
Mercredi 24 Juin 2020,
Voici la suite de la jolie histoire d’Annabelle! Que ceux qui n’ont pas lu le chapitre précédent le fassent, avant de commencer celui-ci !
Annabelle passait me voir parfois, de loin en loin, pour me montrer ses nouvelles chaussures Charles Jourdan et se faire les ongles sur ma table en Formica, tandis que je donnais la becquée aux enfants.
Elle arriva un jour, avec les yeux brillants d’excitation. Elle était invitée chez le Consul de France à San Francisco avec son époux.
“Tu te rends compte comme ma mère aurait été fière. Essuie-toi les mains que je te montre l’invitation”. Elle me sortit délicatement, comme un précieux diplôme, le carton imprimé où étaient gravés les mots qui la comblaient :
“M.———
Consul de France à San Francisco, prie
Monsieur et Madame ———
-“ Tu vois bien, c’est Jean-Pierre et moi, … mais j’ai peur de ne pas être a la hauteur de la conversation. Est-ce que tu peux me dire quelque chose en toute franchise? “
Je me méfiais par expérience de ses questions “en toute franchise” qui se révélaient parfois franchement gênantes. J’observai donc un silence prudent.
“Est-ce que tu ne crois pas que je risque de gaffer ? “
C’était en effet un risque non négligeable, car elle avait à son actif un certain nombre de gaffes dignes de Madame Sans-Gêne. Je lui conseillai donc d’éviter de parler trop fort et de poser des questions trop indiscrètes à ses voisins. Je lui dis également d’essayer de ne pas évoquer la “Coït Tower”, hommage d’une veuve aux pompiers de San Francisco, avec des allusions grivoises comme elle en avait l’habitude, et elle partit la tête haute pour vérifier toutes ses tenues. Elle en avait beaucoup mais les circonstances étaient compliquées.
Elle revint le surlendemain, rouge d’émotion, pour tout me raconter “en détail”. Elle en avait même oublié sa panoplie de manucure.
Le sort et la situation de son compère l’avaient placée parmi les hôtes d’honneur. La table était immense et magnifique, “comme à Versailles, mais en plus petit”. Le diner était excellent et raffiné. Les vins capiteux, “comme dans un film, ma chérie”. Le maître d’hôtel la resservait sans cesse, car elle buvait jusqu’à la lie, Annabelle était d’une gaieté extrême.
Au moment où l’on servait de succulentes aumônières aux framboises, entourées d’une mosaïque de coulis fruités, Annabelle s’avise qu’à l’autre bout de la table, où l’on avait placé les sans-grades, un visage lui était familier. Alors, du bout de la table et d’une voix de stentor, elle interpelle un modeste attaché consulaire :
“On se connaît, je crois, vous me remettez?”. L’attaché en question croit d’abord que cette question ne pouvait s’adresser à lui et continue sa conversation. C’était méconnaître Annabelle qui monte le ton et insiste.
“C’est à vous que je parle, enfin à toi, on se tutoyait, dans le temps. Tu ne me reconnais pas ?” Non vraiment, l’attaché cherchait désespérément dans sa mémoire peuplée de diners fins qui pouvait être cette jeune femme incongrue ? Annabelle, que tout le monde regardait, était de plus en plus énervée. Elle éclata de rire, avant de lancer à travers la table, où chacun à présent se taisait :
“C’est moi, Annabelle, la fille de Suzette, la cuisinière. La petite Annabelle! Tu ne t’attendais pas à me revoir ici, dans ce cadre n’est-ce-pas ? C’est qu’elle a grimpé dans l’échelle sociale la petite Annabelle. Nous jouions ensemble sur la plage à Trouville. Souviens-toi.”
C’est alors que le mari d’Annabelle lui demanda de se calmer, la conversation n’étant pas d’intérêt général, lui dit-il diplomatiquement. Mais il fut impossible de la calmer. Dès la sortie de table, elle fonça sur l’attaché consulaire tout confus et prit rendez-vous avez lui séance tenante pour parler du passé, ce qui acheva de provoquer la nervosité de son mari.
Annabelle était maintenant assise bien sagement sur un tabouret de ma minuscule cuisine.
“ Je vais le revoir maintenant, tu sais….Tu vois, c’est pas pour faire ma fière, mais je voudrais bien que ma mère soit vivante et que je puisse lui raconter ça, que j’ai diné au Consulat de France, avec le fils de son patron en bout de table. Et que je l’ai forcé à me reconnaître. Elle aurait été fière si elle avait pu voir cela”.
Et puis elle se recroquevilla et se mit à pleurer.
Bien-sûr qu’ elle aurait été fière Jeanne-Suzette Pichodot de voir sa fille trôner à la place d’honneur à la table du Consul Général de France et retrouver le fils des patrons devant des plats raffinés qu’elle n’avait pas préparés. Annabelle releva la tête entre deux sanglots :
“Tu pourras m’apprendre à faire la cuisine?”
J’avais sans doute épluché trop d’oignons car mes yeux m’ont drôlement piquée ce jour-là.
Nos chemins se sont séparés à notre retour en France. Il se trouve donc que j’avais perdu Annabelle de vue depuis de très longues années. Mais il y a quelques semaines, à la fin du confinement , elle m’a retrouvée et envoyé un message, car elle voulait me revoir. Annabelle a fini ses études et travaille maintenant dans un hôpital renommé. Je vous rassure, elle n’a pas changé, elle est toujours aussi spontanée et ce fut un immense plaisir de la retrouver. Nos retrouvailles ont été mémorables !
ESt ce que nous aurons droit aux détail des retrouvailles dans Amarcord III
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Je vous les raconterai en direct sur Cipango quand vous viendrez nous retrouver en Septembre !
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