11 janvier 2021,
Résumé de l’épisode précédent: Marie décide de ne plus voir le chauffeur de taxi aux yeux verts, mais une lettre de celui-ci la fait hésiter.
§
Cette affaire tombe soit très bien, soit très mal. Car je suis toute seule à la maison pendant le week-end.
Est-ce que je l’appelle ou non ? A cette heure là, c’est vrai que je suis rarement libre. C’est une opportunité qui risque de ne pas se renouveler. Que veut-il donc me dire ? J’ai quand même très envie de savoir. Je suis trop curieuse. Je me renseigne sur ces promenades organisées pour le folklore et la vue sur Los Angeles. Ce n’est pas si loin de chez moi et Noureddine, s’il est certes un peu troublant, n’est pas si effrayant. Quand même !
Alors why not ?
Quand j’appelle, il répond très vite.
Il m’explique le programme. La balade dure deux heures et se termine assez tôt par le coucher de soleil sur la ville. Puisque la nuit tombe tôt ici, il viendra me chercher vers 15h30 en taxi, mais je n’aurais pas à payer la course. C’est déjà cela ! On pourra parler pendant le trajet.
Le lendemain, je mets un mot sur la table de la cuisine pour expliquer où je suis allée, quelles sont les coordonnées du chauffeur de taxi qui m’emmène retrouver des copines imaginaires, et le nom du ranch d’où l’on partira. On ne sait jamais.
En vérité, j’ai peut-être plus peur de moi que de lui.
Qui vivra verra!
Je suis toute prête quand il arrive et je sors vite de la maison avant qu’il ne sonne à la porte. Restons vigilants !
Il a l’air gai comme un pinson.
– Vous préférez plutôt rester à l’arrière ou vous installer à l’avant avec moi. C’est plus convivial pour discuter en français.
– Bon, d’accord, mais cela ne va pas faire bizarre d’être deux à l’avant ?
– Pourquoi donc ? Je suis indépendant, c’est mon taxi, je fais ce que je veux.
Après quelques banalités un peu fébriles, je passe le plus vite possible à la question qui me tarabuste.
– Alors, qu’est-que vous vouliez donc me dire ? Il pousse un léger soupir et répond :
– Je ne sais pas si vous le savez, mais à Los Angeles, les gens ont souvent besoin de plusieurs métiers pour vivre.
– Oui, je sais. Une de mes prof d’anglais de Berlitz, qui veut être actrice, a trois métiers; prof d’anglais de base, des petits rôles de figurants parfois, et, le week-end, elle prépare des pique-niques pour les grosses boites qui organisent des sorties en mer. Vous voudriez être acteur ? (Il aurait pu !)
– Pas du tout ! Mais bon, l’endroit original que je voulais vous montrer la dernière fois, c’était là où était mon bureau.
– Ah, c’est pour cela qu’il y a votre nom sur une boîte aux lettres ?
– Oui…. mais alors je comprends que vous y êtes allée…quand donc ? Il m’adresse un sourire amusé. Je pique un fard et je biaise au mieux.
– J’étais dans le coin l’autre jour et j’ai été y jeter un oeil.
– Je ne me souvenais pas de cette expression « jeter un oeil », vous jetez souvent vos yeux ? Et il éclate d’un rire joyeux de gamin farceur.
– Que faisiez vous, dans ces jolis bureaux ?
– Vous êtes bien curieuse, Marie, ne trouvez-vous pas? Je travaillais là et j’ai gardé une boite aux lettres. Je vous dirais plus tard ce que je faisais, ce n’est pas passionnant. Regardez plutôt autour de vous. Voici l’Observatoire de Griffith Park où on a tourné « La Fureur de vivre » avec James Dean. Un lieu fabuleux! Vous avez vu le film ? Je suis un fan de cinéma.
Nous descendons alors de la voiture un moment, pour une petite visite. Il m’ouvre la porte galamment, mais il ne me dit toujours pas grand chose sur son ancien bureau. En revanche, il me parle du film mythique qui, à son avis, évoque « la conquête de la virilité à travers la résolution de l’ Œdipe». J’en reste bouche bée !
Nous repartons et nous arrivons dans vrai ranch où des montures fatiguées nous attendent, ainsi qu’un petit groupe de touristes italiens excités comme des puces. La promenade est plaisante, et la vue magnifique, mais peu propice à la suite du questionnaire en règle que je fomente dans ma tête. On se suit à cheval. La balade est menée par un cow-boy taiseux qui doit être un figurant au chômage.
Heureusement, Noureddine, qui m’ouvre le chemin, se retourne souvent pour me faire des commentaires sur le parcours.
A l’origine, en 1923, les fameuses lettres formaient un immense panneau publicitaire destinée à la promotion d’un programme immobilier « Hollywoodlands ». Elles étaient illuminées par 4000 ampoules et visibles de fort loin. Puis le panneau s’abima et fut racheté en 1939 par la chambre de commerce d’Hollywood, car il était devenu le symbole de l’industrie naissante du cinéma. Mais la municipalité refusa catégoriquement de prendre en charge l’éclairage. On retira donc les nombreuses ampoules ainsi que les lettres LANDS qui n’avaient plus lieu d’être. Depuis, fragilisé par le temps, il est régulièrement réhabilité par des associations de stars qui veulent continuer à briller sous le ciel de Los Angeles .
