Machines infernales

Lundi 26 Janvier 2026

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Tout a commencé avec Maman, qui adorait discuter avec les gens. Elle devint une spécialiste du «dialogue non directif», qualificatif en vogue à l’époque pour justifier une discussion à bâtons rompus.

Dans cet esprit, elle parlait longuement au téléphone avec les standardistes de l’entreprise pour laquelle je travaillais:

– Il faut bien se renseigner! Me disait-elle!

Cela donnait:

– Bonjour Madame. Ah! Ma fille est absente de son bureau. C’est sa Maman qui l’appelle, je ne voulais pas la déranger bien-sûr, mais c’est important. Est-ce que vous pourrez lui dire que sa Maman a téléphoné pour dimanche, elle comprendra. Je vous remercie, bonne journée, Madame.

Elle me disait ensuite :

– J’ai eu ta secrétaire, elle est charmante!

Cela pouvait être pire. Alors que j’enseignais en Californie, elle m’appela au milieu d’un cours de français. Elle avait utilisé mon portable réservé aux appels d’urgence absolue. Je décrochai aussitôt, pensant qu’un drame familial était en cours :

– Bonjour ma chérie, quelle heure est-il en Amérique?
– Neuf heures du matin, Maman, pourquoi?
– Tu vois, Linette, je te l’avais bien dit, j’avais raison, il est neuf heures du matin là-bas! 

Elle parlait à une amie de la Ferté-Beauharnais, dans le Loir et Cher, qu’elle voulait initier au décalage horaire. Car elle avait elle-même mis du temps à le comprendre. Puis elle raccrocha, sans doute pour ne pas me déranger.

Ensuite vint le temps des répondeurs téléphoniques, qu’elle continua à prendre pour une secrétaire zélée, mais un peu débordée.

Ses messages m’amusaient beaucoup : 

– Avez-vous croisé ma fille ce matin? 

– Dites-lui que je n’ai pas oublié l’anniversaire de son mari

– C’est vrai, j’avais oublié qu’elle ne travaille pas le mercredi, et je trouve cela très bien pour les enfants! 

Pourtant, contrairement à ce que vous imaginez, elle était très férue de matériel moderne! Elle trouvait avec raison que cela sublimait sa jeunesse d’esprit!

Dès ma naissance, elle s’était acheté une caméra 8mm. Elle sembla dans un premier temps, être une adepte de la nouvelle vague, puis se tourna vers le cinéma fantastique…. car elle était obligée de charger manuellement les bobines de film, ce qui à l’époque était plutôt difficile, et elle se trompait parfois en rechargeant des bobines déjà utilisées.

Toute la famille se souvient d’un film extraordinaire, où des chevaux galopaient en volant dans la forêt à la Villardelle, puis visitaient en chantant la cathédrale de Grenade, le tout en buvant du champagne avec une bande de joyeux drilles. Ces trois films montés ensemble auraient mérité un prix à Cannes !

L’ordinateur n’eut pas le même succès que la caméra. Maman mit peu de temps à considérer celui-ci comme un ennemi personnel. Comme elle pensait que ma jeunesse faisait automatiquement de moi un service SOS informatique intégré 7 jours sur 7, elle m’appelait sans cesse:
– Allo, ma chérie, elle n’imprime pas!
– Qui, maman ?
– Mais l’imprimante, elle ne veut pas imprimer.
– Tu l’as allumée?
– Bien sûr, tu me prends pour une idiote!
– Que te dit l’ordi?
– Il ne me dit rien cet imbécile. On a vraiment l’impression que cela lui est parfaitement égal.
– Et maintenant, il refuse de s’éteindre alors qu’il n’a pas voulu me donner mes mails. Ces machines sont vraiment infernales!
– Autant écrire ! Au moins tu diriges la manœuvre!

Ensuite, Internet est intervenu dans sa vie de façon désastreuse comme conseil en tous genres …

– Allo, ma chérie, tu crois que je devrais prendre une assurance obsèques?

– Quelle idée, mais pourquoi?

– C’est Internet qui me le conseille.

