Brillant comme l’éclair!

Lundi 10 Novembre 2025,

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L’époque était encore aux familles nombreuses et mes parents avaient eu cinq filles! Mais ils avaient été traumatisés par le départ prématuré de leur cinquième bébé et avaient attendu fort longtemps un petit dernier, un garçon de préférence évidemment. Ma mère, toujours partante, avait même consulté plusieurs spécialistes de la stérilité, qui furent sidérés d’apprendre que leur patiente était multipare et qu’elle désirait en fait un sixième rejeton qui n’arrivait pas.

Soumis à ce destin contraire, mes parents finirent par renoncer à un héritier d’un nom par ailleurs assez ordinaire et, comme ils étaient assez romantiques, décidèrent de partir à Venise avec leur progéniture féminine. Il faut dire que celle-ci était impatiente de frotter sa jeunesse aux séduisants italiens révélés par la nouvelle vague. C’est là, dans la petite pension Calcina, dans le Trastevere, que je fus finalement conçue alors qu’on ne m’attendait plus.

Mais j’étais une fille, selon cette malédiction statistique qui veut que les polytechniciens engendrent plus de filles que de garçons!

Comme j’étais néanmoins bienvenue, mon père voulut m’appeler Fulgence comme Fulgence Bienvenüe*, avec un tréma, “un ingénieur hors pair, ma petite fille, ne l’oublie jamais!

Maman trouva cela ridicule: “Charles, ce n’est même pas un nom de fille!..”

Papa rétorqua: “En latin, fulgens veut dire “brillant comme l’éclair”, c’est un prénom magnifique! De plus cela sonne comme un nom de fille, et puisque tu prétends que personne ne connait ce prénom, alors libre à nous de lui donner un sexe! Ma fille redonnera à ce “Fulgence” désuet ses lettres de noblesse!”.

Il me voyait sans doute déjà rentrer à Polytechnique, portée par ce prénom au sexe indéterminé. Il faut dire qu’à l’époque, les filles ne rentraient pas à l’X.

“Pourquoi pas Montparnasse?” chantaient mes soeurs, ravies d’être dotées de prénoms ordinaires !

Je fus donc la sixième fille, et j’ai été proche d’accéder à certains pouvoirs mystérieux, selon la tradition solognote, mais il aurait fallu être la septième fille consécutive pour en bénéficier. Too bad!

J’ai le regret de constater qu’à l’heure où j’écris, je n’ai pas encore réussi à faire connaitre ce prénom étonnant et que je ne suis pas rentrée à l’école Polytechnique. Loin s’en faut! Les marches de la montagne Ste Geneviève n’étaient pas encore ouvertes aux filles et j’en fut ravie, car j’étais nulle en maths. Mon père, qui pourtant m’adorait, m’avait déshéritée moralement dès le nébuleux théorème de Chasles.

Pour me rattraper, j’étudiais le grec à la Sorbonne avec Madame de Romilly**, à l'”Amphithéâtre de l’Annexe” où officiait également le célèbre Robert Flacelière***. Cet homme érudit arrêtait systématiquement son cours quand j’arrivais en retard, en disant “Mais nous n’attendions plus que vous, mademoiselle Laurent”! Il était connu pour clamer régulièrement devant son parterre limité d’étudiants :”Nous, les Hellénistes, malgré le mépris d’une administration barbare, nous sommes des inutiles utiles!”.

Ainsi persuadée d’être utile, car je traduisais Hérodote, je passais agréablement mes jours au “Champo”, un café de la rue des écoles, admirablement situé prés du cinéma du même nom.

Nous y passions beaucoup de temps à boire des kirs et à refaire un monde que nous ne connaissions pas, avec d’autres hurluberlus de mon espèce.

La Chine, qui sait identifier les foyers potentiels de succès, a eu raison du café de ma jeunesse, appelé maintenant le restaurant Fouxing! J’en suis fort marrie!

J’avais, je le crois maintenant, finalement récolté quelques miettes de la sagesse grecque, car je me souviens avoir proclamé à plusieurs reprises, avec l’assurance que donne la jeunesse: “N’oubliez pas que les heures que nous passons ici seront celles des meilleures années de notre vie!” Avec le recul, je pense que j’avais raison!

C’est l’époque où nous avons créé le CAS (Comité des Alcooliques de la Sorbonne), pour la bonne connaissance du vin en France, et de Dionysos par la même occasion. Nous nous réunissions pour des séances dites initiatiques, mais finalement assez innocentes, où nous devions reconnaître des boissons diverses les yeux bandés, habillés de toges blanches comme nous imaginions les grecs anciens!

Nous allions pour cela, festoyer allègrement dans ma maison de famille, située fort heureusement au milieu des bois: la Villardelle.

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Notes : * Pour ceux qui ne le connaissent pas, Fulgence Bienvenüe, est un brillant polytechnicien breton, “le père du métro”, qui s’occupa du métropolitain de 1900 à 1932.

** Jacqueline de Romilly fut la première femme nommée au collège de France, la deuxième à l’académie Française et une grande spécialiste de Thucydide. “Elle tutoyait la Grèce” disaient les érudits !

*** Robert Flacelière écrivit de nombreux livres: La vie quotidienne au temps de Périclés, L’amour en Grèce, Histoire littéraire de la Gréce…et fut Directeur de l’école normale supérieure.

Salut Princesse,

Samedi 1 Novembre 2025,

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Je sais que tu ne liras peut-être pas ce mail, installée dans ton petit bureau de Venice Beach. Mais tu vois, c’est juste pour le plaisir de cliquer la première lettre de ton prénom et de voir aussitôt ton nom s’afficher sur mon ordinateur. C’est juste au cas où tu serais branchée là haut, ou peut-être quelque part dans la galaxie. Ta boite de réception existe toujours dans le cyber espace, pourquoi pas dans l’espace tout court? En plus, si je ne t’écris pas, ne risque-t-elle pas de mourir aussi, comme une fleur plus arrosée…

Nul n’en connait ton mot de passe ! Ton mari me l’a confirmé, tu en aurais été bien heureuse!

Je n’ai pas eu le courage de t’effacer sur la liste de mes adresses. Tu es de toutes les façons ineffaçable!

Tu aurais aimé ton enterrement, c’était une réussite pour ce genre de cérémonie. Sobre mais joyeux, accompagné de tes musiques brésiliennes préférées, et aussi triste à mourir avec toi, sous un soleil d’octobre exceptionnellement chaud! Tous tes amis et tes “ex” étaient là. Et le soir, il y a eu même un semblant d’ambiance de mariage près de Ciboure, où nous étions rassemblés pour penser encore à toi. “Vous êtes qui par rapport à elle ? Ah, c’est vous l’amie italienne ? Moi, je suis son amie de Californie”… Et avec le vin , on en venait à penser que c’était toi qui avait organisé cette rencontre et que tu allais tout un coup arriver, lumineuse et sexy, pour ajouter ton grain de sel dans nos conversations.

Le lendemain, nous sommes repartis vers nos vies, sérieusement sonnés. J’espère que tu as eu la possibilité d’observer tout cela de ton cyber espace!

Tristes drilles que nous sommes désormais!

Dans les années 2000, nous avions rencontré à Venice en Californie, Bénédicte, alias madame Dermanew, très présente dans mon livre “Los Angeles Café”. Elle nous avait fait connaitre la ville de Los Angeles et était devenue une très bonne amie. Son décès prématuré, il y a déjà vingt ans, nous a beaucoup touché!