L’année du Dragon

Vendredi 29 Mars 2024,

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Notre arrivée à Singapour fût superbement saluée par un réveil matinal inattendu!

Un tintamarre invraisemblable a soudain envahi notre logis, qui semblait pourtant tranquille. Nous sommes sortis, encore endormis, de notre chambre, vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle attaque des Japonais, comme en 1942. Notre maison, une authentique “shop-house” chinoise, était déserte, mais en suivant habilement les bruits de gamelan javanais qui envahissaient la rue, nous avons trouvé l’origine de ce vacarme. Le spectacle était hautement surprenant. Tous les voisins, habillés de rouge pour la plupart, suivaient un cortège de porteurs déguisés de pied en cap, qui trimbalaient en musique et en rythme devant chaque immeuble , deux gigantesques dragons oranges!

L’un des deux monstres crachait dans tous les sens de petites flammes en peluche, que la foule tentait d’attraper, pour avoir la baraka toute l’année !

Faute d’expérience, nous n’avons pas réussi l’exploit, mais nous sommes rentrés ainsi de plein pied dans les étonnements de l’Asie! Le millésime s’ouvre sous le signe de celui à qui tout réussit. Car le Dragon est le plus puissant du zodiaque chinois, c’est le symbole de la chance et du succès. Il provoque en général une hausse de 30% des naissances. Qu’on se le dise !

Revenons à l’histoire mouvementée de Singapour: Raffles avait accéléré le développement du territoire en y établissant un port franc, mais ses successeurs ont du rapidement prendre des mesures sérieuses contre la piraterie et le crime organisé! La ville sera déclarée “Colonie de la Couronne” en 1867, en compagnie des “Etablissements des Détroits”. Du coup elle sera administrée par la couronne britannique jusqu’à son indépendance, hormis le temps de la terrible occupation japonaise.

Pendant cette période, l’immigration se développe. Les Anglais font venir des Chinois et des Indiens pour travailler dans les plantations d’hévéas et de noix de muscade, qui s’installent partout sur l’ile, car les iles Malaises proches leur sont interdites.

Le célèbre Raffles hôtel, ainsi dénommé en l’honneur du fondateur de la ville, devient le rendez-vous des célébrités, qui fréquentent les “confins de l’Ouest” en particulier des écrivains : Kipling, Chaplin, Malraux, Neruda… Somerset Maughan y écrivait sur la pelouse. Ava Gardner y aurait oublié une culotte noire dans un lit. En 1915, le barman Ngiam Tong Boon composa le mythique Singapore Sling, pour permettre aux dames de profiter d’un cocktail corsé dissimulé sous “un mascara de couleur grenadine”.

L’hôtel a été créé par les frères Sarkies, natifs de Perse, en 1887. S’il est maintenant sous la tutelle d’Accor, il a gardé les traditions britanniques de l’ancienne colonie: Le portier Sikh emblématique de l’établissement et le high-tea y sont toujours de rigueur!

En 1959, les Britanniques dotent Singapour d’une constitution propre. Le fameux Lee Kuan Yew est élu premier ministre. Il pensait intégrer la fédération de Malaisie . Mais trop de troubles éclatent alors entre les Chinois et les Malais, pour trouver un terrain d’entente. Aussi l’indépendance de Singapour finit par être décrétée en 1965. Malgré l’inquiétude de Lee Kuan Yew qui n’avait pas désiré cette scission, la petite cité-Etat est devenue par la suite très prospère !

La ville est un véritable melting-pot, à tous points de vue. Cela commence par les quatre langues officielles: l’anglais, le malais, le mandarin et le tamoul! Pour ce tout petit pays de 734 km², ce n’est pas mal! Les Singapouriens ont créé des plages de sable, des piscines sur les toits et même l’aéroport sur des terres artificielles, pour agrandir leur espace réduit. Mais à l’impossible, nul n’est tenu! De hauts immeubles ultramodernes jouxtent des quartiers préservés comme Chinatown ou Little India, des cimetières perdus dans la forêt longent des autoroutes arborées, qui peuvent même être transformées en terrain d’aviation de secours en cas d’attaque. L’état est un modèle d’organisation et de discipline.

Les magasins de luxe se bousculent et rivalisent de créativité le long d’avenues impeccables bordées d’arbres dignes de la jungle. Il reste encore une forêt primaire. Les plantes tropicales courent sur les murs de la cité selon une stricte discipline de re-végétalisation.

Le climat équatorial très chaud et humide permet de nombreuses plantations exotiques et le gigantesque parc botanique est une véritable merveille, où nous avons pique-niqué en famille en savourant la précieuse fraîcheur du soir !

Pour votre information, la symbolique du Dragon de bois , comme c’est le cas de cette année, prend une ampleur particulière qui évoque la croissance, la créativité et le renouveau….Alors hauts les coeurs et Joyeux Nouvel an Chinois !

Vol de nuit

Je suis partie au bout du monde, “plus loin que la nuit et le jour” pour voir mes enfants vivre au loin “dans l’espace inouï de l’amour” ! Voyage, voyage éternellement ! Voyage, voyage, ne t’arrête pas , de nuages en marécages, du vent du désert en pluie d’Equateur, vol dans dans les hauteurs au dessus des capitales, comme dans la chanson !

Nous nous sommes donc envolés un froid soir d’hiver à la nuit tombée pour une île lointaine au destin étonnant, Singapour. En route pour de nouvelles aventures !

La nuit dans les nuages fut agitée car au plein milieu de notre sommeil léger une femme assise juste derrière moi s’en mise à secouer son mari visiblement pris d’un malaise, en criant “Philippe, Philippe, réveille-toi !” Finalement le steward, qui était également responsable de la sécurité, lui a donné de l’oxygène et demandé tout haut un rapport médical complet pour le transmettre à l’hôpital parisien en charge du problème ! La liste de tout ce qui pouvait nous arriver dans ce long vol fut un peu stressante.

A l’arrivée, dans l’après-midi, nous étions complètement au radar alors que nous devions remplir de complexes formulaires sur notre i-phone. Si vous n’avez pas de téléphone portable disponible, je ne sais pas comment il faut gérer cette affaire ! Mon passeport a ensuite évidemment été refusé car il ne rentrait pas en glissant parfaitement dans la machine automatique ultra moderne de cet aéroport futuriste ! J’ai dû montrer patte blanche devant une inspectrice peu amène qui m’a photographiée plusieurs fois et demandé deux fois mes empreintes digitales sans rien savoir de Monsieur Bertillon qui habita le même immeuble que moi. Notre fille commençait à s’inquiéter de notre absence quand j’ai réussi à me tirer de ce mauvais pas ! Le soir même nous dinions dans un “hawker”, une série de mini-restaurants variés, à partager dehors, à la bonne franquette.

Nous avons retrouvé la végétation superbe et luxuriante, la chaleur terrible, les immeubles dignes de New York, les boutiques de luxe à gogo, les quartiers anciens qui ont pu échapper à l’appétit des constructeurs en quête de place et les jolies maisons chinoises comme celle où habitent mes enfants. ll est bien loin le temps où seuls quelques pêcheurs malais foulaient le sable de la future cité état !

Comment donc cette petite île perdue sur l’Equateur a-t-elle pu se frayer un chemin pour devenir une des métropoles les plus prospères du monde ?

C’est d’abord une histoire d’aventures !

Thomas Stamford Raffles, est né en 1781 sur le bateau où son père était capitaine de vaisseau, au large des côtes de la Jamaïque ! Il commence à travailler à 14 ans comme employé à la compagnie britannique des Indes orientales. En 1805, après avoir été envoyé à Penang en Malaisie, il est nommé lieutenant gouverneur de Java puis gouverneur tout court de Bengkulu à Sumatra. Il apportera à Java de nombreuses réformes : l’abolition de l’esclavage, la restauration du temple de Borobudur, et la conduite à gauche !

De retour en Angleterre, il participe à la fondation de la Zoogical Society of London qu’il présidera et sera anobli avant de repartir en Asie pour le compte de de la compagnie britannique des Indes orientales. C’est alors qu’il signe habilement un traité avec le sultan de Jahor pour fonder dans l’île de Temosek, à l’extrémité de la péninsule malaise, un poste de commerce qui deviendra Singapour : “La ville du lion” (en sanscrit pour lecteurs cultivés) où il n’y a en fait que des tigres.

L’île se développe alors rapidement grâce à sa situation exceptionnelle au bout du détroit de Malacca.

La suite au prochain épisode chers lecteurs : moi je file au nouvel an Chinois !