La saison des sorcières

Lundi 31 Octobre 2022,

C’était il y a bien longtemps, je venais de déménager en Californie. La directrice de l’école de mes enfants, alors tout petits, m’a expliqué que ces derniers devraient se déguiser pour une fête incontournable mais inconnue chez nous à l’époque ! Le thème était libre et l’ambiance bon enfant.

Une copine, Laetitia et Romain, Stanford 1983

Je partis donc à l’école avec un clown et une pirate, bricolés par mes soins, le jour prévu. A ma grande surprise, la plupart des parents étaient également déguisés. La maitresse de mon fils était habillée en bergère romantique et tenait fermement une houlette enrubannée de rose. Tous les professeurs d’ailleurs semblaient prêts à participer à un spectacle de cirque. Il y avait en particulier, de nombreux costumes d’animaux, du plus bel effet, qui recouvraient des pieds jusqu’à la tête.

Romain, sa maîtresse et moi, Stanford 1983

J’appris à cette occasion, que les enfants déguisés devaient aller de porte en porte, munis d’un panier, pour glaner des friandises chez tous les voisins et étaient autorisés à jouer des tours à ceux qui n’en avaient pas.

Cette charmante coutume du “Trick or Treat!”, “Des tours pendables, ou des bonbons!” me rappela un peu celle des enfants de chœur autrefois dans les campagnes françaises qui chantaient devant les fermes pour avoir “un oeuf ou deux ou une petite pièce” et dont le principe était le même : “La vieille là bas, là bas dans son trou, n’a pas voulu donner de sou, le diable l’emportera, Alléluia, Alléluia ….”

De fait, les voisins, grimés en sorciers ou en monstres, nous attendaient pour distribuer des kilos de bonbons à notre petite troupe de joyeux drilles. Je m’aperçus ensuite que les supermarchés du coin proposaient gratuitement de scanner les bonbons pour vérifier qu’ils ne soient pas empoisonnés ou remplis de lames de rasoir! Le pays était déjà violent dans les années 80!

Ce fut ma première expérience d’Halloween!

Ce mot est une contraction de All Hallows Eve qui veut dire “la Veille de tous les saints” ou “de la Toussaint”. A l’origine, il existait une très ancienne tradition celtique en Irlande, qui évoquait le passage de la saison estivale à la sombre saison d’hiver. Ce sont les celtes qui avaient pensé à revêtir des costumes effrayants pour faire peur aux fantômes éventuels ! Au XIX ème les immigrés irlandais importèrent la tradition aux Etats-Unis et mirent ensuite à l’honneur la célèbre citrouille plutôt que le navet traditionnel adopté en Irlande.

De mon coté, au retour des Etats-Unis, je me suis empressée d’initier ma famille et mes amis à une fête qui me semblait parfaitement adaptée aux vacances de la Toussaint à la campagne avec des enfants. Ce fut un grand succès !

Plus tard encore, la France vit arriver les citrouilles et les sorcières.

De retour aux Etats Unis bien des années plus tard et installée à Los Angeles, j’ai pu constater l’évolution impressionnante de cette fête, de plus en plus macabre. Les jardins sont couverts de fausses tombes et de squelettes animés impressionnants, les accessoires sont de plus en plus réalistes et remplissent des magasins spécialisés, Hollywood oblige. Même les maisons sont déguisées pour l’événement …et les passants eux-même costumés, passent les admirer ! Des fortunes sont dépensées pour cette opération étonnante qui fait désormais partie du folklore de la ville.

Nous sommes loin de la tradition celte!

Happy Halloween!

Poros, une île entre terre et mer!

Samedi 22 Octobre 2022,

C’est sous la pluie parisienne que je pense aujourd’hui à l’adorable île de Poros.

Nichée dans le golfe Saronique, elle n’est séparée du Péloponnèse que par un étroit chenal, un passage, ce qui explique son nom de Poros! Cette petite ville accrochée aux collines est couverte de bougainvilliers fushias et roses qui dévorent les maisons néoclassiques, et domine un très long port animé et toujours plein, blotti en face au continent.

“La mer est là, mais la côte aussi, les chèvres l’escaladaient… L’ivresse des champs de citronniers provenant de leur parfum nous ont déjà saisis…et j’ai réalisé que nous naviguions dans les rues. S’il est un rêve qui me plait par dessus tout, c’est celui de naviguer sur terre. Entrer à Poros donne l’illusion de la profondeur du rêve ! Vous rentrez dans le port de Poros en balançant et en tourbillonnant comme un doux idiot balloté au milieu des mâts et des filets, dans un monde que seul connait le peintre” – (Extrait du livre “Le colosse de Maroussi” d’Henry Miller)

Après une balade sur les terrasses joyeuses, collées à la mer et aux bateaux, nous arpentons de petites rues blanches et fleuries. Elles nous conduisent au marché où les plumets accrochés au ventilateur du poissonnier pour écarter les mouches en tournant lentement nous font sourire. Plus loin, près d’une adorable petite église, les gâteaux au miel d’un pâtissier renommé régalent les yeux des gourmands.

