
Mercredi 23 Mars 2022,
Vous souvenez-vous du golfe d’Eubée ? Rappelez-vous! Nous sommes passés à Chalchis où les flots sont imprévisibles et doivent s’aborder avec moultes précautions de nuit. Le lendemain, nous avons longé le fameux défilé des Thermopyles, où s’est produit l’un des faits d’armes le plus célèbre de l’histoire antique.
A l’époque , c’est à dire en 480 avant Jésus Christ, les cités grecques sont indépendantes et s’allient les unes aux autres, au gré des batailles et des intérêts. Pourtant, face à l’empire Perse menaçant, un congrès des cités-États a tenté de trouver une solution politique, et a conduit à la création d’une confédération. Mais celle-ci est restée incomplète et peu alignée, avec de nombreux conflits internes.
Cette fois ci, c’est Xerxès Ier le roi Perse, qui veut envahir les terres des états Grecs et annexer le pays. Mais pour éviter la guerre , il demande aux cités grecques “de la terre et de l’eau” , ce qui veut dire en clair, la soumission. Certaines effrayées par la puissance perse acceptent, mais les Spartiates jettent les émissaires perses au fond d’un puits et les Athéniens les tuent après un rapide procès. Bref, il n’y a pas de consensus!
L’armée de Xerxès est immense et rassemble près de 300 000 hommes venant de tout l’empire Perse. Elle comprend aussi un corps d’élite très expérimenté où chaque homme touché est remplacé sur le champ. Les Perses ont déjà déployé des moyens considérables et engagé des réalisations étonnantes pour atteindre leur objectif.

Par exemple, pour faire franchir le détroit des Dardanelles à pied par son armée, Xerxès n’hésite pas à faire construire un pont sur ce qui s’intitulait alors l’Hellespont. Celui-ci était constitué d’un assemblage de bateaux, assez élaboré pour franchir un détroit de plus d’un kilomètre! Souvenez-vous que ceci se déroulait en 450 avant JC!
Ce haut fait du génie militaire de l’époque mérite d’être rappelé, en cette semaine où Erdogan inaugure, au même endroit, le pont suspendu le plus long du monde. Il l’a d’ailleurs intitulé “Canakalle 1915”, en référence à la victoire éclatante de l’armée turque dirigée par Mustafa Kemal, le futur Atatürk, sur une escadre Franco-Anglaise qui voulait franchir le détroit. Les historiens s’accordent à attribuer la responsabilité de la défaite à l’excès d’hubris des états-majors alliés de l’époque, soi-disant “mal renseignés” sur le courage des turcs et leurs compétences tactiques. Le parallèle est intéressant avec la sous-estimation de l’esprit de résistance des Ukrainiens par Poutine et sa clique, eux aussi “mal renseignés”!
Revenons à Xerxès et à son armée. Deuxième accomplissement hors du commun, le roi fait creuser un canal au pied de la presqu’ile du Mont Athos pour éviter à sa flotte de devoir affronter les tempêtes dangereuses, très fréquentes dans les parages . Ce cap que nous avons contourné l’automne dernier sera d’ailleurs l’objet d’un prochain blog. Ci dessous, deux photos comme teaser pour vous mettre en appétit.

L’alliance des cités grecques n’est pas parfaite, en raison de leurs divergences fréquentes et de la terreur provoquée par la taille de l’armée perse. Il est décidé de l’arrêter dans le défilé des Thermopyles qui commande l’accès à la Grèce Centrale. Son étroitesse est propice à une stratégie défensive, menée par une armée de 7000 hommes, et dirigée par le roi Léonidas de Sparte! Le but est de bloquer la progression de l’immense armée Perse qui se trouve confrontée à des problèmes majeurs de logistique pour son ravitaillement et qui doit donc soit avancer, soit reculer.
Et cela fonctionne ! Les assauts répétés des corps d’élite perses sont repoussés avec succès par les phalanges grecques pendant trois jours successifs.
Mais ils sont trahis par un paysan grec, Ephialtès, qui indique à Xerxès une manœuvre de contournement de la montagne pour éviter le défilé. Il ne gagnera pas l’argent promis, mais son nom sera honni à jamais. Il signifie en grec “le traître” ou “le cauchemar”, encore aujourd’hui.
Bien que maintenant attaqué à découvert et malgré une infériorité numérique impressionnante, Léonidas décide alors de combattre jusqu’au sacrifice. Le combat acharné de ses soldats donne le temps au reste de l’armée grecque d’organiser sa défense. La défaite héroïque des Thermopyles provoque un sursaut d’entente entre les cités qui décident une approche coordonnée. A Salamine et à Platée, les grecs écrasent la flotte de l’ennemi et arrivent à décimer les troupes Perses, qui doivent alors se retirer du pays.
Et cette victoire acquise dans la douleur ouvre une nouvelle période de développement pour la Grèce antique, avec certes la guerre fratricide du Péloponnèse, mais surtout la floraison culturelle du “Siècle de Périclès”.
“Les Thermopyles”, constate l’écrivain roumain Mirca Cartartarescu, “C’est maintenant en Ukraine, et l’héroïsme de l’Ukraine inspire et unifie. Nous observons à travers l’épaisseur de l’histoire quelques soldats spartes résistant à une immense armée servile. Les Thermopyles sont tombés , ses défenseurs massacrés, mais sans cette bataille, il n’ aurait pas eu de Salamine, de Marathon et de Platée, où la volonté de liberté, l’instinct humain, plus fort encore que l’instinct de conservation ont vaincu le colosse persan. Comme eux, Zelensky et ses combattants sont définitivement entrés dans l’horizon doré du mythe. En ce moment, ce sont eux les héros de l’humanité, devant lesquels, même en les écrasant, le tyran n’a plus aucune chance”.
Au moment où des perspectives de négociation s’esquissent, considérons le second enseignement stratégique de la bataille des Thermopyles: L’esprit de résistance des grecs et l’union sacrée qui en résulta leur permirent de vaincre Xerxès dans la douleur et d’ouvrir ensuite sur les décombres de la guerre, une nouvelle ère de prospérité.
Un débat récent entre éditorialistes du New York Times sur les termes possibles de négociation entre Russes et Ukrainiens concluait que l’Ukraine, au moment d’accepter peut-être des concessions territoriales déchirantes, devrait garder la seule ligne rouge qui doive primer, faire entériner le principe de l’entrée de l’Ukraine dans l’Union Européenne.
Espérons que l’Europe saura être à la hauteur de cet enjeu!
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PS: Je n’ai pas voulu briser le souffle épique de mon blog avec un épisode burlesque. Mais quand même! Comment ne pas s’esclaffer de la sortie de Boris Johnson le bouffon, qui a mis sur le même plan la résistance héroïque des Ukrainiens et le souci des Anglais ayant voté pour le Brexit de “pouvoir faire les choses différemment”! Il faut mieux en rire qu’en pleurer!






