Les Sables Blancs

29 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie, revenue en France pour l’été, retrouve ses enfants pour les vacances et après un tour en Sologne, continue son périple.

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Après le séjour en Sologne, nous partons dans un autre endroit cher à mon coeur, l’hôtel des Sables Blancs en Bretagne. Au départ, c’était juste une crêperie très bien située devant la mer, puis peu à peu les propriétaires l’ont transformée en petit hôtel familial pour habitués sympathiques. Nous envahissons régulièrement ce lieu convivial, avec la famille, les amis, les amis des enfants pour y passer des vacances joyeuses et animées. Nous embarquons toujours avec nous la grande amie d’Adrienne, Laurette, douée d’une capacité de rangement inédite chez ma progéniture, qu’elle n’a malheureusement pas influencée.

Les marées rythment ici les jours, organisés selon les bordées du club de voile et les heures de marée basse où il est bon de taquiner le bouquet. La longue plage des Sables Blancs n’a rien à envier à Zuma Beach et l’eau y est un peu plus chaude grâce à la douceur du Gulf Stream, même si les baignades restent toniques! Nous y faisons également une cure bienfaisante de fruits de mer, de beurre salé et de crêpes succulentes, la spécialité de notre hôtesse, Marine.

Les amis sont nombreux à passer nous voir cette année, car il est plus facile d’aller à Morlaix qu’à LA. Nous arpentons ensemble le chemin des gabelous*, en nous racontant nos vies séparées par un océan et un continent.

Après la baignade et la pêche , on suit pendant quelques kilomètres le sentier des douaniers et on arrive dans un endroit tout à fait extraordinaire, planté au milieu de nulle part qui donne sur la mer jolie. C’est la librairie-café Caplan and co, un endroit magique. Il n’y a là que des livres choisis, dans une ambiance de bistro sympa, on peut y déguster des assiettes grecques comme la patronne, boire des bières du pays en lisant pendant des heures ou jouer au baby foot. Cette étape incontournable de mon coin de Bretagne a fait, à ma grande stupeur, l’objet d’un d’un article dithyrambique dans le Los Angeles Times !

Le soir, en buvant du Pommeau, dans la salle à manger vitrée qui domine la plage, nous regardons le soleil qui n’en finit pas de se glisser dans la mer violine très lentement, pour y mourir enfin tout doucement. C’est le moment où chacun guette le rayon vert. et y va de son explication. Mais dans le grand ouest, le crépuscule n’est pas pressé par les ténèbres. A onze heures du soir, il fait encore jour. Les soirées d’été s’étirent infiniment et les discussions se prolongent jusqu’au bout des nuits étoilées.

Tout serait parfait si j’arrivais à oublier Nour, à l’occulter complètement au moins pour un temps, mais le coeur est têtu. Mille détails me l’évoquent sans cesse. En 2003, on n’écrit pas de sms, on ne jongle pas encore sur Whatsapp, et le téléphone est cher. Comme convenu avant mon départ, je lui envoie juste une carte postale des Sables Blancs, pour qu’il puisse “m’imaginer” en France. La réponse que Marine a posée bien en évidence sur le bar a beaucoup de succès auprès des pensionnaires. Une lettre de Los Angeles, ce n’est pas si courant à la poste de Guimaëc. Je l’engouffre rapidement dans mon sac de plage pour la lire discrètement. C’est une carte de Point Dume, une belle falaise de Californie, au dos de laquelle est juste écrit un texte sibyllin :

دلم برات تنگ شده

Qui comprend le Dari?

*voir mon blog de Juillet 2020: https://blogcafe.video.blog/2020/07/15/le-sentier-des-douaniers/

French connection

22 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie, après une parenthèse glamour avec Nour, rentre à Paris pour les vacances d’été…

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A notre arrivée à Paris, nous avons attendu longtemps un taxi et la queue n’était pas bien organisée. Le chauffeur n’était ni un prince russe, ni un historien afghan, mais un vrai râleur parisien.

– Alors, comme cà, vous habitez à Los Angeles ! Vous avez bien de la chance ! Nous, avec l’euro, tout a augmenté ! Ils s’en sortent comment, les Américains avec l’euro ? (Nous sommes en 2003)

– Très bien, vous savez, ils en sont restés au dollar !

– Ah! Cà alors! C’est bien les Américains !

– Mais par ailleurs, il y a quand même eu la guerre en Irak cette année …

– Oh! la guerre, vous savez, il y en a toujours une quelque part, alors autant que cela soit les cow-boys qui s’y collent. Ils ont toujours eu la gâchette facile!

Je pense aux yeux rieurs de Nour, un matin de printemps, dans le rétroviseur.

Il fait si beau à Paris que je ne remarque même pas combien l’autoroute est petite. Je me réjouis de rentrer chez moi après cette année où j’ai vécu dans un pays parti en guerre tout de même.

La maison nous attend entourée de verdure, mais je suis décalée et je n’ai plus les bons codes dans la tête. L’alarme hurle pendant deux heures. Les voisins vont savoir que je suis rentrée !

J’avais fait les codes de la maison de Los Angeles, il est grand temps de se réadapter …

C’est un vrai diner de retrouvailles en famille avec tous les enfants … Je fonce au Monoprix. Je ne sais que choisir …Quelle merveille, ces supermarchés français! J’avais oublié ce qu’était la variété. Je remplis mon chariot à une vitesse vertigineuse en m’extasiant sur les prix. Ah ! Qu’on est donc riche à Paris!

C’est une vraie longue soirée d’été comme il n’en existe pas en Californie. Nous dinons sur la terrasse, trop heureux de nous retrouver tous, et nous bavardons sans parvenir à nous arrêter, mais je finis par m’endormir sur ma chaise, épuisée et sérieusement décalée.

