La clé de l’énigme

25 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Au dernier moment, avant de déménager à Paris, Marie reçoit une carte postale de Nour, qui lui dit être parti dans son pays pour un tournage.

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Deux ans plus tard, je conduisais ma new-beetle bleue à Paris, en écoutant probablement “California Dreamin’ “, car le ciel était bien gris ! “I’d be safe and warm, if I was in LA“… Mon amie Mifolette m’appela alors pour me proposer d’aller au cinéma voir un film dont elle avait entendu parler à la radio.

Nous nous sommes donc retrouvées toutes les deux au Pathé Boulogne. L’action se passait à Los Angeles, comme souvent. C’était l’histoire d’un scénariste brillant en mal d’inspiration (comme Joe Gillis dans Sunset Boulevard) qui travaillait à temps partiel comme chauffeur de taxi, pour discuter avec ses clients venus d’ailleurs et puiser dans leurs histoires des idées nouvelles pour nourrir son imaginaire.

Un matin de printemps, il charge à l’aéroport, une mère de famille parisienne séduisante et sympathique, qui l’intrigue par ses questions et avec laquelle il prend plaisir à parler français. Il s’arrange pour la revoir, et tombe éperdument amoureux d’elle.

Prisonnier de son propre scénario de départ, notre scénariste doit improviser constamment pour rester crédible, au point de s’installer dans sa propre guest-house…

La suite de l’histoire, vous la connaissez! C’était la mienne. A la fois fascinée et infiniment troublée, j’ai assisté à ma propre aventure sur grand écran. Nour avait changé de nom et choisi Tarik (qui signifie “l’astre de la nuit”en référence à Vénus). Mais la vedette féminine, une actrice française qui me ressemblait vaguement en nettement plus sexy, s’appelait Marie!

Enfoncée nerveusement dans mon fauteuil rouge, j’ai revu toutes les étapes de notre idylle, nos lieux de rendez-vous, nos conversations interminables, notre pique-nique sur le campus d’UCLA, notre promenade sur l’observatoire du Griffith Park, les rires des italiens sous les lettres d’Hollywood, le dialogue écourté avec l’ami qui risquait de gaffer au bar du Polo Lounge, nos échanges passionnés, nos découvertes sur les chemins secrets de LA, et même des instants d’émotion imperceptibles comme une main qui tremble un peu ou un regard qui se trouble soudain!

La fin du film était cependant un peu différente de ma réalité. Nour-Tarik écrivait régulièrement de petits messages à Marie, qu’il gardait dans une grande enveloppe pour lui donner à son retour. Au mois de septembre, il y ajouta un dernier mot pour lui fixer un rendez-vous dans sa nouvelle maison, accompagné d’une nouvelle clé, fixée soigneusement avec du scotch. Et… il déposa la grande enveloppe dans la boite aux lettres de Marie comme il en avait l’habitude ! Mais Marie ne vint jamais au rendez-vous ! Et ensuite, elle disparut de son horizon.

Avant le générique, une dédicace me prouva que je n’étais pas en plein délire : “Ce film est dédié à Marie, alias Lady Rodéo”.

J’ai pensé alors à la phrase de Camus :”Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été !”

Mais l’affaire ne restait pas claire.

A la sortie du Pathé Boulogne, j’étais sonnée, mon coeur divaguait, mais Mifolette était en pleine forme.

-Pour moi, c’est un coup du mari, il est rentré avant elle à Los Angeles, et il a trouvé l’enveloppe ! Si cela se trouve, tu l’as déjà rencontrée, cette Marie!

-Tu sais, Mifolette, Los Angeles est une très grande ville ! Et puis, c’est juste une histoire, il faut toujours une fin un peu romantique pour les Américains.

-Pas du tout, c’est pas du tout ce qu’il a raconté. Il a dit que le scénario était strictement autobiographique, que c’était son histoire. Quand il est revenu après son tournage, Marie n’habitait plus là. Sa maison était à louer.

-Mais c’est qui ” il” ?

-Mais le scénariste ! J’ai écouté un interview de lui sur France-Inter, il parle très bien français, il est venu faire la promotion de son film à Paris. La journaliste lui a même demandé s’il ne venait pas pour retrouver Marie.

-Et qu’est ce qu’il a répondu ?

-Attends, il a dit : ” Peut-être ! Ce qui est écrit est écrit!”

