Les facéties de Fabrice

Dimanche 17 Novembre 2024,

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Pendant son spectacle, Fabrice Luchini n’aime pas trop les retardataires, avec raison car sa prestation requiert toute l’attention du public. Il vaut mieux le savoir! Si l’un d’entre eux se présente discrètement après le début, Il arrête son discours, puis il l’accompagne en lui tenant un commentaire spirituel sur les embarras de Paris, jusqu’à ce que ce dernier soit installé, un peu gêné à la grande joie des autres spectateurs.y

Cela me rajeunit, car cela me rappelle mes cours à la Sorbonne, où, en cas de retard, je me glissais discrètement en haut de l’amphithéâtre. A tous les coups, mon célèbre professeur de grec, Robert Flacelière s’arrêtait aussitôt de parler, pour m’interpeller avec emphase : “Ah! Voici Mademoiselle Laurent, nous n’attendions plus que vous! Descendez donc près de l’estrade, vous y serez plus près! … Et maintenant, comment définiriez vous à vos camarades, en quelque mots rapides, la Grèce de Périclès ?”

Alors, en général, les habitués des spectacles de Luchini arrivent bien en avance, quitte à prendre un verre en attendant, pour éviter ce genre de mésaventure.

La semaine où je suis venue, ses admirateurs avaient envahi l’adorable place Charles Dullin plus d’une heure avant l’entrée, et attendaient patiemment l’ouverture de la porte du théâtre de l’Atelier. Cette fois ci, les retardataires ont été plutôt épargnés, car notre histrion considère désormais que le chaos organisé par Anne Hidalgo, “Paris martyrisé!”, est tel qu’on ne peut plus en vouloir aux spectateurs de perdre le sens de l’heure.

En revanche, les quintes de toux intempestives furent délicatement relevées par notre brillant orateur. Car il est difficile de se concentrer sur la diction d’un texte difficile, si des toux chroniques du public l’accompagnent. Il a même proposé à une dame de revenir à une autre occasion, gratuitement.

Or, le sujet du jour était vaste, car il s’agissait en toute simplicité de Victor Hugo! Cela commençait par un passage de sa vie particulièrement tragique. L’auteur était désespéré par la mort de sa fille Léopoldine. De plus, il n’avait pas eu la possibilité de l’enterrer, car il était parti en vacances avec sa fidèle maitresse. A l’époque, les diligences n’avaient pas la vitesse de nos TGV!

Après le coup d’état de Napoléon III , Hugo s’exila à Jersey, puis à Guernesey. C’est là qu’il s’initia au spiritisme. C’était fort à la mode à l’époque. Il cherchait sans doute à communiquer avec sa fille noyée tragiquement. Notre magicien des mots raconte ainsi, avec des détails piquants, comment Hugo s’impliquait dans ces séances de spiritisme, en les illustrant de sa verve personnelle pour mettre le spectateur dans l’ambiance ….

Victor Hugo était un adepte fervent de “cette science nouvelle” qu’étaient les “tables tournantes”, qui permettaient de dialoguer avec des “âmes endormies”. Attention, Hugo ne rentre pas en communication avec n’importe qui ! Il a réécrit ainsi une pièce avec Shakespeare, médité avec Molière et Jésus-Christ, versifié avec Eschyle mais fréquenté également Platon, Dante, et Galilée ainsi qu’une pléthore d’autres esprits prestigieux. Ces séances sont consignées dans le livre des Tables, dont Victor Hugo envisageait une publication posthume. Seuls deux manuscrits nous sont parvenus, une quarantaine d’années après la mort du poète.

Puis Luchini attaque un gros morceau, “Booz endormi”, extrait de la Légende des Siècles et riche en interprétations dont celle de Lacan, assez décoiffante. Il récite beaucoup mieux que Gérard Philippe dont la diction est devenue démodée, à mon grand étonnement, et rend possible d’écouter le texte en lui donnant un souffle moderne. Il ne joue pas le mot, mais juste le le rythme, le souffle, l’âme de la phrase. C’est dans ce poème que se trouve une rime inventée par Hugo. Il a créé pour cela une ville imaginaire “Jérimadeth”, pour respecter la rime du quatrain à partir d’un calembour: “J’ai rime à dait”! Quelques érudits dans la salle l’ont trouvée tout de suite. Je vous donne la phrase complète pour briller en société : “Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre; Brillait à l’occident, et Ruth se demandait, ….”

Si jamais vous écrivez des poèmes, n’hésitez pas à utiliser cette technique pour trouver une rime difficile !

Ensuite, Fabrice est saisi par la grâce, comme son public, il ne peut plus s’arrêter. Il interroge ses aficionados, pour savoir pourquoi ils ont affronté la nuit parisienne et les problèmes d’embouteillages pour écouter Victor Hugo. Il s’étonne de voir tant de jeunes qui ont délaissé “les réseaux sociaux”, pour venir écouter des poèmes. Il se réjouit de constater que les réservations aient été prises si longtemps à l’avance: un an pour les miennes.

Précis et inspiré, il nous a livré là une superbe partition au service de textes inoubliables. Il nous a régalé également d’anecdotes savoureuses sur la vie de Victor Hugo: De ses capacités amoureuses hors du commun qui lui permettaient de satisfaire à plein temps épouse et maîtresse, ou encore de ses réflexions éclairées sur ses contemporains, comme Beethoven dont il disait : “Ce sourd qui entendait l’infini… “.

La rencontre entre Fabrice Luchini et son public fut, comme chaque fois, une véritable communion, inoubliable !

En prime, avant de vous quitter, je vous offre l’inoubliable et célèbre poème de Victor Hugo que je préfère: