UCLA

25 décembre 2020,

Résumé de l’épisode précédent: Après une très longue conversation dans un café de West Hollywood et une promenade sur Nemo street avec le chauffeur de taxi, Marie reprend sa vie de tous les jours…

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Il m’a dit  « A la prochaine fois ! » . Et le jeune homme inconnu, retrouvé rue Personne, a disparu dans la ville. Je ne sais pas grand chose de lui finalement, la couleur de son taxi, son amour du français, son regard doré . Je m’efforce d’oublier cette agréable parenthèse ouverte sur fond de jacarandas, surtout le regard doré.

Je reprends mes activités de mère de famille, qui s’apparentent ici tout a fait à celles de chauffeur de taxi : Conduire pour aller à l’école, conduire pour faire des courses dans trois supermarchés différents afin de varier les menus, conduire pour le cours de surf, de Hip-hop, conduire pour amener ma fille chez une copine, conduire pour aller la chercher, conduire pour vivre, conduire pour marcher, conduire pour tout, conduire à en oublier que quelquefois on peut y aller à pied .

Mais j’aime conduire à travers les rues immenses de la ville. Les voitures rutilantes, car-waschées* toutes les semaines sont en elles-mêmes tout un spectacle. Il y a les belles américaines, très chères, à l’image de la ville, nombreuses, plus nombreuses que dans n’importe quelle autre ville. Il y a les anciennes décapotables, magnifiques, qui donnent l’impression de tourner dans un film des années 60. Il y a les plaques d’immatriculation qui donnent de la lecture aux feux rouges: « Jesus arrives », « I love leaks » , ou proposent des plans  étonnants: « Call 800forcoït » par exemple ! 

J’ai l’impression de me balader dans un gigantesque studio de tournage. D’ailleurs, on y tourne  effectivement souvent au coin de chaque rue, entre « les  star wagons » qui envahissent les trottoirs. Il y a même la bande son, avec les sirènes des pompiers aux camions rouges gigantesques, et celles des voitures de police omniprésentes avec leur devise: « We protect and we serve ». C’est vite dit!  L’ensemble de ces scènes urbaines courantes est en général survolé par des hélicoptères qui tournent au dessus de la ville, comme de gros coléoptères sur fond de ciel bleu.

La deuxième enveloppe arrive très vite, déposée mystérieusement dans la grosse mailbox typiquement américaine de la maison.

C’est cette fois-ci un plan d’UCLA (prononcez Ioucihélé), qui n’est pas une marque de sweat-shirts mais une université superbement enclavée dans la ville, à l’orée des parcs prestigieux de Bel Air. Le plan comporte une croix légendée en ces termes : “Jardin des sculptures, vous trouverez facilement, 10 heures lundi.  Bien à vous.  N”.  

N comme Nemo aussi. Cela tourne au jeu de piste cette affaire. Il ne doit pas travailler le lundi. 

Forte de cette constatation pertinente, j’escamote déjà sans remords de mon emploi du temps mon indispensable cours de body-sculpt, un incontournable angelin, quand on n’a pas de personal trainer (version plus chic). J’ai surtout pris l’inscription pour le nom du club « 24h/Fitness » et la satisfaction de savoir que j’ai la possibilité d’aller courir sur un tapis à trois heures du matin.

Cela ne m’est bien entendu jamais arrivé. J’irais bien là pourtant un soir, juste pour voir les drogués de la gym traverser la nuit en pédalant sur place …

Lundi n’est pas loin mais n’arrive pas vite. Je me surprends à attendre. Je vaque à mes activités essentiellement liées a la logistique de la maison. Je vis dans cette ville mais je n’y ai pas d’existence propre. Je suis une touriste installée. Je participe à la vie des autres. Je suis dépendante de leurs horaires, de leurs activités, de leurs humeurs. 

J’ai du temps, mais je le dissipe au soleil, je discute longuement aux terrasses des cafés, j’erre dans les magasins en soldes permanentes, je marche sur la plage de Santa Monica. Je vis sans construire dans un état de vacance tranquille . Je profite de cette admirable disponibilité qui m’a été offerte soudainement à la mi-temps de ma vie par le biais de la mutation de mon mari à l’autre bout du monde. Plus de travail et deux enfants en moins, plus de pluie et plus d’embouteillages. Plus d’identité sociale et plus d’amis proches. Plus de coups de fil le soir et plus de vie organisée. Plus de collants filés le matin et plus de réunions à 9 heures à Nanterre.  Plus de discussions avec les grands ni de baisers furtifs à 3 heures du matin qui vous disent au creux de la nuit qu’ils sont bien rentrés, plus de diners mondains et plus de réunions de famille. Plus grand chose en fait, mais un monde à découvrir, du temps à maitriser, une identité à reconstruire sous le soleil et les  bougainvilliers. Une grande liberté et une légère solitude, mais les bougainvilliers!