Heureusement qu’elle n’a pas connu ChatGPT ! Elle lui aurait parlé toute la journée.

En écrivant ces souvenirs qui datent d’une trentaine d’année, je me rends compte qu’en vérité, je ressemble de plus en plus à Maman.

Mon ordinateur pullule de données inutiles et encombrantes, de fenêtres qui s’ouvrent et se ferment sans que je comprenne pourquoi, de messages qui disparaissent entre Mails, SMS, iMessage, WhatsApp, Messenger….

C’est juste infernal!

Dans la cuisine, le four à micro ondes se ligue contre moi, avec ses touches digitales que personne ne comprend, au lieu des deux boutons simples de notre modèle d’avant.

Même passer un simple coup de téléphone est devenu une aventure, pour retrouver le numéro entre 2 ou 3 répertoires différents et ensuite pour choisir la bonne icône pour appeler.

C’est à mon tour de traiter mon iPhone et mon MacBookPro de machines infernales.

Mais pire, en vérifiant l’orthographe du texte avec ChatGPT, cette brillante et si intelligente machine m’a ajouté cette conclusion, apparemment anodine, mais en vérité simplement terrifiante:
– « Les machines ne sont jamais infernales, elles sont les témoins patients de ce que nous devenons ».

Comment a-t-on pu générer une “intelligence” aussi perverse, qui retourne les problèmes créés par la technologie contre moi, en accusant de facto mon âge.

Et voyez donc comment les machines commencent à se défendre entre elles, en se décrétant comme des « témoins patients » . Ne rejettent-elles pas ainsi implicitement la faute sur nous, les humains!

C’est vrai, les machines ne sont plus infernales. Elles sont devenues diaboliques!

« Mamma mia! »

Les surprises de Facebook

Ma fille, qui vit à New-york,  a reçu via Facebook, un drôle de message … c’était sa nounou de Belgique qui l’avait gardée entre 2 et 3 ans , il y a 20 ans !  Elle voulait des nouvelles. Cette nounou,  si je me souviens bien,  avait quitté son pays (le Maroc ?) pour vivre chez un oncle à Bruxelles car on voulait la marier à un vieux cousin. Elle avait retiré son voile à l’aéroport en arrivant. Elle était jeune et très gentille, mais elle a  disparu un jour sans explications.  Inquiets, nous sommes allés voir à son adresse mais on nous avait fait comprendre qu’elle était repartie et qu’on ne devait pas la rechercher. Nous n’avons jamais eu de nouvelles, et puis la voilà qui ressort sur Facebook. Qu’est-elle devenue pendant toutes ces années, où vit-elle maintenant, pourquoi ce départ brutal ? J’espère qu’elle répondra au message que je compte bien lui envoyer sur Facebook comme une bouteille à la mer.

Ma soeur Françoise

Ma sœur Françoise est morte le dimanche  6 août dernier. Elle aurait aimé peut-être mourir un dimanche, mais elle aurait détesté mourir  au mois d’août. Il y a eu une annonce dans le Monde

Elle a du bien rire en se demandant qui pouvait bien lire le "Monde " au mois d’août (à part son mari).

Ma sœur Françoise a été enterrée le jeudi suivant. Elle aurait détesté être enterrée au coeur de l’été.. Heureusement il ne faisait pas aussi beau ni aussi chaud qu’à l’habitude en Sologne au mois d’août. Nous avons tant pleuré qu’il a fini par pleuvoir, elle aurait préféré. On a du creuser l’emplacement qu’elle avait choisi au cimetière et sur lequel elle avait dansé. On a retiré la pancarte « concession réservée », je l’ai gardée et plantée pas trop loin pour moi, un jour.

Elle aurait aimé que le remplaçant du  curé qui était en vacances en Afrique, l’appelle Madame Françoise comme si elle avait été tenancière d’une maison close.  Elle aurait aimé que nous soyons si bronzés. Mais, franchement elle aurait détesté mourir. Surtout  si vite, avant l’heure, sans fêter avec ses sœurs son dernier anniversaire. En plus, on s’était dit que l’on se donnerait des codes au cas où on pourrait, une fois partis, correspondre avec les vivants.On avait déjà loupé le coche avec les parents et là on n’ a même pas eu le temps.