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Ah ! J’oubliai ! Le titre du film était : “Le temps des Jacarandas”

https://embed.music.apple.com/fr/album/california-dreamin-single/1440795791?i=1440796325

THE END

La mort dans l’âme

Vendredi 19 Février 2021

Résumé de l’épisode précédent : Marie et sa famille doivent repartir précipitamment à Paris pour l’enterrement de la soeur de Marie.

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Evidemment, il faisait mauvais quand nous sommes arrivés à Paris. Le ciel pleurait aussi. Le chauffeur de taxi était bougon. Tout était gris.

Après une mauvaise nuit, nous sommes partis en famille dans notre village que ma soeur aimait tant et où elle devait être enterrée. Elle avait écrit dans un des ses poèmes: “La Sologne adoucit la peine la plus forte, demain sera vivant, je me lèverai tôt.” Elle se trompait. Malgré son rire joyeux qui résonnait encore dans notre coeur, la peine s’est incrustée en nous définitivement. Et pendant les lendemains pluvieux, nous mîmes notre vie au temps mort.

Mon séjour s’est ensuite prolongé, car mon mari a appris, en allant faire un tour au siège de son entreprise, qu’il devait être muté à Paris. Il est donc vite reparti clore ses dossiers d’hommes d’affaires affairé. De mon coté, j’ai dû trouver au plus vite un lycée pour Adrienne et préparer notre retour en France. Ma fille, furieuse, fit donc “une deuxième rentrée”, sans soleil cette fois, dans un établissement inconnu mais heureusement sans uniforme comme aux USA! Elle ne comprenait pas pourquoi il fallait se réveiller alors que le jour n’était pas levé, et cherchait les bougainvilliers sur le chemin de l’école.

Ce n’était pas vraiment une bonne période pour quitter Los Angeles et affronter le crachin parisien. Aussi, pour les vacances de la Toussaint, nous sommes reparties toutes les deux vers la Californie pour dire au revoir aux amis, et organiser le déménagement programmé. Le soleil était bien au rendez-vous, mais il n’y avait pas de message de Nour. J’ai quand même été faire un petit tour rapide du coté de Roxbury Drive. Le terrain semblait être en passe d’être réaménagé.

La ville s’était comme d’habitude couverte de citrouilles, de fantômes, de toiles d’araignées et de squelettes endiablés pour fêter Halloween. Pour célébrer “la saison de la sorcière” nous sommes allées dans un magasin incontournable sur Wilshire Boulevard du nom de “Aaahs”, transformé en caverne apocalyptique. Devant celui-ci, un géant juché sur des échasses, et habillé en grande Faucheuse, hélait les voitures et leur indiquait la direction du parking. De l’entrée de ce paradis pour accessoires de l’enfer sortaient des hurlements effroyables et des torrents de fumée. Nous avons traversé le très créatif rayon des accessoires où les mains tranchées jouxtent les mentons de sorcières et les “RIP” autocollants pour pierres tombales décoratives. Qui donc ici comprend cette abréviation? Les latinistes ne sont pas vraiment monnaie courante dans le grand Ouest. Adrienne hésitait un peu entre un costume de diva gothique et de diablesse sexy, ce qu’elle est au naturel ! A la sortie, “la Mort” et sa faux qui s’embêtait un peu, nous a raccompagnées au parking en papotant. C’est mal payé comme job, parait-il, mais on rencontre du monde!

Le temps était évidemment divin pour la Toussaint. La plage de Santa Monica était, quant elle, plantée de plus de mille croix de bois qui symbolisaient tous les soldats morts en Irak dans la semaine. Chaque dimanche, celles-ci étaient installées à l’aube par des vétérans pacifistes, avec le décompte des morts américains inscrit sur une petite pancarte. On ne compte pas les autres , la plage entière n’y suffirait pas. “Requiescant In Pace!” L’effet était saisissant mais n’incitait pas à la baignade, malgré la douceur de l’air.

Nous avons rempli des cartons tant bien que mal avec les morceaux de notre vie californienne, jusqu’à l’arrivée des déménageurs qui ont eu vite fait d’embarquer dans leur camion ma new-beetle bleue, pour une croisière transatlantique et de nouvelles aventures.

Au dernier moment, avant de rentrer dans le taxi pour l’aéroport, je suis quand même allée jeter un oeil dans la boite aux lettres. Il y avait une carte postale ancienne qui semblait avoir beaucoup voyagé : “Chère Marie, J’ai du partir pour un tournage dans mon pays. je reviendrai bientôt. Ne m’oubliez pas ! N. ” Elle était postée de Kaboul et représentait le lycée Français à sa construction, en 1922.