Dés le lendemain, nous filons sur l’autoroute en chantant tous à tue-tête, car la Sologne, l’éternelle Sologne, nous attend.

Notre vieille maison de bois est fidèle au poste malgré son âge, mais a pris une allure bancale. Le portail ne ferme toujours pas et la clairière est largement ouverte. Nous déjeunons à l’ombre de chênes, en nous racontant nos petites histoires. Dans la pompe rouillée, les rouges-gorges ont refait leurs nids, la bruyère a fleuri, les aiguilles chauffées par le soleil embaument l’air.

Un séjour dans notre petit village est un véritable voyage en France profonde.

Le lendemain à l’aube, arrivent en rangs serrés tous les corps de métiers, que j’avais suppliés de venir me voir car j’habitais très loin, aux Etats-Unis. En fait, ils viennent voir “l’Américaine”. Je suis donc en train de boire mon café dehors, en nuisette, en comptant les lapins, quand arrive le bel Antonio, troisième d’une famille de séduisants portugais couvreurs de la deuxième génération, qui ont fait fortune dans le pays. Il faut nettoyer le toit, c’est certain, mais il a trop de travail avant l’hiver, à cause de la saison de la chasse qui arrive.

-Ils chassent quoi en Amérique, les bisons ?

Quant à Monsieur Charpentier, le maçon, comme son nom ne l’indique pas, il est également surchargé de travail.

– Bonjour madame, je viens vous voir, mais j’ai mon planning plein jusqu’à la Noël, même pour une dalle de béton. Je connais la maison, c’est moi qui suis venu en urgence quand votre fosse septique à éclaté l’hiver dernier et que vous étiez en Amérique !

Je le remercie avec effusion de son efficacité en espérant caser ma dalle entre deux gros chantiers.

– C’est que vous étiez bien dans la merde ! ajoute-t-il, en précisant qu’il faut bien rigoler par les temps qui courent… Bon, le problème c’est qu’on a trop de boulot. Si je ne peux pas couler votre dalle, c’est à cause de l’école.

-De l’école? Je répète avec un air étonné, en spécialiste du dialogue non directif, et en tirant sur ma nuisette.

– A l’école, ils disent aux gamins qu’y faut pas faire maçon, qu’y feront pas leur argent, pourtant moi je le fais bien, mon argent! (Au prix de la fosse septique, j’en suis persuadée!). Ils disent qu’y faut faire de longues études, tout cela pour qu’ils aillent à l’usine… moi, du coup, j’ai pas d’apprentis et je peux pas couler votre dalle… et les loirs, l’hiver, ils font Club Med dans votre maison..Tout cela, à cause de l’école ! Ma petite dame, je ne sais pas si vous êtes au courant en Amérique…mais ici , c’est la crise de la grande économie ( la petite, la sienne, se porte comme un charme), mais attention, la vrrrraie grande économie et moi, je peux vous dire….

Il prend alors l’air inspiré d’un trader de Wall street, un oeil à l’orient, l’autre à l’occident:

-Je peux vous dire, eh ben, les usines …elles ferment. Ils sont pas bien malins les instituteurs, y doivent pas s’y connaitre en économie !

Après de difficiles négociations pour des travaux incertains, il est temps de faire quelques courses dans le village voisin, où il y a encore un boucher “chez Dhuizon”:

– Vous voilà donc de retour d’Amérique, c’est pour les vacances ?

J’acquiesce et commence avec gourmandise ma commande … Mme Dhuizon commente:

– Une tranche de terrine de lapin aux pruneaux, pour la petite qui aime toujours autant la terrine ! Ah ! ils n’ont pas cela là-bas… des rillons, du saucisson à l’ail, un pot de rillettes d’oie… pour l’apéritif c’est toujours bon… Pas du tout de charcuterie vous dites?… C’est pourtant pas l’Afrique ! Des rognons de veau…. Y-z-en n’ont pas non plus ? Un bon rôti de bœuf… Ah, pour les ris de veau, c’est plus compliqué, faut voir cela avec le patron. Attendez deux minutes…

Nous patientons en admirant l’affiche sur le mur : « CHEZ NOUS, LES TRUFFES C’EST SOUS LES CHENES, ET LE VEAU C’EST SOUS LA MERE ». Je suis très loin de Ralph Fresh Fare et des supermarchés d’outre-atlantique … Je repère des bocaux de girolles au vinaigre pour accompagner mes rognons à la crème. On entend des pourparlers dans l’arrière-boutique : 

– Alain, tu peux prendre une commande de ris de veau pour demain ? C’est pour la dame de la Ferté qui vit en Amérique… Là-bas, y z’ont pas de terrine de lapin, y z’ont pas de rillons, y z’ont pas de rognons, et y z’ont pas de ris de veau… Si ça se trouve, y z’ont même  pas de boudin, les pauvres, alors il lui faudrait juste un petit ris de veau. 

Alain apparaît alors, superbe, et souriant sous sa moustache, avec sa tenue pied-de-poule de boucher traditionnel, il s’essuie les mains sur son grand tablier blanc : 

– Et, dans le ventre , y z’ont-y quelque chose au moins ? » car c’est un joyeux drille…

Et il ajoute avec un ton de conspirateur :

-Demain vers 11 heures, j’aurai quelque chose pour vous… 

Il est ici définitivement bien joyeux de faire les courses… nous rentrons par des chemins de traverse. Il y en a de nombreux ici, ainsi que des “petites routes”. Un concept inconnu en Californie, où l’autoroute est reine. Ces chemins dans les bois, ceux de la La Perelle, de la Drague ou des Ardillats m’amènent vers d’autres rivages, ceux du Beuvron, ou du petit Néant.

