
Lundi 3 mars 2025,
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Tandis que mon arrière grand-père paternel avait développé une activité florissante de « balayeuses » pour les robes des dames, mon arrière grand-père maternel Adrien Baret, pensait, lui, qu’il était indispensable d’apprendre l’anglais pour aller faire fortune en Amérique. Son propre père avait tenté de réaliser ce rêve, mais était revenu ruiné du voyage. Il étudia donc l’anglais avec cet objectif . Finalement, renonçant à l’aventure, il devint un professeur d’anglais renommé à la Sorbonne. Le hasard fit que ma grand-mère paternelle et ma grand-tante, que j’ai déjà évoquées, l’eurent comme enseignant!
Il perdit sa première femme en couche, puis la seconde à la naissance d’une petite fille nommée Yvonne, ma grand-mère. Son grand frère était mort du “croup”, une maladie du larynx qui se soigne maintenant sans difficulté. Yvonne fut du coup très gâtée et très protégée par son père: «C’était bien normal! », expliquait ma Maman, “Il avait perdu deux femmes et un fils”!
Yvonne rencontra son futur mari, mon grand-père Pierre, en jouant dans un club de tennis à Suresnes. Elle l’épousa à l’âge de 21 ans. Elle le crut fou à lier lors de sa nuit de noces, car, « Ma petite Marie-Do, je n’étais au courant de rien, de strictement rien du tout! ». Par la suite, elle eut quand même deux filles, Maman et ma tante.

Du côté de Pierre, son père Henry Gérard avait quitté l’Alsace après la guerre de 1870, “pour s’éloigner des Prussiens!” et s’était installé à Suresnes où il avait créé une pharmacie, qui existe toujours. Il perdit lui aussi sa première femme en couches et eut deux fils avec sa deuxième épouse, Léon et Pierre.
Pierre suivit des études de pharmacie dans la lignée de son père, puis de médecine. Pendant la guerre de 14, il fut d’abord pharmacien puis médecin sur le front, très jeune, et ce fut une expérience terrible, qu’il vécut du premier jour de la mobilisation en Août 1914 jusqu’en Octobre 1919.
Il fit ensuite des recherches sur les applications médicales du radium et du thorium, qui fut le sujet de sa thèse de médecine. Son frère Léon eut l’idée de louer du radium au Canada, pour ses recherches sur le traitement du cancer. Ce radium devait être constamment surveillé par un “gardien” pour assurer sa sécurité. Léon finit par en mourir, par suite “de lésions internes dues à l’usage du radium”.
Mon grand-père Pierre était un homme brillant , médecin, pharmacien, scientifique, et en plus , de l’avis de tous, extrêmement séduisant. Il semblait allier tous les dons: il peignait fort bien, jouait du violon, skiait, patinait et était de surcroit très drôle…. L’existence à ses côtés, était un festival de réjouissances, d’après ceux qui l’ont connu.
Après la vie difficile de la guerre, les années folles représentaient une immense vague de liberté et d’effervescence artistique. Mes grands parents sortaient beaucoup et fréquentaient de nombreux amis artistes: écrivains, sculpteurs, peintres, musiciens… Joséphine Baker avait beaucoup de succès , et on dansait partout le charleston sur un rythme endiablé. Même Maman avait appris le charleston à son cours de danse. Mais il y avait quand même des résistances à cette libération: Un jour, ma grand mère demanda à Maman: “Mais pourquoi ne danses-tu pas plus le charleston?”. Maman lui avoua que le curé de son école l’interdisait!

Paris était l’épicentre du monde. Un jour, mon grand-père emmena Maman assister à un concert du jeune prodige Yehudi Menuhin, qui n’avait alors que 8 ans ! Ils y allèrent en compagnie de Jeanne Evrard, la première cheffe d’orchestre professionnelle de France, une amie proche de Pierre.
Mes grands parents voyageaient beaucoup, comme en témoignent les aquarelles qui nous sont restées: Capri, Corfou, Grenade, Maroc, … Mon grand-père faisait beaucoup de randonnées en montagne. Alors qu’il était accompagné de ses deux filles, il survécut même une fois à une avalanche, comme l’évoque son aquarelle humoristique:

Ma grand-mère, elle, était championne de golf et gagna de nombreux tournois.

Un jour d’hiver, alors que Maman lisait dans le grand salon, une pièce normalement interdite aux enfants, elle entendit arriver son grand-père maternel, le prof d’anglais, toujours calme en général. Celui-ci commença à sermonner sévèrement son gendre Pierre! Maman se cacha sous une table nappée de velours et ne bougea plus pour ne pas se faire remarquer… “Ce n’est plus possible! » disait son grand-père, « Pierre, vous avez trop de maîtresses! Yvonne en a assez ! » Comme Maman, qui avait alors 15 ans, ne connaissait que les maîtresses d’école, elle ne comprit pas vraiment la portée de ces mots sur le coup. Mais elle y pensa ensuite toute sa vie !
«Bon!”, concéda diplomatiquement son père, “Je vais arrêter, mais Yvonne n’est pas vraiment intéressée par ces choses là!» Il faut dire qu’à l’époque, après un guerre éprouvante, les messieurs, eux, s’y intéressaient particulièrement. C’étaient bien des années folles!
Il n’arrêta sans doute pas vraiment, et ma grand-mère, qui n’était pas du genre à se laisser faire, fit scandale dans les salons parisiens en demandant le divorce. C’était rarissime à l’époque! Ma maman et sa soeur ne furent plus invitées chez leurs camarades de classe, “pour ne pas risquer de séduire le garçon de la maison!”. Les enfants de divorcés étaient alors considérés comme des parias!
Ma grand-mère annonça à ses filles qu’elles allaient devoir loger dans une chambre de bonne, ce qui réjouit ma maman car elle trouvait qu’elle ne la voyait pas beaucoup en général ! En fait de chambre de bonne, elle s’installa avec ses deux filles boulevard de Beauséjour à Passy, dans un grand appartement, et avec un beau-père en prime.
Les jeunes filles décidèrent alors de faire la gréve de la parole. Mais elles durent s’arrêter assez vite quand elle comprirent que leur séduisant Papa allait lui aussi convoler en « injustes noces ».
En 1935 , mon grand-père acheta un grande maison, bien abimée par la guerre, au milieu d’une forêt, en Champagne. C’était “La Villardelle” que beaucoup d’entre vous connaissent. La mode était à la campagne.

Pierre Gérard y recevait ses amis artistes et y peignait en compagnie d’ Henri Quéffelec, qui y écrivit “Le Recteur de l’ile de Sein”, ou du sculpteur animalier Delhommeau, qui nous a laissé un magnifique singe en terracota, et de superbes sculptures de la tête de mon grand-père.

Mon grand père avait tenu à rester médecin officier de réserve en effectuant ses périodes d’entrainement. Il fut réintégré dans l’armée pendant la drôle de guerre en 1939, comme médecin commandant le service de santé militaire de la région centre.
Après la guerre, il retourna à la Villardelle pour constater qu’elle avait été dévastée par plusieurs occupations successives. Mes soeurs gardaient un souvenir ému de séjours en été en sa compagnie, dans quelques pièces arrangées à la va-vite avec des meubles de fortune. La maison ne fut vraiment remise en état que bien plus tard, quand Maman et ma tante héritèrent de la Villardelle.

Intéressant de recouper toutes ces bribes de mémoire pour essayer d’en retisser la trame. A la réflexion, quels destins pleins de vie, en résonance avec leur époque!