Nous sommes quand même repartis pour Paris. Car ce qui n’est pas écrit n’est pas écrit !

L.A. BLUES

Vendredi 12 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent : Marie est rentrée à LA, mais quand elle retourne sur les lieux de ses rencontres avec Nour, il n’y a plus rien de la charmante guest-house et de la grande hacienda. Tout a mystérieusement disparu, comme dans un rêve.

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La stupeur passée, j’ai d’abord essayé de comprendre calmement ce qui avait pu arriver. Nour était la solution. J’avais réussi à traduire son mot en dari, envoyé aux Sables blancs. Il signifiait littéralement : “Mon coeur s’est serré pour toi” Cette formule poétique veut dire, parait-il, “Tu me manques”. Comment peut-on être Persan?

Ensuite, j’ai laissé un message sur son cellphone comme on disait à l’époque. Par ailleurs, j’ai procédé à une fouille minutieuse de notre boite aux lettres juste au cas où un message m’aurait échappé.

Enfin, je me suis dit que le producteur qui avait prêté la maison à Nour avait pu vendre celle-ci et que les nouveaux propriétaires avaient du la faire raser pour en reconstruire une autre plus à leur goût. C’est triste mais fréquent ici, la législation étant très libérale, seuls quelques sites éminemment historiques sont un peu protégés, mais les jolies maisons un peu anciennes, mêmes construites par des architectes renommés, ou les demeures de célébrités sont détruites sans la moindre hésitation, pour construire plus grand, plus clinquant, plus laid parfois… Souvent, les nouveaux propriétaires jurent tous leurs grands dieux aux vendeurs inquiets vouloir préserver avec le plus grand soin ces lieux rares. Ce ne sont que des promesses verbales. Le lendemain de la vente, les bulldozers arrivent.

Aussi est-il est fréquent de voir dans les beaux quartiers de Los Angeles de splendides maisons détruites en deux jours, avant d’être reconstruites… Selon les mauvaises langues, elles subissent le même sort que les femmes californiennes, on se débarrasse des vieilles pour en prendre des neuves!

Je suis retournée dans les bureaux de West Hollywood où Nour avait une boite aux lettres…Il n’y avait plus son nom mais j’ai quand même laissé un petit message, les larmes au bout des mots !

Il faut croire que les dieux n’étaient pas favorables à mon retour car le pire restait à venir. A la déception, est venue se rajouter une souffrance terrible.

On m’a téléphoné ce soir pour me dire que ma soeur chérie, après avoir souffert mille morts, s’était endormie définitivement dans la vraie.

On m’a téléphoné ce soir vendredi 19 Septembre pour m’annoncer que ma soeur chérie était morte le samedi 20 Septembre à des milliers de kilomètres d’ici, dans une nuit que je n’ai pas encore vécue. 

On m’a téléphoné ce soir, pour me dire que ma soeur chérie nous avait quittés, comme si elle pouvait nous quitter. Ce n’était pas son genre !

On m’a téléphoné ce soir pour me dire que ma soeur chérie s’était « éteinte », comme si elle pouvait s’éteindre, ma flamboyante soeur! Elle était si jeune, si drôle, si belle  !

A l’heure où j’épluchais des oignons devant ma télévision débile, ma soeur chérie se mourrait. Son corps gracieux était devenu trop fragile et l’a laissée tomber.

Saloperie de maladie. Saloperie de mort. Saloperie de vie.

Ce soir, je ne vais plus parler, je ne vais plus écrire, je ne vais plus respirer, je ne vais plus pleurer, je ne vais plus dormir, je vais attendre dans la nuit californienne, les derniers instants qu’a vécus ma soeur chérie pour la veiller en paix.

Demain, nous repartirons en France, mais nous aurons beau remonter les fuseaux horaires, nous ne rattraperons pas le temps perdu. Je serai présente à l’enterrement de mon passé.

Décalages en séries

Vendredi 5 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent: C’est la fin de l’été, Marie retourne à Los Angeles pour la rentrée scolaire.

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Paris 13h15 – A Roissy, pour notre retour dans la ville des Anges, tandis que le préposé vérifiait avec soin mon visa, une jeune recrue arriva en tapinois. La sécurité étant renforcée, elle était préposée à une fouille minutieuse des valises et visiblement ravie de porter un uniforme. Elle avait dû rêver d’être hôtesse, mais un strabisme malencontreux avait, à mon avis, contrarié sa carrière.