Je me promène dans la ville, comme je me promène désormais dans la vie, le nez en l’air, et, dans le sac, l’appareil de photo, le plan de la ville et les lunettes de soleil.

Lundi arrive et comme chaque jour, je dépose ma fille au lycée Français, plus exactement je la jette devant.

En effet, c’est, à l’image du MacDo, un lycée « drive-in », je ralentis,  un appariteur patenté ouvre la porte et ma petite chérie en uniforme siglé «Cogito, ergo sum» saute de la voiture avec sac et lunch-box en bandoulière avec la vélocité d’un parachutiste aguerri, sans saluer le pilote . 

Elle disparaît aussitôt dans une nébuleuse grise et blanche. Ensuite, je fonce au café qui n’est pas un charmant bistro en terrasse mais un « Delikatessen » un peu minable sur un parking bordé de deux immenses palmiers très LA. J’y retrouve mes compagnes de vacances, que le sort a expatriées et qui refont le monde ou discutent de l’utilité du string, devant un café servi dans un verre en plastique. Cogitent ergo sunt**. Je ne suis pas en tenue de Gym, je n’ai pas rendez-vous avec Madame Fitness ce matin. Elles me trouvent moins bavarde que d’habitude et plus élégante.  Je ne m’attarde pas, j’ai envie de prendre mon temps pour aller la-bas .

L’air est léger, le soleil déjà chaud, j’ouvre mon toit ouvrant et je fonce en musique vers Sunset boulevard pour lequel j’ai toujours eu un petit faible, car il serpente langoureusement jusqu’à la mer. Il est à cette hauteur, bordé d’immenses maisons et de murs de bougainvilliers cramoisis, fleuris d’un bout à l’autre de l’année. Face aux majestueuses entrées châtelaines du quartier de Bel Air, défile le gigantesque campus d’UCLA . Je ne me presse pas, je suis en avance et je ne sais pas où je vais. Je rentre dans ce parc immense dans la ville. Je gravis le grand escalier entouré de pelouses impeccables où rôtissent déjà de nombreux étudiants. 

Les études ont un air de vacances sur ce campus là. Personne n’a l’air de courir entre deux cours, tous ces jeunes gens se baladent entre deux bâtiments d’architecture italienne en discutant, en coréen pour la plupart .

Il est loin le temps ou j’étais étudiante, j’aurais bien aimé apprendre là, entre verdure et cloitres fleuris. Qu’il doit être bon d’étudier avec des lunettes de soleil .

– May I help you? me demande un jeune homme asiatique avec une casquette à l’envers  et une croix dans l’oreille. Il prend mon plan d’autorité et me dirige vers un grand bâtiment étonnement laid sous lequel je dois passer, m’explique-t-il. Je me mélange à cette foule de jeunes gens, je respire différemment . Et puis soudain, caché derrière le bâtiment gris, apparaît un grand jardin violet entièrement planté de jacarandas et de sculptures . 

La croix sur le plan n’indique rien de particulier, je me balade donc un moment entre les Rodin et les Maillol avant de m’installer sur un banc au soleil. Quelques étudiants travaillent sur le gazon, personne n’a l’air de s’intéresser à ce musée en plein air. Cela semble faire partie de l’environnement. 

Je prends un livre, le lieu incite à la méditation, mais je ne veux pas avoir l’air d’attendre. Il doit être bon de s’endormir là sous un jacaranda …

Nourredine n’arrive pas, il se matérialise soudain, devant moi.

-Je pensais que vous aimeriez cet endroit. Je viens souvent là …

-Vous êtes étudiant ? 

-Pourquoi me posez-vous cette question ? Il n’est pas indispensable d’être étudiant pour y venir. Voyez vous même ! me réplique -t-il comme Hélène dans la guerre de Troie … Je vous ai apporté un livre. Vous devez aimer lire. C’est un beau livre. Connaissez vous Rachid Mimouni ?

Il répond toujours à mes questions par d’autres questions. C’est un peu agaçant. De plus, je n’ai jamais entendu parler de Rachid Mimouni. J’adopte sa technique.

– Par quels détours, un lecteur de Mimouni est-il passé de Kaboul à Los Angeles en passant par Tours et le fromager hors de prix de la rue La Fontaine ? dis-je finement.

-Pourquoi cela aurait -il une importance ? me répond-il aussitôt . Ne préférez vous pas vivre au présent ? Nous allons déjeuner sur l’herbe et je vous parlerai du livre que je vous ai apporté.