Ma sœur Françoise était déjà grande quand je suis née et elle m’a toujours étonnée..

Quand j’ai eu 9 ans, elle en avait 22,  elle a expliqué à mes parents qu’elle était invitée en Nouvelle Calédonie et qu’elle allait en profiter pour faire le tour du monde !  A l’époque, c’était à peu prés l’équivalent que de partir dans l’espace. Mes parents lui ont fait remarquer qu’il fallait pour cela gagner de l’argent, elle a donc le soir même installé dans l’entrée une tirelire pour les mécènes de passage, et s’est mise à la peinture pour  exposer ses oeuvres dans le couloir. Quelques invités touchés par sa bonne volonté plus que par son talent lui achetèrent pour quelques francs ses œuvres mais comme il était clair que c’était insuffisant pour ses grands projets, elle trouva un job au ministère des rapatriés où les gratte-papiers la trouvèrent trop rapide…. Cela la fit beaucoup rire car elle-même étant assez lente, elle nous disait toujours qu’elle comprenait  pourquoi les rapatriés avaient tant à attendre leurs dossiers. Au bout d’un an, elle avait gagné l’argent nécessaire pour embarquer sur un cargo mixte en partance pour Tahiti et la Nouvelle Calédonie via le canal de Panama, avec un retour par Adélaïde, Bombay et Port Said…tous ces noms de ports lointains me faisaient rêver. Ma grand- mère s’en mêla et fit remarquer que Françoise étant très distraite et se perdant au changement de métro à Franklin Roosevelt, on ne la reverrait jamais ! De  toutes les façons une jeune fille de bonne famille ne partait pas au bout du monde sans chaperon, entourée par ailleurs de matelots ivres qui allaient soit la violer soit la laisser à une escale et qui sait la vendre. Ma sœur Françoise partit pourtant et je l’accompagnai à Marseille avec ma maman, sans doute un peu anxieuse…. Je me souviens très bien de notre visite à Notre Dame de La Garde qui était censée protéger ma grande sœur pendant cette longue année de voyages. Je  portai ce jour une petite jupe écossaise, qui je le pensai faisait étudiante  et des chaussettes blanches et j’ai prié de toutes mes forces. Quand son énorme bateau, le Tahitien, quitta le port de Marseille et que je ne vis plus qu’un bras qui s’agitait sur le pont  tandis que les sirènes chantaient le départ …TUT TUT …Je compris que ma sœur Françoise  était une vraie aventurière comme dans les films et qu’elle allait sans doute rencontrer le beau capitaine Troy dont les péripéties dans le Pacifique fascinaient les jeunes téléspectateurs….

"Voyages …Voyages…Au bout de l’Océan…."

Mourir , c’est partir beaucoup …

Mon ami Pierrot

Je prends aujourd’hui la plume pour saluer mon ami Pierrot, agriculteur retraité champenois, qui comme il le dit lui-meme, "n’est pas né de la dernière couvée" !

Mon ami Pierrot sait tout sur les vignes de Champagne que "ses gamins" ( de 40 ans) exploitent. Mon ami Pierrot sait tout sur les bois où il court depuis son plus jeune âge avec son père, dit "le grand-père" dans toute la région, qui était un ami du mien. Mon ami Pierrot sait quand il faut vendre les hêtres mais garder les frênes dont le cours est bas. Mon ami Pierrot sait quand un jeune cerf a frotté ses cornes "de velours" sur un chêne de la foret. Mon ami Pierrot nous donne des cours sur les bois, nous explique comment marquer les arbres et mesurer les grumes. Il caresse avec amour un merisier, nous fait jauger un chêne en le regardant de bas en haut comme "on le fait avec une femme".  Il organise aussi des travaux pratiques et gare à celui qui a marqué à la bombe le mauvais arbre ! Car la foret est sacrée. Hier, mon ami Pierrot a vu des traces de "grandes pattes", soit de grands cerfs venus de la montagne de Reims, et nous à raconté comment il avait repéré, il y a deux semaines, trois grands cerfs brouter son champ de colza….Car mon ami Pierrot est aussi poète et quand il décrit la robe des cerfs sur la couleur du colza, il en a les larmes aux yeux d’émotion ainsi que tous ceux qui l’écoutent… Si vous passez un jour par le hameau de l’érolle, ne manquez pas d’aller saluer mon ami Pierrot de ma part, il vous montrera le petit musée du patrimoine agricole qu’il a créé et vous offrira un verre de champagne, dans la salle des vendanges sous l’affiche "Los Angeles Café", qui trône sous la photo du Grand-père. "Comme ça, il te portera chance" m’a affirmé Marie-Jo, la soeur de mon ami Pierrot !

