Amarcord

Ambiance californienne: Du campus de Stanford au grand Canyon dans les années 80 !

Lundi 22 Juin 2020,

Amarcord signifie “Je me souviens” en langue romagnole, comme le titre du film de Fellini.

J’adore ce mot dense à la puissance évocatrice qu’on ne peut prononcer qu’à pleine bouche !

Je me souviens donc ce soir, de la jolie histoire d’Annabelle que j’ai rencontrée dans les années 80 en Californie.

Annabelle était assez jolie, mais surtout, elle avait du chien.

Sa mère était cuisinière et s’appelait Jeanne. Mais les patrons de celle-ci avaient décidé de l’appeler Suzette pour ne pas la confondre avec la lingère qui était plus ancienne et qui portait le même prénom.

C’était du temps où les employeurs s’appelaient des patrons, et n’avaient aucun problème pour changer votre nom de baptême. C’était il n’y a pas si longtemps.

Et puis Suzette, c’est facile à retenir pour une cuisinière hors pair, bretonne de surcroît. Quand j’ai connu Annabelle, elle détestait faire la cuisine et ne comprenait pas qu’on puisse y prendre un quelconque plaisir, surtout une “fille de bourgeois” comme moi. Cela, elle ne le disait pas. Elle me regardait écraser des foies de volailles dans ma minuscule cuisine d’étudiants mariés avec enfants sur le campus californien où nous vivions, avec un intérêt vaguement méprisant. Campée sur ses escarpins de marque à très hauts talons, elle me lançait alors en rejetant sa chevelure auburn sur le côté, d’un ton provocateur : 

“Je te l’avais dit ou pas, que ma mère était cuisinière ?” 

Elle savait bien que oui, mais guettait encore ma réaction, en regardant ses beaux ongles laqués de rouge. 

“Elle ne t’a vraiment appris aucune recette ?” répondais-je rituellement.

Je savais bien que non. Alors elle s’asseyait sagement entre le séchoir à linge et la table en Formica, dans l’espace restreint que nous appelions sans ironie “la salle à manger,” et où trônaient, sur un mini-vaisselier bricolé par mon étudiant de mari, les quatre assiettes anciennes de ma grand-mère, rapportées de France.”

“C’est pour donner un petit chic à ton logement sur le campus”m’avait dit ma Maman, qui imaginait la Silicon Valley comme une sorte de vallée minière hantée par les cow-boys.

-“Dans la cuisine de ma mère, je veux dire celle de ses patrons, je n’avais le droit de toucher à rien. Je devais rester assise sur mon tabouret et surtout ne pas bouger pendant qu’elle était à ses fourneaux, surtout pour les grands dîners. Toute la soirée, j’attendais ma mère sur le tabouret. C’est quoi ce que tu fais là, c’est un peu bizarre, non ? C’est quoi ton truc ? Tu as bientôt fini?

-De la terrine de foies de volailles, j’ai des invités après-demain.

-Ah ! tu peux pas en acheter ?

-Il n’y en a pas ici. Tu sais bien, il n’y a que des ersatz de pâtés infects.

-Oh, moi, je ne fais ni la cuisine ni les courses…Et ton pâté  est bon ? “Son ton était clairement dubitatif !

-“Oui, j’ai toujours un gros succès avec cette terrine. C’est la recette de la mère d’une copine que j’ai réussi à obtenir uniquement parce que je partais aux Etats-Unis et que j’ai promis un secret absolu.

-Bon, tu pourrais peut-être la donner à Jean-Pierre. Bye, je viens te chercher pour le cours de fitness ?

-Non pour la recette, oui pour le fitness – see you.”

J’avais connu Annabelle, non pas au cours de fitness, mené tambour battant par une ex-capinaine de l’armée israëlienne, mais au cours d’anglais “as a second language”. Ces cours étaient gratuitement proposés par la municipalité de Palo Alto à toutes sortes d’immigrés, qui parlaient avec des accents différents et incompréhensibles pour les autres étudiants.  

Ce fut donc au premier cours de “remise en route”, alors que j’étais concentrée sur ma présentation orale, que je l’entendis pour la première fois, superbe et sans complexe, avec un accent qui me rassura  grandement quant à ma prestation. 

“I am French , I am here because I am with my boyfriend who is here”. Une pause. Puis elle reprit d’un ton entendu: “He is sended by the french government”. Cette information me plongea dans des abîmes de stupéfaction.  

 Comment avait-elle réussi à convaincre les services d’immigration américains, assez procéduriers en général, que sa seule justification d’être aux Etats-Unis était de vivre avec son amant. Quel type de visa avait-elle donc ? 

J’eus rapidement la réponse à ma question, elle n’en avait pas.

Comme elle habitait une superbe maison avec piscine, dotée d’un système  de sécurité sophistiqué qui alertait la police au moindre faux pas, elle vivait dans la terreur d’oublier de débrancher son alarme en rentrant chez elle et de devoir justifier sa présence, surtout en cas d’absence de son homme d’affaires gouvernementales. Bien entendu, cela arriva et comme son vocabulaire n’était pas assez étendu pour expliquer sa situation délicate, elle fondit en larmes dans les bras du shérif en lui affirmant : “It’s not my fault, I am French”. L’étendue du désastre dût frapper cet homme, les longs ongles rouges d’Annabelle le rassurèrent. Cela ne pouvait pas être une femme de ménage mexicaine illégale.  De plus, Annabelle courut dans la chambre à coucher pour chercher une photo d’elle en maillot de bain prouvant qu’elle n’était pas un cambrioleur. Les explications en anglais approximatif et la proximité de la chambre finirent même par inquiéter les policiers  américains qui quittèrent la maison précipitamment. 

Comment pouvait-on ne pas être américain ?