Au coin d’une petite place pavée de marbre, se trouve le magasin préféré de mon mari, un shipchandler, véritable mine d’or pour les marins, et digne du magasin de scaphandres du Trésor de Rackham le Rouge de Tintin.

La boutique de Spiros, un vrai capharnaüm!

Puis nous croisons l’étonnant hôtel Saron, du nom du roi de Trézène. Dans la mythologie, le roi Saron adorait la chasse. Il poursuivit un jour un cerf jusqu’à la mer, mais l’animal n’arrêta pas sa course. Saron le poursuivit dans les flots jusqu’à en mourir d’épuisement! L’histoire dit qu’Artémis s’était travestie en cerf pour piéger le chasseur. Le corps de celui-ci fut rejeté par les flots, mais le roi gagna sa marque dans l’histoire en donnant son nom au golfe Saronique.

La mer Egée est sévère avec ceux qui ne respectent pas ses dieux!

Puis, il nous faut monter gaillardement à travers les petites rues escarpées où chaque tournant est une heureuse surprise, jusqu’à la tour de l’horloge qui domine la ville de son bleu resplendissant, pour offrir un vue fabuleuse sur toute l’île. Ensuite, la descente de l’autre coté de la ville réserve d’autres étonnements, comme l’école navale, qui y fut la première institution créée par le jeune état grec. Le clairon résonne sur le plan d’eau pour la cérémonie des couleurs le matin et au coucher du soleil!

Poros resta indépendante pendant la période ottomane et prit une part très active dans la guerre d’indépendance de la décennie 1820-1830. En 1828, les grandes puissances de l’époque, Angleterre, France et Russie, s’y sont réunies pour délimiter les frontières du futur état Grec.

“La mer, le lever du soleil, la lumière….. la ville a quelque chose de Venise: le canal, une communication entre les maisons et les bateaux, le faste, la nonchalance, la tentation sensuelle, quelque chose d’esthétique, un lieu pour les amants du monde, qui produit de la magie.” –George Séferis, poète Grec prix Nobel de littérature 1963.

Tout un programme à ressentir sans modération !

Les mystères de Despotiko

Arrivée à Despotiko et vue sur le temple d’Apollon

Il existe non loin d’Antiparos, un îlot désert du nom étrange de Despotiko… Pourtant des traces d’occupation humaine qui y ont été retrouvées remontent à la civilisation des Cyclades … Cet endroit a été habité pendant des millénaires!

Ce fut en effet une terre sacrée dès le V ème siècle avant notre ère, et un lieu de culte important, encore inexploré en partie, car découvert récemment.

Temple d’Apollon en 2022
Maquette du temple en 3 D

Des sanctuaires d’Apollon, d’Artemis , et d’Hestia y rassemblaient une multitude de fidèles. C’est si tranquille maintenant ! Les fouilles récentes y révèlent une étendue et une richesse du site inégalée, que certains experts comparent à Délos, situé à une quarantaine de kilomètres au Nord.

Temple d’Apollon en 2019
Temple d’Apollon en 2022

Par ailleurs, les dernières fouilles ont montré que cet endroit était également une importante base navale pendant la période classique, aux  V ème et IV ème siècles avant Jésus-Christ. Elle disposait pour cela d’un système de gestion sophistiqué pour l’approvisionnement des navires en eau, avec des réservoirs réalisés à cet effet. Un système de traitement de l’eau permettait de la collecter et de la filtrer non seulement pour les nombreux navires de passage mais aussi pour les prêtres qui présidaient aux cultes et les besoins rituels et naturels des nombreux pèlerins en visite! En ces temps là, les grecs étaient donc capables d’alimenter en eau de qualité une grande cité perdue au milieu des Cyclades ! Dans notre campagne à coté de Paris, on vient juste d’y arriver! Les Grecs m’épatent infiniment !

Quand on débarque sur l’île où paissent tranquillement des dizaines de chèvres, il est difficile d’imaginer l’immensité du site antique qui reste encore à découvrir !

Marie-Do devant un puzzle gigantesque de poteries en 3D

Malheureusement, les Athéniens détruisirent une partie du site car les Pariens, originaires de Paros, avaient pris le parti des Perses …. Encore une histoire de géopolitique, les hommes ne changent décidément pas.