Plus tard , il sort de nulle part un petit sac à dos vert qu’il ouvre précautionneusement. C’est un petit kit pique-nique à l’américaine «special sunset ». Il y a là, accrochés sur un fond de grappes de raisins mordorés, deux verres à pied et une bouteille de Chardonnay, ainsi qu’une série de petites salades colorées dans des boites transparentes. Il sort toute cette petite dinette avec soin. Il a de très jolies mains brunes. 

-Ce sont des petites entrées de chez moi, enfin cuisinées comme chez moi. 

-C’est où chez vous ?

-Dans le pays où je suis né, j’y ai quand même passé un certain temps.

-Combien de temps ?

-Quelques années… et puis voyant ma tête déconfite, il rajoute avec un sourire ironique : 

-Assez de temps pour y avoir perdu mon innocence. Ne pensez vous pas qu’on doit nous prendre pour un couple d’étudiants ? 

Non, je ne pense pas, je n’ai pas bu assez de chardonnay pour cela . Mais cela n’est pas grave. Nous conversons « à bâtons rompus » . 

 -Pouvez-vous m’expliquer l’origine de cette expression, Marie ? 

Je suis ailleurs, il est déjà midi, je bois du vin blanc frais à l’ombre d’un jacaranda et d’une femme nue en bronze. Un jeune homme me raconte d’appétissantes histoires de citrons confits et de carottes au cumin . Les légumes marinés  forment  des  taches de couleur odorantes, oranges, rouges et jaunes sur un gazon parsemé de violet. Je suis bien. Un écureuil brun essaie de me chiper un bout de pain. Le poivron gorgé d’huile d’olive fond dans ma bouche. Le chardonnay me fait tourner la tête. Le jeune homme me raconte l’Algérie de Rachid Mimouni et le soleil blanc sur les murs de la casbah. La ville a disparu. L’écureuil brun s’enfuit avec son butin. 

J’écoute, je fais connaissance avec Said , Nefissa et Palsec … les héros d’une histoire inconnue…

Je réponds aux questions sans biaiser, sans réfléchir,  sans le regarder surtout.

Je lui raconte mes enfants ainés si loin qui me manquent physiquement, je lui dit mon mari si stressé. Il m’écoute attentivement et continue toujours à me poser des questions. J’évoque mon métier abandonné à Paris, la ville grise et dorée comme il l’appelle. Il me parle de sa mère française, qui s’est convertie pour épouser son père. J’essaye de reconstituer le puzzle de sa vie mais je n’ai que quelques morceaux disparates dispensés avec parcimonie et je n’ai pas les coins. Il me décrit le ciel lumineux et les odeurs d’orangers de son pays. 

– Ici, les odeurs sont raisonnables, elles ne vous entêtent pas , elles ne vous captivent pas les sens, êtes-vous sensible à la sensualité des odeurs ? 

Le chardonnay discrètement versé car interdit sur les gazons estudiantins me rend bavarde, je  parle de la sensualité des odeurs avec le plus grand sérieux.

Je discute avec lui comme avec un voyageur d’un train de nuit, dont on sait qu’on ne le reverra point. Je dévore peu à peu les salades parfumées et je finis par m’allonger voluptueusement sur l’herbe en fermant les yeux. 

Je ne saurais pas à quel âge, il a quitté Kaboul. Je m’endors. Il me regarde respirer et peut-être goûter l’incongruité du moment, du moins pour un temps qui me semble trop court. 

– Je ne voudrais pas perturber votre sommeil, mais à quelle heure devez-vous chercher votre fille au lycée? 

Nous devons tous les deux reprendre notre boulot de chauffeur . J’avais oublié la vraie vie. Je me relève péniblement en attrapant sa main galamment tendue. Là-dessus, après un au revoir léger,  il disparaît .

Au parking du lycée, toutes les mères papotent et critiquent comme d’habitude l’établissement. J’ai l’impression de revenir d’un autre monde. Ma fille ne comprend pas que je puisse arriver en retard, alors que je n’ai rien d’important à faire dans la journée et surtout sans avoir acheté de Dulce de Leche chez Ralph . « Les mères ne sont vraiment pas toujours fiables » m’assène-t-elle d’un ton de princesse outragée. Je réponds a peine, je suis sur un petit nuage violine, droguée de mots, de carottes confites et de chardonnay de la Sonoma Valley. 

Me voyant somnolente et souriante, ma charmante enfant en profite pour relancer le grand débat de la semaine :  

– Maman, absolument toutes les filles de ma classe ont les oreilles percées!

§

*carwaschees: passées au lavage Carwash/ ** Cogito ergo sum : je pense donc je suis, Cogitent ergo sunt : elles pensent donc elles sont.

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