Peu à peu, Los Angeles s’estompe dans le paysage… Et puis c’est déjà l’heure de l’apéritif traditionnel chez mes soeurs. Finalement, on se réadapte facilement au mois de Juillet.

L.A. Confidential

15 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Un baiser fougueux a clôturé la dernière soirée avec le mystérieux Nour, qui dit être un “vérificateur d’histoires”. A propos, à ce moment crucial du récit, je rappelle finement aux lecteurs que cette histoire est fictive, comme je l’ai annoncé dès le début!

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A partir de là, tout s’est accéléré. 

Nour (puisque c’est comme cela que ses amis l’appellent!) m’a proposé de déjeuner dans son jardin secret, une petite maison où il vient de s’installer. C’est une guest-house qui donne sur une « alley » de Roxbury Drive, bizarrement assez près de chez moi. Personnellement, j’appelle ces « allées » les rues des poubelles. C’est moins romantique mais je m’explique. Chaque rue fleurie et odorante dispose d’une ruelle parallèle, semblable peut-être à une vie parallèle. Celles-ci sont  réservées aux énormes poubelles des maisons principales et aux camions qui les emportent. Ainsi ne voit-on jamais de poubelles ni de camions-poubelles enlaidir les jolies rues de la cité jardin. 

Les portes de derrière de toutes les belles maisons de Beverly Hills sont des sortes d’entrées de service qui donnent sur l’arrière des jardins et aussi sur les chemins qui conduisent aux guest-houses. Celles-ci peuvent être louées, habitées par du personnel ou juste servir de maison d’invités. Nour m’expliqua qu’un ami producteur de la diaspora afghane lui avait prêté la sienne qu’il n’utilisait pas.

J’y suis allée avec le coeur battant, évidemment ! Clémenceau ne disait-il pas « le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier! »  

Faute d’escalier, j’avais à parcourir le plus calmement possible une allée tranquille et fleurie, sous un ciel bleu dur.  

Nour m’avait décrit l’endroit, qui était charmant, et m’attendait tranquillement devant une petite barrière blanche qui donnait sur une adorable maison de style espagnol, avec une terrasse entourée de bougainvilliers roses et de jasmins blancs. La « petite maison » était très spacieuse car ici, tout est plus grand qu’ailleurs.  

Nous avons déjeuné sur la terrasse où je me suis délectée d’odeurs et de saveurs. J’étais dans un autre monde. 

Nour m’expliqua enfin son parcours de Kaboul à Tours, puis de Paris en Californie.

Après ses études de droit à Assas, il avait étudié l’Histoire à la Sorbonne. Arrivé aux USA grâce au système de loterie, il avait commencé à travailler à San Francisco comme historien de la Wells Fargo Bank, qui possède un petit musée. Mais oui, aux Etats-Unis, les banques et les grandes sociétés embauchent des historiens. Nour avait brillé à l’entretien d’embauche en évoquant Lucky Luke, fort connu en France mais pas aux Etats-Unis, et il avait fait acheter toute la collection du « cow-boy qui tire plus vite que son ombre » à son employeur. Chacun sait en effet que les francophones en Californie choisissent la Wells Fargo Bank plutôt que la Bank of America à cause de Lucky Luke et des chéquiers ornés de la fameuse diligence de la Wells Fargo!

Puis sa passion pour le cinéma l’avait conduit à Los Angeles où il était devenu historien pour les films et parfois les livres. C’est pour cette raison qu’il m’avait dit être « un vérificateur d’Histoire ». Oui, il en faut aussi au cinéma pour vérifier les faits évoqués comme historiques. Son histoire à lui me semblait plus claire maintenant.

Comme il venait de terminer un travail sur un roman, celui pour lequel il avait été félicité au bar du Beverly Hills Hotel, il avait un peu plus de temps à passer avec moi pour converser.

Son métier de chauffeur de taxi lui permettait de pallier aux problèmes des intermittents… 

– J’ai fait un peu comme les princes russes à Paris , me précisa-t-il.  Avez vous lu « Nuit de princes » de Joseph Kessel ? Je dois l’avoir dans mon capharnaüm, je vais vous le prêter.  

Ce jeune homme était vraiment étonnant.    

La maison principale de la propriété qui nous accueillait était une belle et grande hacienda californienne, qui appartenait à un producteur allié, absent la plupart du temps. Nous pouvions nous baigner dans la piscine, et profiter de toutes les installations. J’avais tout à fait l’impression de tourner dans un film ,qu’on aurait pu intituler « Happy Days in L.A. » ! 

Je laisse à vos esprits imaginatifs et créatifs le soin de deviner les suites de ce charmant déjeuner champêtre. 

Ce fut un enchaînement de moments enflammés, arrachés à nos emplois du temps respectifs : moments timides ou torrides, romantiques ou ludiques, voluptueux et harmonieux, amoureux et joyeux, délicieux et fougueux, des instants de liesse et de tendresse, de fous-rires et de délires, de pudeur ou d’intimité, d’ébats ou de débats passionnés, de complicité et de liberté, en tous cas des heures d’un vertige infini, toujours trop courtes.

Je me régalai de nos longues conversations, mais aussi de l’ivresse de nos étreintes, et de ses  billets doux que je retrouvai partout. Des billets fous, des billets d’amant qui m’embrassait « interminablement » et m’appelait « sa plage ». Les maris n’écrivent plus ce genre de billets, en tous cas pas à leurs épouses.  

 Ces parenthèses hors du temps prenaient peu à peu une incroyable densité et dévoraient le reste de ma vie. L’odeur des  jasmins m’enivrait, la lumière du ciel m’émerveillait, les rayons de soleil indiscrets qui éclairaient nos mouvements me fascinaient. 

