Décalages en séries

Vendredi 5 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent: C’est la fin de l’été, Marie retourne à Los Angeles pour la rentrée scolaire.

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Paris 13h15 – A Roissy, pour notre retour dans la ville des Anges, tandis que le préposé vérifiait avec soin mon visa, une jeune recrue arriva en tapinois. La sécurité étant renforcée, elle était préposée à une fouille minutieuse des valises et visiblement ravie de porter un uniforme. Elle avait dû rêver d’être hôtesse, mais un strabisme malencontreux avait, à mon avis, contrarié sa carrière.

Elle jeta un œil peu discret sur mon passeport par-dessus l’épaule de son collègue concentré sur nos papiers :

-Alors, comme cela vous êtes une Française qu’habite l’Amérique ?

J’acquiesce.

-Beverly Hills, ça me dit quelque chose… Dites-moi, entre nous, c’est pas un peu « bourge » comme coin ?

Le terme me semble si décalé (vous me comprendrez) que je reste d’abord coite.

-Disons que c’est un petit peu chic.

-Je vois très bien, me dit-elle, c’est le genre de banlieue où il n’y a que des pavillons.

C’est cela… Je ne précise pas que la moyenne des pavillons fait mille mètres carrés… mais je lui explique qu’à Los Angeles, il y a surtout des « pavillons ».

– Ah! LOS ANGELESSS!!! me dit-elle avec des étoiles dans les yeux.

-Cela doit être formidable avec tous ces acteurs dans les rues ! Elle n’a pas tout à fait tort car on en rencontre beaucoup au supermarché, en jogging et mal coiffés. On ne les reconnait d’ailleurs pas toujours. C’est ainsi qu’un 24 Décembre, Tom Hanks m’a demandé mon avis sur un cadeau de dernière minute!

Notre contrôleuse regarde alors d’un air accablé ma valise à inspecter qui roule toute seule mais ne grimpe pas encore sur les tables sans une aide musclée.

– Vous savez, je ne vais pas arriver à la porter, alors je vais juste fouiller votre bagage à main, mais il ne faudra pas le dire….

Je la rassure en lui affirmant n’avoir aucune arme dans mes affaires.

-Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, pour les terroristes, j’ai l’œil !

Los Angeles, 17h40 – Le chauffeur de taxi, moins séduisant que Nour, nous propose d’aller à San Diego plutôt que de tenter de prendre la 405 North, il a raison, il y a des embouteillages monstrueux. Il n’a jamais vu cela, nous non plus, sauf ce matin sur les périphériques parisiens, il y a 17 heures environ. Quand il nous demande d’où l’on vient, nous lui répondons, Adrienne et moi en même temps, avec notre plus bel accent : From Parissss !

Alors il se retourne vers nous et s’exclame : Ah! PARISSSS!!!! Et dans ses yeux, brillent les mêmes étoiles que dans ceux de la jeune préposée aux bagages de Roissy.

C’est cela le mythe !

Nous arrivons bien décalées à la maison. Il est plus de 2 heures du matin à Paris.

Le surlendemain en pleine forme, je dépose Adrienne au Lycée Français, dans son uniforme flambant neuf pour la rentrée . Elle a presque sauté de la voiture, d’un pied expert, toute à la joie de retrouver ses amis.

Je suis au rendez-vous du “Los Angeles Café”. Rien n’a beaucoup changé, ni le parking de Cheviots’Farms entouré de massifs poussiéreux, ni les trois palmiers efflanqués, ni la terrasse ensoleillée du Delikatessen égyptien. Les habitués sont toujours là. Le patron m’accueille en français, la vieille dame dévore toujours ses œufs au bacon, le “Veteran of foreign wars ” arrive dans son vieux coupé cabossé, à l’avant encapuchonné de cuir.

Mais je suis seule devant mon mauvais café dans un verre en plastique. 

Je ferme les yeux sous la caresse du soleil déjà chaud. J’attends les amies qui ne sont pas ce matin au rendez-vous du café matinal. La plupart sont rentrées à Paris. Alors, je fonce retrouver Nour dans la guest-house de Roxbury. Comme il n’y avait pas de mot dans ma boite aux lettres, je pense qu’il m’attend.

Je me rapproche de sa maison avec ma new-beetle pour le surprendre. Mon coeur bat évidemment à tout rompre quand je descends de ma voiture. Je récupère la précieuse clé dans mon sac au cas où il ne serait pas là. Je marche vite vers la guest-house, un peu émue et là, je tombe dans un état de sidération absolue….

Il n’y a plus d’hacienda californienne, plus de guest-house, plus rien du tout, juste cette clé dans le creux de ma main tremblante, comme une clé des songes. Est-ce que j’ai rêvé? Est-ce une illusion? Il ne reste que la piscine, soigneusement bâchée et les bougainvilliers. Le terrain est entouré de palissades et un bulldozer est garé à la place de la petite maison.

Je reste abasourdie.

Et puis, hébétée, je rentre lentement chez moi, complètement déroutée.

9 thoughts on “Décalages en séries

  1. Comme dans les récits fantastiques il faut une preuve matérielle qui incite à penser que ce n’est pas un rêve.. heureusement que Marie a gardé la clé !!

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