Vendredi 25 Février 2022,

C’est en marchant dans une rue tranquille de Rouen, la rue du Renard, que j’ai découvert les pavés de la mémoire. Recouverts de laiton, gravés et scellés dans le sol, ils indiquent le dernier logement d’une personne déportée par les nazis et envoyée dans un camp de concentration. Un petit bout d’histoire pour donner un signe de l’existence de ceux qui ne sont pas revenus de ce voyage sans fleurs ni couronnes. Ce sont des “Stolpersteine”, à savoir littéralement , “des pierres sur lesquelles on trébuche”, des pierres qui évoquent un triste destin et permettent de se souvenir.
Le créateur de ces instants de mémoire est un artiste allemand nommé Gunter Demning. Il pose et vérifie toutes les pierres en laiton. Chacune d’entre elles est gravée dans la langue du pays et commence par l’inscription : “Ici habitait…. suivi du nom et du destin de la personne persécutée, arrêtée, déportée ou encore assassinée. ” Les plaques sont généralement placées devant le dernier domicile de la victime et peuvent l’être aussi devant les écoles, les universités et des lieux signifiants.
La genèse du projet de Gunter Demning est sa découverte fortuite d’une photo de son père en uniforme de la légion Condor, qui avait été envoyée par Hitler en Espagne pour supporter Franco et qui s’est illustrée par ses nombreux massacres, dont notamment celui de Guernica. Les mystifications et les efforts de son père pour détruire toutes traces de son engagement avec les nazis ont façonné l’engagement de l’artiste dans sa démarche mémorielle. Au début , son idée a été d’évoquer la première déportation vers Buchenwald, et il a laissé une première trace écrite en 1990, mettant des noms là où les crimes avaient commencé. Puis il décida de commémorer plus largement les victimes en pensant particulièrement aux familles entières déportées qui n’avaient plus de proches pour raconter leur histoire.
Dépassé par son succès, Gunter Demning a du faire appel à un autre artiste allemand, Michael Friedrichs Friedlaender pour la fabrication des pavés de la mémoire , mais c’est lui qui s’occupe de les composer et de les installer à chaque endroit déterminé, en s’appuyant sur une fondation qu’il a créée pour accompagner ce projet.

Impressionnante mission et belle leçon d’histoire! Il a déjà posé plus de 77 000 pavés dans 23 pays d’Europe! C’est encore peu par rapport aux six millions de victimes de la Shoah , mais c’est une vague puissante qui enfle année après année dans toute l’Europe.
La caractéristique principale de ce projet est centrée sur la notion de trace du passé matérialisée au coeur de l’espace public, en replaçant la réappropriation de la mémoire dans une démarche individuelle. Pour Gunter Demning, il est fondamental d’inscrire le souvenir des victimes au coeur de la cité, et non dans un lieu sanctuarisé, en permettant aux passants de découvrir le destin tragique de leurs anciens voisins.
Comme tous les projets engagés, celui-ci a suscité son lot de controverses. La pose de ces pierres dans la ville de Munich a fait l’objet de débats très intenses au sein de la communauté juive, où de nombreux membres y ont vu une campagne dénigrante et humiliante. Cela fait écho à un ancien dicton allemand repris par les nazis qui, quand ils trébuchaient quelque part, avaient l’habitude de “plaisanter (sic)” en disant “Un juif doit être enterré ici!”. Cette controverse a donné lieu à des débats enflammés et très émotionnels au sein du conseil municipal de Munich. Ils se sont conclus par l’interdiction en 2004 de la pose de ces pierres d’achoppement dans l’espace public de la ville. Cette interdiction fait l’objet de contestations régulières, certains y voyant la volonté de la municipalité de Munich de minimiser son rôle dans la montée du nazisme.
Une controverse similaire s’est ouverte à Paris avec le refus de la mairie, qui a “choisi d’autres façons de rendre hommage aux victimes du nazisme et de Vichy”, face à une campagne accusant la ville de “vouloir couvrir le rôle que la police Parisienne a joué dans les déportations”.
Pour ma part, il me semble que Gunter Demning, l’artiste voyageur, a raison quand il déclare simplement: “J’aimerais que les passants s’arrêtent un instant!”. Son approche locale interpelle chaque citoyen et encourage intelligemment l’appropriation du travail de mémoire à un niveau très personnel. Ceci est tellement pertinent en ces périodes de résurgence du racisme et de l’antisémitisme.
Ces initiatives, souvent portées par des collectivités territoriales et éducatives, permettent une démarche pédagogique fondée sur la proximité géographique avec les victimes, ce qui constitue un élément majeur dans la sensibilisation sur le sujet. Par exemple, à Rouen où j’ai découvert par hasard ces pavés, plus de 600 élèves et étudiants encadrés par leurs professeurs ont travaillé pour retracer le destin de ces familles Rouennaises ainsi sorties de l’oubli.

Comme la guerre est toujours tapie dans de nombreux coins de ce monde, sans que les hommes ne soient capables de l’éradiquer, restons vigilants.