Les babillages joyeux des italiens nous réjouissent et nous rapprochent, mine de rien, pendant la pause Chardonnay devant le coucher du soleil sur la ville. Nous repartons en riant, et une complicité nouvelle s’installe peu à peu entre nous.
Sur le chemin du retour qui n’est autre que Sunset Boulevard, il me raconte le film du même nom, que je n’ai jamais vu, mais qui a marqué l’histoire du cinéma. Une sombre affaire qui commence par un cadavre dans la piscine d’une luxueuse propriété gothique de Sunset Boulevard, où habite une ancienne star du cinéma muet, Norma Desmond.
– Mais en fait, cela a été tourné dans une maison sur Wilshire boulevard. Il faut absolument que vous voyiez ce film. Gloria Swanson en vieille star est prodigieuse quand elle dit : « Je suis une grande, ce sont les films qui sont devenus petits ». Vous savez qu’elle fût longtemps la maîtresse de Joe Kennedy, le père du Président. Il était très amoureux d’elle, dit-on.
Il commente les maisons en passant et me raconte les histoires de leurs habitants célèbres. C’est plaisant. Nous arrivons au coin de Sunset et de Rodéo Drive, devant le Beverly Hills Hotel, vert et rose, kitsch en diable.
– Nous voilà tout près de chez vous. Avant de vous raccompagner, puis-je vous offrir un verre au bar de cet endroit iconique, pour compléter la visite ?
Il parle toujours avec un français légèrement suranné mais charmant..
J’adore ce célèbre endroit que je fréquente très peu, malheureusement. J’ai été une fois ou deux au restaurant, le Polo Lounge, avec des amies de passage, mais c’est tout.
Nous rentrons dans le patio. Je note qu’il me semble parfaitement à l’aise comme s’il y passait ses journées. Nous nous installons au bar très cosy, et surtout totalement intemporel ! On imagine bien Marlène Dietrich en train d’y siroter un cocktail !
Noureddine qui semble aussi aimer poser des questions, me demande alors si je connais la date de la création du lycée Français à Kaboul. Évidemment, je ne sais pas.
– Il a été fondé en 1922 sous l’impulsion du roi progressiste Amanullah, soit trois ans avant la construction de cet hôtel. Vous pouvez maintenant comprendre l’amour des Afghans pour le français. Le commandant Ahmad Shad Massoud est d’ailleurs un ancien élève comme moi.
C’est alors qu’un homme qui ressemble justement un peu au commandant Massoud interpelle mon compagnon.
– Hey Nour ! Ravi de te voir ! Comment vas tu ? Tu es bien installé ?
S’ensuit une petite conversation que je n’entends pas bien, malgré mon oreille tendue. Après un moment, “Nour” me présente: « une amie française, avec laquelle je travaille ma conversation dans la langue de Molière ». L’interlocuteur a l’air assez cultivé car il semble savoir qui est Molière, et nous laisse en disant : « And again, my congratulations , Nour».
J’ai bien retenu cette dernière phrase. On va pouvoir en parler …
– Je vous propose d’essayer le cocktail qui s’appelle « Lady Rodéo », cela me semble de circonstance.
– Ok, Monsieur “Nour” !
– Je sais, les américains aiment bien les diminutifs , et « Nour » voulant dire lumière , c’est plutôt sympathique.
– Pourquoi cet homme voulait-il absolument vous féliciter ?
– ….En fait, il voulait féliciter une équipe avec laquelle j’ai travaillé, pour un ouvrage qui est sorti récemment.
– Vraiment, mais quel genre d’ouvrage ?
Visiblement, je l’embête avec toutes mes questions.
– C’est un livre qui évoque la diaspora afghane, madame Curieuse. J’étais une sorte de…. conseiller technique. Maintenant plus de questions ! Bavardons à bâtons rompus et buvons à « Lady Rodéo »!
Nous passons une belle soirée. Il me raconte l’histoire de cet hôtel construit au milieu de nulle part, devenu le rendez-vous incontournable des stars d’hier et d’aujourd’hui, les secrets des fameux bungalows roses cachés dans le parc exotique… Yves Montand et Marylin Monroe…. Clark Gable et Carole Lombard, les six maris d’Elizabeth Taylor (sur 8), l’immense lit de Marlène Dietrich …
Que du glamour ! Difficile de se quitter, aussi nous commandons une Caesar Salad, un incontournable du coin, inventé à Las Vegas.
Il finit par me ramener car il faut bien rentrer.
Devant ma porte, nous recommençons à bavarder, car il pense que Gloria Swanson a peut-être vécu dans ma maison quand elle fréquentait Joe Kennedy. Il me dit aussi que je n’ai plus le droit qu’à une seule question, que je pose bien entendu.
– Mais dites moi alors, que faites-vous exactement comme deuxième métier ? Il réfléchit…
– Je ne sais pas le dire en français. Je suis… un vérificateur d’histoires.
J’écoute sans vraiment comprendre mais je sens nos corps se rapprocher imperceptiblement, nos désirs se frôler, nos yeux se parler.
– Je ne crois pas que cela soit une bonne idée, dis-je tout doucement.
– Moi non plus, répond-il avec un sourire délicieux…
Et il m’embrasse éperdument, … et inlassablement!
En tout cas, pas comme au cinéma !
Ah, « La Fureur de vivre! »…….