Sacrée Zsa-Zsa

Je peine à boucler les corrections de mon livre à cause de la quatrième de couverture où j’ai eu l’imprudence d’évoquer Zsa-Zsa Gabor. J’en parlais dans le premier chapitre de Los Angeles Café, car cette figure de la légende hollywoodienne n’était pas morte comme je le croyais, mais venait d’avoir un accident avec sa voiture décapotable sur Sunset Boulevard… On nageait dans le mythe…

Je sais maintenant que c’est son coiffeur qui conduisait et qu’elle lui a  demandé quelques jours après l’accident 105 millions de dollars de dommages et intérêts, car elle était dans un état désastreux. Les avocats californiens arrivent à faire parler les clients qui sont dans le coma !  Bref, elle s’en est sortie, une fois de plus car, depuis sa naissance en  1917 en Hongrie, elle avait eu bien des aventures. Il paraît qu’elle aurait perdu sa virginité avec Kemal Atatürk (déjà vieux)… à l’aube de sa carrière de grande séductrice et d’actrice moyenne.

Le premier de ses neuf maris était en tout cas un diplomate turc qu’il aurait pu  lui présenter, les suivants vont de l’inventeur de la poupée Barbie à celui du Hilton, en passant par le jeune premier et le prince allemand… Elle s’embrouillait elle-même et devint bigame car elle avait oublié de divorcer du septième avant de convoler avec le huitième sur un bateau au large des côtes américaines. Quelle distraite!  Bien-sûr, ils étaient tous riches, car Zsa- Zsa aimait la vie luxueuse et les bijoux. Si vous voulez enrichir votre vocabulaire, certains jaloux l’appelaient "the most expensive whore of Hollywood" . Pleine d’humour, elle avait coutume de dire:" Je suis une trés bonne "housekeeper" (employée de maison) je garde toujours la maison de mes ex-maris." En plus de ce bataillon de maris riches, elle avait un régiment d’amants célèbres… Treize amants officiels répertoriés de Frank Sinatra à Sean Connery en passant par John Kennedy et Richard Burton. Elle a réussi à tourner dans cinquante films quand même dont Moulin Rouge où elle jouait Jane Avril pour les cinéphiles, mais elle est surtout connue pour ses talents cachés et ses excentricités. Elle a giflé un flic de Beverly Hills qui osait lui demander ses papiers (qui n’étaient pas valables comme ceux de Swartzy qui a oublié de passer son permis moto). Le policier n’a pas été sensible à son charme et a dégoté en plus une bouteille de bourbon ouverte dans la décapotable….Très mauvais effet et prison immédiate !

Bref, elle devait être quand même assez sympa mais, là, elle me gêne car alors que j’écris dans "Los Angeles Café" qu’elle est toujours alerte, je viens d’apprendre  qu’elle a eu une crise cardiaque il y a trois jours, pour me casser les pieds, et qu’elle est entre la vie et la mort. Je ne sais pas si elle va avoir la délicatesse d’y rester jusqu’à la publication de mon livre ! Sinon, pour les relations publiques, j’ ai pensé à Ben Laden, vous avez vu comment il arrive toujours à faire passer ses cassettes en prime time et maintenant il parle de livres et booste les ventes…..