Toutes mes sensations semblaient décuplées et m’exaltaient totalement. Je ressentais des émotions intenses, comme j’imaginais que les artistes les vivent.

Nour me donna les clés de sa maison pour que je puisse y aller dès que j’en avais l’opportunité. A ce moment là, il travaillait chez lui pour son deuxième métier, celui de vérificateur d’Histoire. 

Mais l’été commençait et le temps nous était compté. Les jacarandas avaient perdu leurs fleurs violettes, qui sentaient maintenant une mauvaise odeur, forte et tenace.

Adrienne partait pour un summer-camp dans les collines. 

Les jours passèrent trop vite et les nuits ne nous appartenaient pas.

Nour voulait me montrer tant de choses. Nous nous sommes tricotés des souvenirs pour nous tenir chaud les jours de pluie. Nous sommes allés déguster du chardonnay dans la Santa Ynez Valley, nous avons dévoré des crabes d’Alaska à Santa Barbara, nous nous sommes baignés dans l’eau froide de Zuma, nous avons couru sur la plage de Malibu, nous nous sommes baladés le long des canaux de Venice….

La ville de Los Angeles me surprenait sans cesse. C’est une mer de maisons entre ciel et désert, montagnes et océan, car la ville n’est pas une ville, c’est une infinitude de quartiers, de parcs immenses où rodent des serpents à sonnettes, de collines sauvages peuplées de coyotes, de canyons profonds, d’autoroutes entrelacées et de longues plages blondes. 

Adrienne revint de son camp toute dorée, il n’y avait plus de raison de rester. 

C’étaient les grandes vacances en France. J’ai quitté la Californie pour retrouver mes lumineux ainés, la pêche à la crevette à Locquirec, les balades en Sologne et les longues soirées étoilées. La belle parenthèse se refermait pour le reste de l’été. A notre départ, un soleil ardent piquait un peu les yeux derrière les lunettes, mais je partais légère, nourrie de la douceur des jours. 

Nour m’avait laissé les clés. Et je promis de revenir dès mon retour. 

Boulevard du crépuscule

11 janvier 2021,

 Résumé de l’épisode précédent: Marie décide de ne plus voir le chauffeur de taxi aux yeux verts, mais une lettre de celui-ci la fait hésiter.

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Cette affaire tombe soit très bien, soit très mal. Car je suis toute seule à la maison pendant le week-end. 

Est-ce que je l’appelle ou non ? A cette heure là, c’est vrai que je suis rarement libre. C’est une opportunité qui risque de ne pas se renouveler. Que veut-il donc me dire ? J’ai quand même très envie de savoir. Je suis trop curieuse. Je me renseigne sur ces promenades organisées pour le folklore et la vue sur Los Angeles. Ce n’est pas si loin de chez moi et Noureddine, s’il est certes un peu troublant, n’est pas si effrayant. Quand même !

Alors why not ? 

Quand j’appelle, il répond très vite.

Il m’explique le programme. La balade dure deux heures et se termine assez tôt par le coucher de soleil sur la ville. Puisque la nuit tombe tôt ici, il viendra me chercher vers 15h30 en taxi, mais je n’aurais pas à payer la course. C’est déjà cela ! On pourra parler pendant le trajet. 

Le lendemain, je mets un mot sur la table de la cuisine pour expliquer où je suis allée, quelles sont les coordonnées du chauffeur de taxi qui m’emmène retrouver des copines imaginaires, et le nom du ranch d’où l’on partira. On ne sait jamais. 

En vérité, j’ai peut-être plus peur de moi que de lui. 

Qui vivra verra!

Je suis toute prête quand il arrive et je sors vite de la maison avant qu’il ne sonne à la porte. Restons vigilants ! 

Il a l’air gai comme un pinson. 

– Vous préférez plutôt rester à l’arrière ou vous installer à l’avant avec moi. C’est plus convivial pour discuter en français. 

– Bon, d’accord, mais cela ne va pas faire bizarre d’être deux à l’avant ? 

– Pourquoi donc ? Je suis indépendant, c’est mon taxi, je fais ce que je veux.  

Après quelques banalités un peu fébriles, je passe le plus vite possible à la question qui me tarabuste.  

– Alors, qu’est-que vous vouliez donc me dire ?  Il pousse un léger soupir et répond :

– Je ne sais pas si vous le savez, mais à Los Angeles, les gens ont souvent besoin de plusieurs métiers pour vivre.

– Oui, je sais. Une de mes prof d’anglais de Berlitz, qui veut être actrice, a trois métiers; prof d’anglais de base, des petits rôles de figurants parfois, et, le week-end, elle prépare des pique-niques pour les grosses boites qui organisent des sorties en mer.  Vous voudriez être acteur ? (Il aurait pu !) 

– Pas du tout ! Mais bon, l’endroit original que je voulais vous montrer la dernière fois, c’était là où était mon bureau.

– Ah, c’est pour cela qu’il y a votre nom sur une boîte aux lettres ?  

 – Oui…. mais alors je comprends que vous y êtes allée…quand donc ? Il m’adresse un sourire amusé. Je pique un fard et je biaise au mieux. 

 – J’étais dans le coin l’autre jour et j’ai été y jeter un oeil. 

– Je ne me souvenais pas de cette expression «  jeter un oeil », vous jetez souvent vos yeux ?   Et il éclate d’un  rire joyeux de gamin farceur. 

– Que faisiez vous, dans ces jolis bureaux ? 