Elle jeta un œil peu discret sur mon passeport par-dessus l’épaule de son collègue concentré sur nos papiers :

-Alors, comme cela vous êtes une Française qu’habite l’Amérique ?

J’acquiesce.

-Beverly Hills, ça me dit quelque chose… Dites-moi, entre nous, c’est pas un peu « bourge » comme coin ?

Le terme me semble si décalé (vous me comprendrez) que je reste d’abord coite.

-Disons que c’est un petit peu chic.

-Je vois très bien, me dit-elle, c’est le genre de banlieue où il n’y a que des pavillons.

C’est cela… Je ne précise pas que la moyenne des pavillons fait mille mètres carrés… mais je lui explique qu’à Los Angeles, il y a surtout des « pavillons ».

– Ah! LOS ANGELESSS!!! me dit-elle avec des étoiles dans les yeux.

-Cela doit être formidable avec tous ces acteurs dans les rues ! Elle n’a pas tout à fait tort car on en rencontre beaucoup au supermarché, en jogging et mal coiffés. On ne les reconnait d’ailleurs pas toujours. C’est ainsi qu’un 24 Décembre, Tom Hanks m’a demandé mon avis sur un cadeau de dernière minute!

Notre contrôleuse regarde alors d’un air accablé ma valise à inspecter qui roule toute seule mais ne grimpe pas encore sur les tables sans une aide musclée.

– Vous savez, je ne vais pas arriver à la porter, alors je vais juste fouiller votre bagage à main, mais il ne faudra pas le dire….

Je la rassure en lui affirmant n’avoir aucune arme dans mes affaires.

-Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, pour les terroristes, j’ai l’œil !

Los Angeles, 17h40 – Le chauffeur de taxi, moins séduisant que Nour, nous propose d’aller à San Diego plutôt que de tenter de prendre la 405 North, il a raison, il y a des embouteillages monstrueux. Il n’a jamais vu cela, nous non plus, sauf ce matin sur les périphériques parisiens, il y a 17 heures environ. Quand il nous demande d’où l’on vient, nous lui répondons, Adrienne et moi en même temps, avec notre plus bel accent : From Parissss !

Alors il se retourne vers nous et s’exclame : Ah! PARISSSS!!!! Et dans ses yeux, brillent les mêmes étoiles que dans ceux de la jeune préposée aux bagages de Roissy.

C’est cela le mythe !

Nous arrivons bien décalées à la maison. Il est plus de 2 heures du matin à Paris.

Le surlendemain en pleine forme, je dépose Adrienne au Lycée Français, dans son uniforme flambant neuf pour la rentrée . Elle a presque sauté de la voiture, d’un pied expert, toute à la joie de retrouver ses amis.

Je suis au rendez-vous du “Los Angeles Café”. Rien n’a beaucoup changé, ni le parking de Cheviots’Farms entouré de massifs poussiéreux, ni les trois palmiers efflanqués, ni la terrasse ensoleillée du Delikatessen égyptien. Les habitués sont toujours là. Le patron m’accueille en français, la vieille dame dévore toujours ses œufs au bacon, le “Veteran of foreign wars ” arrive dans son vieux coupé cabossé, à l’avant encapuchonné de cuir.

Mais je suis seule devant mon mauvais café dans un verre en plastique. 

Je ferme les yeux sous la caresse du soleil déjà chaud. J’attends les amies qui ne sont pas ce matin au rendez-vous du café matinal. La plupart sont rentrées à Paris. Alors, je fonce retrouver Nour dans la guest-house de Roxbury. Comme il n’y avait pas de mot dans ma boite aux lettres, je pense qu’il m’attend.

Je me rapproche de sa maison avec ma new-beetle pour le surprendre. Mon coeur bat évidemment à tout rompre quand je descends de ma voiture. Je récupère la précieuse clé dans mon sac au cas où il ne serait pas là. Je marche vite vers la guest-house, un peu émue et là, je tombe dans un état de sidération absolue….

Il n’y a plus d’hacienda californienne, plus de guest-house, plus rien du tout, juste cette clé dans le creux de ma main tremblante, comme une clé des songes. Est-ce que j’ai rêvé? Est-ce une illusion? Il ne reste que la piscine, soigneusement bâchée et les bougainvilliers. Le terrain est entouré de palissades et un bulldozer est garé à la place de la petite maison.

Je reste abasourdie.

Et puis, hébétée, je rentre lentement chez moi, complètement déroutée.