Du cours d’anglais, nous passâmes au cours de fitness, puis au cours de self-defense, mais Annabelle ne voulut pas me suivre au cours de cuisine internationale et me laissa, avec une certaine condescendance, aller apprendre à fabriquer des nems, ce qui me fut, il est vrai, complètement inutile par la suite.

De cours en cours, de quarter en quarter, elle pris l’habitude de venir s’installer sur ma table en Formica tandis que je préparais le repas des enfants, et nous papotions comme deux vieilles voisines.

-“Elles sont jolies tes assiettes, avec les roses” .

-“Ce sont les assiettes de ma grand-mère, son service de tous les jours. Il n’en reste que quatre. Alors, maman me les a données.” L’espace d’un instant, je revis les déjeuners en tête à tête avec ma grand-mère : le couvert impeccablement dressé, la nappe blanche, la sonnette qu’elle utilisait pour appeler Maria, son adorable employée de maison italienne.“Comme la petite mademoiselle venait, j’ai fait des escalopes milanaises, Madame”.

Annabelle aimait les beaux vêtements et les produits de luxe qu’elle portait élégamment, “comme une dame” auraient dit les enfants.

– “Les patrons de ma mère étaient très riches et ils avaient de très  jolies choses”

Elle était arrivée très petite dans cette famille où sa mère était employée à plein temps. Plein temps est le terme, car il n’y avait ni horaires ni week-end  dans ce travail-là. 

Pendant les vacances de juillet, la famille et la domesticité partaient pour Trouville de façon compartimentée. Le chauffeur faisait plusieurs allers et retours, et la petite Annabelle faisait partie, avec sa mère, des bagages obligatoires lors du premier voyage afin de préparer la maison. Une bonne cuisinière est précieuse, surtout en vacances ! On reçoit beaucoup. 

La petite fille jouait donc sur la plage avec les enfants des patrons sous la surveillance de la nurse ou de sa mère, “cela dépendait de l’humeur”, disait Annabelle avec humour. Elle construisit donc ses premiers châteaux de sable avec Pierre-François qui avait son âge, et rêva sans doute de ses premiers châteaux en Espagne sur les plages normandes. C’étaient les vacances, le tabouret inconfortable n’était plus de mise et quand le groupe d’enfants bronzés passait avec la nurse sur la plage dorée, qui aurait pu dire qui était la fille de la cuisinière ? Annabelle commençait à tirer d’une main ses cheveux décoiffés par le vent, elle apprenait la féminité et courait dans les dunes avec le jeune Pierre-François.

Au retour à Paris, chacun rentrait chez soi : dans un grand appartement pour les uns, une chambre de bonne mansardée pour les autres et retour au tabouret sans passer par la salle à manger. Un soir de grande réception, la petite Annabelle fut prise d’une fièvre de tabouret si carabinée que sa mère dût, confuse, expliquer à Madame qu’elle devait rester avec “la petite” qui était bien malade. Madame, affolée par cette perspective dantesque, résolut le problème aussitôt. Elle fit venir un ami médecin qui voulut hospitaliser Annabelle, en larmes, dans son service. Mais Suzette, résista, et refusa de se remettre aux fourneaux, pour s’occuper de sa petite fille.

“Je suis sûre, tu m’entends, sûre, sûre, que s’il voulait m’hospitaliser, c’était uniquement pour que ma mère puisse assurer le service” me disait Annabelle en laquant précautionneusement ses ongles, “En tout cas, moi je suis charmante avec ma femme de ménage californienne. Mais j’ai quand même été un peu surprise de la voir arriver dans une voiture décapotable, et puis quand elle m’a donné  des conseils sur l’entretien de ma piscine: “Votre produit ne vaut rien, moi j’utilise cà pour la mienne””.

-“Cela m’a fait un drôle d’effet. J’aurais aimé raconter cela à ma mère. Le statut des femmes de ménage est différent ici!”

Le temps passa, Annabelle revint d’un séjour en France, mariée et plus élégante que jamais.  Un visa en règle lui permit d’oublier encore quelquefois de débrancher l’alarme et d’ameuter les policiers avec un sourire charmeur – French Touch.

Elle n’avait plus beaucoup de temps à consacrer aux apprenties ménagères du campus, car elle avait décidé de reprendre ses études interrompues au bac par obligation financière. Je fus très admirative de la voir prendre courageusement le chemin de Foothill College, pour suivre des cours, en anglais de surcroît.

A la même époque, on me proposa, négligeant mes diplômes de lettres classiques durement acquis,  de donner des cours de cuisine à la High School de Palo Alto sur le thème passionnant de  “La quiche Lorraine et ses produits dérivés”.

Je malaxais donc régulièrement de la pâte à tarte sur un podium hollywoodien entouré d’un parterre de petites cuisines équipées et d’élèves attentifs. Ceux qui avaient choisis l’option cuisine n’étaient pas à mon avis les plus intellectuels mais ils étaient sympathiques. La responsable du programme, tout en commentant mes gestes, démultipliés par quatre miroirs au-dessus de ma tête, expliquait avec le plus grand sérieux que ma mère m’avait transmis ce savoir ancestral qu’elle tenait, elle-même, de sa  propre mère. J’avais des pensées fugitives pour ma Mamie , élégante championne de golf, qui  savait à peine  où se situait la cuisine de son gigantesque appartement.

“Pourquoi ne pas apprendre aussi à ces barbares d’Outre-Atlantique que je pilais le maïs?” aurait-elle dit!

(La suite de l’histoire d’Annabelle au prochain blog!)

3 thoughts on “Amarcord

  1. Je partage totalement l’avis de Michelle. Il faut que tu écrives un roman.
    Ou à défaut un recueil de tes aventures …

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