– Vous êtes bien curieuse, Marie, ne trouvez-vous pas? Je travaillais là et j’ai gardé une boite aux lettres. Je vous dirais plus tard ce que je faisais, ce n’est pas passionnant. Regardez plutôt autour de vous. Voici l’Observatoire de Griffith Park où on a tourné « La Fureur de vivre » avec James Dean. Un lieu fabuleux! Vous avez vu le film ? Je suis un fan de cinéma. 

Nous descendons alors de la voiture un moment, pour une petite visite. Il m’ouvre la porte galamment, mais il ne me dit toujours pas grand chose sur son ancien bureau. En revanche, il me parle du film mythique qui, à son avis, évoque « la conquête de la virilité à travers la résolution de l’ Œdipe». J’en reste bouche bée ! 

Nous repartons et nous arrivons dans vrai ranch où des montures fatiguées nous attendent, ainsi qu’un petit groupe de touristes italiens excités comme des puces. La promenade est plaisante, et la vue magnifique, mais peu propice à la suite du questionnaire en règle que je fomente dans ma tête. On se suit à cheval. La balade est menée par un cow-boy taiseux qui doit être un figurant au chômage. 

 Heureusement, Noureddine, qui m’ouvre le chemin, se retourne souvent pour me faire des commentaires sur le parcours.

A l’origine, en 1923, les fameuses lettres formaient un immense panneau publicitaire destinée à la promotion d’un programme immobilier « Hollywoodlands ». Elles étaient illuminées par 4000 ampoules et visibles de fort loin. Puis le panneau s’abima et  fut racheté en 1939 par la chambre de commerce d’Hollywood, car il était devenu le symbole de l’industrie naissante du cinéma. Mais la municipalité refusa catégoriquement de prendre en charge l’éclairage. On retira donc les nombreuses ampoules ainsi que les lettres LANDS qui n’avaient plus lieu d’être. Depuis, fragilisé par le temps, il est régulièrement réhabilité par des associations de stars qui veulent continuer à briller sous le ciel de Los Angeles . 

Les babillages joyeux des italiens nous réjouissent et nous rapprochent, mine de rien, pendant la pause Chardonnay devant le coucher du soleil sur la ville. Nous repartons en riant, et une complicité nouvelle s’installe peu à peu entre nous. 

Sur le chemin du retour qui n’est autre que Sunset Boulevard, il me raconte le film du même nom, que je n’ai jamais vu, mais qui a marqué l’histoire du cinéma. Une sombre affaire qui commence par un cadavre dans la piscine d’une luxueuse propriété gothique de Sunset Boulevard, où habite une ancienne star du cinéma muet,  Norma Desmond.

– Mais en fait, cela a été tourné dans une maison sur Wilshire boulevard. Il faut absolument que vous voyiez ce film. Gloria Swanson en vieille star est prodigieuse quand elle dit : « Je suis une grande, ce sont les films qui sont devenus petits ». Vous savez qu’elle fût longtemps la maîtresse de Joe Kennedy, le père du Président. Il était très amoureux d’elle, dit-on.  

Il commente les maisons en passant et me raconte les histoires de leurs habitants célèbres. C’est plaisant. Nous arrivons au coin de Sunset et de Rodéo Drive, devant le Beverly Hills Hotel, vert et rose, kitsch en diable.  

– Nous voilà tout près de chez vous. Avant de vous raccompagner, puis-je vous offrir un verre au bar de cet endroit iconique, pour compléter la visite ?

Il parle toujours avec un français légèrement suranné mais charmant.. 

J’adore  ce célèbre endroit que je fréquente très peu, malheureusement. J’ai été une fois ou deux au restaurant, le Polo Lounge, avec des amies de passage, mais c’est tout.

Nous rentrons dans le patio. Je note qu’il me semble parfaitement à l’aise comme s’il y passait ses journées. Nous nous installons au bar très cosy, et surtout totalement intemporel ! On imagine bien Marlène Dietrich en train d’y siroter un cocktail !

Noureddine qui semble aussi aimer poser des questions, me demande alors si je connais la date de la création du lycée Français à Kaboul. Évidemment, je ne sais pas.  

– Il a été fondé en 1922 sous l’impulsion du roi progressiste Amanullah, soit trois ans avant la construction de cet hôtel. Vous pouvez maintenant comprendre l’amour des Afghans pour le français. Le commandant Ahmad Shad Massoud est d’ailleurs un ancien élève comme moi.

C’est alors qu’un homme qui ressemble justement un peu au commandant Massoud interpelle mon compagnon. 

– Hey Nour ! Ravi de te voir !  Comment vas tu ? Tu es bien installé ?

S’ensuit une petite conversation que je n’entends pas bien, malgré mon oreille tendue. Après un moment, “Nour” me présente: « une amie française, avec laquelle je travaille ma conversation dans la langue de Molière ». L’interlocuteur a l’air assez cultivé car il semble savoir qui est Molière, et nous laisse en disant : « And again, my congratulations , Nour».

 J’ai bien retenu cette dernière phrase.  On va pouvoir en parler …  

– Je vous propose d’essayer le cocktail qui s’appelle « Lady Rodéo », cela me semble de circonstance.

– Ok,  Monsieur  “Nour” !

– Je sais, les américains aiment bien les diminutifs , et « Nour » voulant dire lumière , c’est plutôt sympathique. 

– Pourquoi cet homme voulait-il absolument vous féliciter ? 

– ….En fait, il voulait féliciter une équipe avec laquelle j’ai travaillé, pour un ouvrage qui est sorti récemment. 

– Vraiment, mais quel genre d’ouvrage ?  

Visiblement,  je l’embête avec toutes mes questions. 

– C’est un livre qui évoque la diaspora afghane, madame Curieuse. J’étais une sorte de…. conseiller technique. Maintenant plus de questions ! Bavardons à bâtons rompus et buvons à « Lady Rodéo »!

