grand-père”, qui était un grand ami de mon père.

Mon ami Pierrot sait quand il faut vendre les hêtres mais garder les frênes dont le cours est bas. Mon ami Pierrot sait quand un jeune cerf a frotté ses cornes “de velours”, sur l’écorce d’un chêne de la forêt. Mon ami Pierrot nous donne des cours sur les bois, nous explique comment marquer les arbres et mesurer les grumes. Il caresse avec amour un merisier, et nous apprend à jauger un chêne en le regardant de bas en haut, “comme on le fait avec une femme”. Il organise aussi des travaux pratiques et gare à celui qui a marqué à la bombe jaune le mauvais arbre ! Car la forêt est sacrée ! “Marie-Do, tu vois, ces arbres à conserver, c’est pour nos petits enfants dans cent ans!” Mon ami Pierrot a le sens du temps long.

Mon ami Pierrot nous montre la marque inscrite 30 ans plus tôt par son père sur un chêne à conserver!

Hier, mon ami Pierrot a repéré des traces “de grandes pattes”, c’est à dire de grands cerfs venus de la montagne de Reims, et nous a raconté comment il avait aperçu, il y a deux semaines, trois cerfs magnifiques brouter son champ de colza…. Car mon ami Pierrot est aussi poète, et quand il décrit la robe des cerfs sur le jaune du colza, il en a les larmes aux yeux d’émotion, ainsi que tous ceux qui l’écoutent…

Si vous passez un jour par le hameau de l’Erolle, ne manquez pas d’aller saluer mon ami Pierrot de ma part, et visiter le petit musée du patrimoine agricole qu’il a créé. On vous offrira un verre de Champagne frais, sous l’affiche de mon livre “Los Angeles Café”, qui trône sous la photo du Grand-Père. “Comme cela, il te portera chance” m’avait affirmé Marie-Josèphe, la soeur de mon ami Pierrot.”

J’ai écrit ce texte en mai 2006, et depuis, mon ami Pierrot a jaugé bien des chênes et suivi la trace de bien des cerfs. Il a rendu mille services à tous avec humour, bienveillance et toujours le bon coeur qui le caractérisait. Malheureusement, son grand coeur était aussi fragile et je n’arrive pas aujourd’hui à parler de lui au passé. La forêt de la Villardelle est en deuil et ses habitants pleurent tous mon ami Pierrot qui “a passé” dimanche.

J’ai l’impression qu’il est encore là et qu’il me susurre à l’oreille : “Marie-Do, avec tout çà, tu n’oublieras pas qu’avec le réchauffement climatique, il faut planter des châtaigniers”.

Nous n’irons plus aux bois avec mon ami Pierrot. Nous ne dirons plus régulièrement : “Il faut demander à Pierrot” pour avoir son avis, car mon ami Pierrot trouvait toujours des solutions. Personne ne le remplacera car il est irremplaçable, mais il a vraiment laissé trace.

A la prochaine réunion sur l’avenir de la forêt, mon ami Pierrot, brillera, comme d’habitude, mais par son absence.

Lettre à George Floyd

Mercredi 10 Juin 2020,

Bon voyage, George ! Tu n’imaginais pas, je pense, avoir pareille destinée ! Quel départ, tu as fait fort, plus fort que toutes les victimes noires des exactions policières qui t’ont précédé, hélas, encore relativement récemment !

Bravo, George, tu es maintenant le porte-drapeau de tous ces noirs innocents tombés sous le coup de policiers blancs ignorants comme souvent. Toutes ces manifestations aux USA et dans les villes du monde entier, tous ces portraits de toi qui ornent les murs des villes, de Minneapolis à Paris, doivent te mettre un peu de baume dans le coeur ! Et puis, fait rarissime, ton assassin est en prison, et ses complices inculpés grâce à cette immense vague de protestations qui a déferlé comme un tsunami.

Il y a quelques jours, c’était Breonna Taylor, une jolie et efficace infirmière noire qui avait été tuée de sept balles dans le corps et son mari qui avait tenté de s’interposer a été inculpé. Mais, les policiers qui ont tiré sur elle au milieu de la nuit alors qu’elle dormait dans son lit, n’ont pas été inculpés. Ils s’étaient juste trompés d’appartement ! Too bad ! Alors quoi ? “Errare humanum est”! Une loi particulière protège en cas de bavure les policiers américains, qui n’apprennent pas le latin de toute façon.