Les aventures de notre petite île ne s ‘arrêtent pas là ! Peu après l’époque byzantine, Despotiko devint un véritable repaire de pirates, notamment des Français qui harcelaient les bateaux turcs. En 1675, l’un d’eux, nommé Daniel, chevalier de l’Ordre de Malte s’il vous plait, en a même fait sa base d’opérations! Les Ottomans envoyèrent alors une flotte de sept galères pour se débarrasser de lui. Le combat n’était pas égal! Aussi Daniel fit exploser son navire et s’enfuit à terre avec son équipage où il promit aux habitants de fortes sommes d’argent en échange de leur aide pour se cacher. Hélas, ceux-ci les livrèrent aux Ottomans et nos français furent massacrés! Mais les nombreux amis du pirate qui sévissaient alors dans la région organisèrent une expédition punitive contre ces “traitres” et massacrèrent toute la population !

Depuis ce temps là, plus personne n’habite à Despotiko, même le gardien des chèvres que j’y ai rencontré qui vient d’Antiparos tous les jours!

Les archéologues continuent à fouiller le site et à le mettre en valeur. En quatre ans , j’ai pu voir des améliorations étonnantes. Si vous passez par là, je vous conseille d’y faire un tour… C’est fascinant !

Statuette retrouvée lors des fouilles à Despotiko à admirer au musée de Paros

Antiparos, un morceau de paradis et une histoire terrible !

Vendredi 7 Octobre 2022,

Je reprends mon récit en face de l’adorable petite île d’Antiparos qui mesure juste trente cinq km² bordés par une mer turquoise au coeur des Cyclades. Est-ce une étoile tombée dans la mer ou un morceau de terre grecque détaché dans les flots ? Nul ne le sait !

On sait en revanche que dans la mythologie, Egyptos et Danaos étaient deux frères. Le premier avait cinquante garçons, et le second cinquante filles connues sous le nom des Danaïdes.

Antiparos était l’un des cinquante fils d’Egyptos, qui devait épouser, avec ses frères, les cinquante Danaïdes, leurs cousines germaines. A l’époque, c’était classique !

Belles noces en perpective ! Mais Danaos se méfiait de ses futurs gendres. Avant la cérémonie, il apprend que les futurs époux ont l’intention de trucider ses filles promises le soir des noces à cause d’une sombre histoire de famille ! Prévenues par leur père de ce possible complot, les jeunes femmes se munissent chacune d’un peigne empoisonné dissimulé dans leur abondante chevelure. Pour sauver leur vie, les jeunes fiancées furent contraintes de tuer tous les frères sauf un du nom de Lyncée. Ce dernier avait su charmer la jeune Hypermnestre sa promise, et échappa au massacre grâce à son aide.

L’histoire ne se termine pas là , un jour Lyncée vengea ses frères en tuant ses coupables cousines et son oncle Danaos . Il régna ensuite sur Argos avec sa femme Hypermnestre qui n’était pas rancunière.

Les Danaïdes apprirent ainsi à se méfier des hommes. Toutes les soeurs, sauf celle qui sauva son mari, furent condamnées aux Enfers par les dieux de l’Olympe, qui, de mon point de vue, ont toujours été machos. Elles doivent depuis remplir pour l’éternité un tonneau troué, sans le boire!

C’est le fameux tonneau des Danaïdes qu’on évoque souvent sans toujours en connaître l’histoire. On devrait rappeler cette légende aux hommes violents!

Revenons à l’île d’Antiparos! Un certain Rousinos Somma Ipa la donna en dot à sa fille en 1437, lorsqu’elle épousa le Vénitien Giovani Lorendano. Ce dernier fit construire la forteresse de la Chora. En faisant appel à des colons, il repeupla l’île quasiment désertée à cause des pirates. En 1537, l’île fut conquise par le fameux corsaire ottoman Barberousse, sous le règne de Soliman le Magnifique.

En 1673, le marquis de Nointel, ambassadeur de Louis XIV à Constantinople organisa une messe solennelle de Noël dans une grotte remarquable d’Antiparos, située à quatre vingt dix mètres sous terre. De magnifiques stalagmites éclairées par de nombreuses chandelles enchantèrent les cinquante invités conviés à cette cérémonie exceptionnelle.

Malheureusement, en 1770, des occupants russes cassèrent et scièrent ces extraordinaires concrétions calcaires pour les transporter au musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg où elles sont exposées. Décidément, il faut toujours se méfier des Russes …..

Nous mouillons au sud-ouest d’Antiparos, près de l’ilot de Despotiko qui nous réserve d’autres surprises et fera l’objet d’un prochain blog ….