Nous passons une belle soirée. Il me raconte l’histoire de cet hôtel construit au milieu de nulle part, devenu le rendez-vous incontournable des stars d’hier et d’aujourd’hui, les secrets des fameux bungalows roses cachés dans le parc exotique… Yves Montand et Marylin Monroe…. Clark Gable et Carole Lombard, les six maris d’Elizabeth Taylor (sur 8), l’immense lit de Marlène Dietrich …

Que du glamour ! Difficile de se quitter, aussi nous commandons une Caesar Salad, un incontournable du coin, inventé à Las Vegas. 

Il finit par me ramener car il faut bien rentrer.

Devant ma porte, nous recommençons à bavarder, car il pense que Gloria Swanson a peut-être vécu dans ma maison quand elle fréquentait Joe Kennedy. Il me dit aussi que je n’ai plus le droit qu’à une seule question, que je pose bien entendu. 

– Mais dites moi alors, que faites-vous exactement comme deuxième métier ?  Il réfléchit…

– Je ne sais pas le dire en français. Je suis… un vérificateur d’histoires. 

J’écoute sans vraiment comprendre mais je sens nos corps se rapprocher imperceptiblement, nos désirs se frôler, nos yeux se parler.

– Je ne crois pas que cela soit une bonne idée, dis-je tout doucement. 

– Moi non plus, répond-il avec un sourire délicieux…

Et il m’embrasse éperdument, … et inlassablement!

En tout cas, pas comme au cinéma ! 

Ah, «  La Fureur de vivre! »…….

Soleils de plomb

6 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Après avoir bien réfléchi à l’Elixir, salon de thé sur Melrose, Marie décide de ne pas revoir Noureddine qui la trouble étrangement et l’inquiète un peu.

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J’ai réussi à remplir mon lundi de petits riens et d’obligations inaliénables, afin de ne pas craquer au dernier moment. Je dois voir des amies toute la journée. Nous irons essayer un golf lointain, sur la route de Santa Barbara. Ma fille chérie rentrera du Lycée avec son car-pool. 

Il fait de plus en plus chaud. 

L’enveloppe se fait attendre, comme si elle se doutait d’un mauvais coup. Je vérifie plusieurs fois dans la boite à lettres comme une gamine imbécile et quand elle arrive enfin, je regarde en douce. Surgit alors Adrienne, qui commence à être soupçonneuse. « C’est quoi cette enveloppe sans timbre, Maman, cela veut dire quoi EV ? » « T’as pas oublié que c’est le week-end KT et que vous devez me conduire dans le désert, vendredi ». Si, j’ai oublié !

– C’est loin, ton désert ?  

–  Je sais pas, c’est à Joshua Tree National Park…

Le message donne juste une adresse à North Hollywood. Cela se précise. J’irais dans la semaine en décalé. Je verrais ce que j’ai loupé ou non. C’est clair, j’ai été hypnotisée par les yeux verts. 

La route de Santa Barbara est très longue le lundi. Je reviens tard avec un joli nœud à l’estomac. Ne pas se laisser séduire par un terroriste présumé. C’est une règle basique pour éviter les ulcères, il est peut-être trop tard.

Dès le lendemain, je roule en catimini vers Hollywood. Après avoir caché les fleurs jaunes qui trônent dans ma New-Beetle et rendent curieusement ma voiture très reconnaissable! Incroyable comme dans une grande ville comme Los Angeles, les gens vous repèrent à votre voiture. Les remarques style :« Tiens je t’ai vue à Santa Monica hier… » sont fréquentes. Cela ne m’est jamais arrivé à Paris. 

L’endroit du rendez-vous est un joli petit immeuble 1930  dans une avenue assez tranquille. 

On se croirait à la campagne et il semble qu’on peut y rentrer d’ailleurs comme dans un moulin. Je pousse la porte et me retrouve dans une superbe entrée, aménagée comme un salon avec un confortable canapé en cuir usé et des statues de marbre. Un magnifique bouquet de fleurs est posé sur une table de marbre ronde. Un immense tapis recouvre en partie un carrelage blanc et noir . C’est très étonnant. Un vrai décor de film.  Des portes-fenêtres donnent de l’autre coté sur un jardin anglais et sur un autre petit immeuble charmant avec des boites aux lettres et des petits balcons couverts de jolis pots vernissés et de plantes. Un sorte de petit monde secret. 

Sur une des boites, il y a le prénom de Noureddine, alors je commence à respirer plus fort.

Habite-t-il vraiment là ? Je lève la tête, j’ai cru voir bouger un rideau. Panique à bord. Je ressors en courant. Qu’allais-je donc faire dans cette galère ? 

Je retrouve ma voiture avec soulagement et je démarre très vite, comme si j’allais être repérée par une armée de terroristes. Quelques regrets pourtant…

Que se serait-il passé si j’avais été au rendez-vous d’hier ? M’aurait-il embrassée passionnément entre deux plantes sur un de ces adorables petits balcons, ou enfermée pour une hypothétique rançon ? 

Beaucoup de regrets quand même. 

Au retour du lycée, Adrienne m’annonce que sa retraite dans le désert est plutôt assez loin vers l’est en prenant la route de Las Vegas et, le soir même, mon époux m’explique que lui part pour un Salon à Chicago. A moi donc de conduire notre charmante petite fille parmi les coyotes. Espérons que c’est le rare moment où les cactus fleurissent !  

J’essaye d’oublier en regardant avec elle la terrible émission « Fear Factor » où les candidats se battent pour manger des cancrelats, ou d’appétissantes chenilles bleues. La bêtise n’a pas de limites dans ce pays. 

Je conduis Adrienne dans le désert sous un soleil de plomb. Son week-end KT est organisé par un Père branché, spécialiste des ados. Pour le prouver, il arbore un T-shirt « Bronzez Catho » du meilleur goût. Je reviens fatiguée par la longue route, l’interminable Freeway10 , plantée de Mac Do, qui traverse la ville dans sa grande largeur.

J’essaye de ne pas me poser trop de questions mais je n’y arrive pas. D’autant plus, qu’à mon retour une nouvelle enveloppe m’attend dans la boite aux lettres.

« Marie,

Je vous dois des explications. Je vous ai peut-être blessée en vous quittant à l’Elixir. Je n’avais pas trop de temps pour parler. J’ai beaucoup de travail en ce moment. Mais vous n’imaginez pas combien j’ai besoin de nos conversations du lundi.  Peut-être m’avez-vous « posé un lapin » car vous n’avez pas compris pourquoi je vous donnais juste une adresse? Je voulais vous surprendre et vous montrer un très bel endroit étonnant d’Hollywood, souvent utilisé comme décor de film. Je ne voulais ni être grossier ni vous inquiéter. 

Si vous le voulez bien, j’aimerais beaucoup vous emmener faire une promenade à cheval sous les lettres d’Hollywood. Au coucher du soleil, c’est le mieux, si c’est possible pour vous. C’est une balade classique accompagnée par un moniteur et il n’est nul besoin de savoir monter. Je pourrais vous amener en taxi car c’est un peu difficile à trouver. La balle est dans votre camp, comme on dit en France, téléphonez moi. Je vous redonne mon numéro de cell, car vous avez tendance à le perdre. Dites-moi quand vous êtes libre, je m’arrangerais pour l’être aussi. Je voudrais vous dire quelque chose.

Bien à vous. N »

L’élixir

1 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie passe une après-midi mémorable dans le jardin des sculptures de UCLA, en compagnie du mystérieux chauffeur de taxi.

§

Je reprends ma vie, ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Je reprends mes cours de fitness, menés tambour battant par une ancienne sergent de l’armée israélienne, qui hurle des ordres incompréhensibles dans un micro accroché à son justaucorps, qui porte bien son nom. C’est plus difficile. 

Je continue les cours d’anglais dispensés gracieusement par la Beverly Hills High School, qui permettent de rencontrer des coréens, des japonais et des guatémaltèques, mais en aucun cas de parler l’anglais . « On y va pour le fun » m’avait dit Mme Danone.  

J’erre toujours de supermarché en supermarché pour remplir le fameux panier de la ménagère. De l’écolo pas cher, dit organique, à l’écolo cher, en passant par l’indispensable magasin standard  pour la junk-food et l’essentiel (coca-cola et papier toilette) . 

Je me décide à prendre des cours de golf, prise d’un dynamisme subit, car le professeur ressemble au beau Josh Harnett dans le film Pearl Harbour.

J’évite quand même la dernière trouvaille de mes amies sportives : monter et descendre jusqu’à l’épuisement, un gigantesque escalier de 170 marches, entourées d’autres masochistes qui éructent et suent à grosses gouttes. Car non seulement cet escalier, qui ne mène a rien, a été construit pour le déplaisir des joggers de Santa Monica, mais encore, il y a foule de sisyphes pour le monter et le descendre éternellement.

Heureusement, c’est encore gratuit. 

Je vais marcher le long des plages ou sur les sentiers des montagnes sauvages incluses dans cette drôle de ville qui fleure bon le jasmin. 

Je commence le livre étrange que Nourredine m’a confié comme un secret « La Malédiction », de Rachid Mimouni.

Bref, je fais semblant de m’occuper mais j’attends.

Attendre est d’ailleurs ma spécialité. 

J’attends mon mari, drogué de travail, qui jongle avec les fuseaux horaires et les horaires tardifs. J’attends l’heure de téléphoner en France. J’ai attendu des enfants, puis leur sortie de l’école, ensuite très vite le retour tardif des mêmes quand ils sortent le soir . Maintenant j’attends  leurs venues en Californie, les vacances avec eux et j’attends toujours la sortie de l’école de la petite dernière qui commence à vouloir aller au cinéma le soir avec les copains. 

Je suis la reine de l’attente. Je ne sais pas, si comme dans la chanson, j’attends que le monde change et que changent les gens mais, imperturbablement, j’attends.

Peut-être devrais-je arrêter d’attendre pour vivre !

Alors, je range Taxi Driver dans un dossier de mon ordinateur intime, sans aller jusqu`à cliquer pour l’effacer.

Finalement, je n’aurais pas eu à attendre. 

Un petit paquet rouge, bizarrement réalisé en treillis de fils et entouré d’un superbe ruban de satin glacé, à été déposé devant ma porte.

A l’intérieur, se trouve non pas un collier de princesse orientale, mais une sorte de boite de thé. Il s’agit en fait d’un élixir de sérénité venant d’un salon de thé « L’Elixir » sur Melrose, où Nourredine me propose un prochaine rencontre «  pour converser ». Il est clair qu’il cherche à me surprendre. 

Le téléphone interrompt ma rêverie sur cet élixir mystérieux. C’est ma voisine qui m’annonce que son chien, pourtant peu mondain, est invité à un anniversaire chez un chien voisin, avec un bristol s’il vous plait. A classer dans la rubrique « Only in LA ». Je lui conseille d’aller faire un tour a la Dog’s Bakery de Century City où l’on trouve outre d’appétissants gâteaux en forme d’os, une série de cadeaux inédits. Cela va de la médaille de la vierge pour chat mystique, au costume de plage hawaïen, en passant par le smoking pour cérémonie matrimoniale canine. 