Mais dans ton cas, George, il y avait cette femme que tu ne connaissais pas et que j’aurais aimé connaitre, qui a filmé ton agonie et qui a hurlé avec les autres passants, car il était clair que ce policier était en train de de te tuer, alors que tu n’étais pas un danger, que tu voulais juste respirer, qu’il t’étouffait, et surtout que, sachant tu allais mourir, tu appelais ta mère. Cela a brisé mon coeur de mère ordinaire à l’autre bout de ton monde. Et c’est cela qui m’a paru sans doute le plus insoutenable. Va-t-il falloir distribuer des caméras go-pro à tous les noirs américains ?

Bon voyage George ! Ton nom est maintenant connu dans le monde entier et tu vas retrouver ta mère partie avant toi. Tu n’imaginais pas, je pense, avoir un enterrement pareil, somptueux, avec des gerbes de fleurs blanches, des chants superbes et des célébrités venues de partout, mais surtout avec tant d’émotions partagées, tant de talents réunis pour chanter à l’église de la la Fountain of Praise, et danser aussi ! C’était magnifique !

“Etre noir dans ce pays et être relativement lucide, c’est être en colère pratiquement tout le temps” disait James Baldwin qui a écrit ” La prochaine fois, le feu ! ” en 1963. “L’heure de la justice raciale est venue !” a déclaré Joe Biden hier. Si cela fait avancer le problème dans ton pays, si cela permet au monde de se débarrasser en même temps de Trumpy l’agent orange, George, tu ne seras pas mort pour rien ! Il est vraiment temps que cesse le racisme, bien-sûr aux USA dont c’est le péché originel, mais également partout ailleurs. C’est loin d’être simple ! Perseverare diabolicum est !

Quels dieux vont donc pouvoir nous aider à ne pas aller en enfer ?

Le soleil noir

Mercredi 3 Juin 2020,

Oh, que j’aurais voulu vous raconter ce soir,

Les beautés de la forêt, les trouées de lumière à travers la verdure des chênes centenaires,

Vous décrire la biche fragile qui m’a regardée longuement avant de sauter dans un fourré,

Le crépuscule mourant sur l’étang de Conflans, les sentiers hésitants entre ombre et lumière ,

Le ciel bleu dur à travers la trémie des arbres,

Le rouge sang des fraises des bois, les marguerites blanches dans les blés dorés,

J’aurais tant voulu vous décrire aussi les premières terrasses libérées, dévorant les trottoirs,

Le soleil éclatant et la chaleur de l’été qui saluent les rires joyeux des retrouvailles !

Mais des hommes sont étouffés,

Tout, là-bas, quelque part,

Tués par des policiers,

Et le soleil est noir !

Des hommes sont torturés !

Et c’est le désespoir !

Un jeune homme est mort

Tout, là-bas, quelque part

Un homme jeune est mort,

Car il était noir !

J’entends le glas qui sonne

Tout, là-bas, quelque part,

J’entends le glas sonner,

Et c’est le désespoir.

( A la manière de Barbara)

Black lives matter ! 1200 noirs ont été tués par des policiers, depuis le début de l’année, aux USA !

C’était la bavure de trop, filmée, et insoutenable! Et le pays s’enflamme! Nasty Trumpy qui ferait mieux de lire la bible que de la brandir, cherche un appui divin qui ne viendra pas et menace d’envoyer l’armée contre ses propres citoyens.

La vérité est qu’il cherche plutôt le soutien des évangélistes ultra-conservateurs, son électorat de base: “Mon Président est en train d’établir le Royaume de Dieu sur terre”, déclare Mme Horbowy, les larmes aux yeux, à Tallahassee en Floride. Heureusement, d’autres ont un avis différent: “Il devrait être en prison “, m’écrit ma belle-soeur américaine de Sag Harbor sur Long Island, “pour pousser ainsi au chaos. New-york est dévasté, des chars sont postés au coin des rues à Chicago” !

Le geste devenu symbolique du genou à terre (take a knee), initié par Martin Luther King en 1965, est maintenant repris par des policiers solidaires des manifestants, comme le chef de la police de Los Angeles, ou bien Garcetty, le maire de la ville, ou encore des hommes politiques comme Joe Biden.

“En 2020, on se fait tuer avec un genou, et on veut aussi montrer au monde, avec un genou à terre, la réalité de l’oppression que l’on subit”, analyse l’historien Thomas Snégaroff, spécialiste des Etats-Unis.