Je note ensuite soigneusement les coordonnées de l’endroit de mon prochain rendez-vous sur mon agenda et je me plonge dans la lecture de « La Malédiction », après avoir pris rendez-vous chez le coiffeur… J’ai soudain envie d’une nouvelle tête.

L’Elixir est un endroit très branché zen sur Melrose avenue. Salon de thé et herboristerie jouxtent un jardin charmant, calme et serein, qui joue très bien son rôle de havre de paix. De petits coins tranquilles et discrets y sont aménagés entre les bambous. Le regard de Nourredine m’attend derrière une fontaine chantante. 

– J’étais en avance mais vous êtes ponctuelle ! me dit-il d’un air satisfait.  De toutes les façons, j’aime bien vous attendre. 

J’aurais du le faire attendre un peu plus …

– Vos cheveux sont plus dorés aujourd’hui.

Il est décidément bien observateur, ce jeune homme. J’enchaîne, mondaine, sur ce livre qui m’a révélé une autre Algérie que celle de Camus. Je suis plus à l’aise pour la critique littéraire que pour la séduction. Nous commandons des salades de tomates à la fêta, qui me permettent de rebondir sur mon expérience grecque. Il est plaisamment cultivé. Il s’exprime de façon poétique et codée. Malgré mes efforts, je n’arrive pas à le situer très clairement. Il est à la fois complice et lointain, une vraie mine d’interrogations pour qui aime à se poser des questions. Je n’aime pas les puzzles mais j’aime à comprendre les gens. Mes contemporains m’intéressent. Le comportement de cet homme-là reste pour moi une source d’étonnement .

– Vous me posez un problème ! me dit-il soudain. ( A moi aussi!)

C’est drôle de se vouvoyer dans un pays où la langue ne permet pas le vouvoiement entre  simples mortels. 

– Vous m’en voyez désolée, en quoi puis-je vous poser problème? 

– Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez comme cela. Vous me perturbez.

Lui aussi, il commence à me perturber sérieusement, mais je ne le dis pas .

– Vous m’en voyez ravie. J’aime bien perturber. (Bonne réplique, ma grande !)

Je cache mes mains qui révèlent une perturbation certaine sous la table en redwood,.

– Vous êtes si différente des autres, si attentive aux « tréfonds » de moi-même. 

Il faudra que j’y réfléchisse à deux fois à celle là, on ne me l’avait encore jamais dite. Il rajoute doucement : 

 – Vous m’intimidez! 

Il n’a pourtant pas l’air ni timide, ni intimidé. Il semble seulement attentif au gargouillement de la fontaine, son regard détourné. Je suis troublée aussi mais je ne le dis pas. J’ai l’impression de retrouver une vieille sensation oubliée. Quand son regard se pose sur moi, la sensation s’intensifie. Ses yeux dorés ne rient plus. 

 -Vous êtes unique,  reprend -il calmement.  Excusez-moi un instant, je dois m’absenter.  

Et il s’en va. Il me plante là.

Dans quelle histoire me suis-je fourrée ? Que me veut ce type si attentif ? 

Mes mains sont moites. Et s’il ne revenait pas, et si je refusais désormais de l’écouter et si surtout je pouvais me décontracter un peu. Oublier tout, les yeux mordorés, la bouche relativement sensuelle, la voix un peu rauque et les mots. Ces mots qui se diluent en moi, qui se frayent un chemin. Ces mots ordinaires qui jouent les inoubliables pourtant. Oublier ces instants. Rentrer chez moi. Devenir inaccessible. 

Mais où  est-il donc passé ? 

Je pars faire une discrète enquête, en filant aux toilettes …  Il est au téléphone , sur le trottoir, pris dans une discussion qui apparaît animée. Je vais me rasseoir, l’air dégagé. Je feuillette nerveusement le menu et tente de mettre de l’ordre dans mes pensées. 

Il revient, avec des yeux gentils et pose une main badine sur mon épaule, en passant devant mon fauteuil en rotin :

– J’ai commandé des cafés en face, ici ils sont imbuvables. A moins que vous ne préféreriez  prendre ici un élixir aphrodisiaque, ou  autre…

Il ne manquerait plus que cela. J’ai peur de n’avoir besoin que d’un élixir de sérénité.

– Non merci…. Vous y croyez, vous, à ces élixirs, à cette herboristerie?

– Je crois à bien des choses auxquelles les américains ne croient pas. Je vais vous sembler grossier mais j’ai un contre-temps. Il va me falloir vous quitter après avoir bu le café. J’ai un rendez-vous impromptu. Mais il est impératif pour moi de vous revoir. Vous bousculez un peu mes plans. Aussi, je veux être sûr de vous retrouver.

– Mais quels plans ? 

– Nous en parlerons un autre jour … 

Monsieur Mystère et Boule de gomme part chercher nos cafés, le portable collé à l’oreille. Nous buvons rapidement, il a l’air plus soucieux tout à coup.

– Je vous contacterai, me dit-il avec un regard indéfinissable et il s’en va pour de bon, et me laisse devant la fontaine de ce petit jardin des méditations . 

Je médite drôlement. Ce type pourrait être sans problème un terroriste, un agent dormant à LA. Bonne couverture que ce taxi, on se balade partout sans attirer l’attention. Je ne vois pas comment la faculté de droit d’Assas mène au métier de chauffeur de taxi à Los Angeles. Il parle plusieurs langues, ce qui est pratique dans son métier. Il se dit afghan, a évoqué le Lycée français de Kaboul puis il a parlé de ses études à Tours. C’est louche. Il a un nom de famille plutôt farsi, j’ai regardé sur internet. Et puis, il a les yeux beaucoup trop verts. 

Je décide de ne plus le revoir.