
Samedi 18 Mai 2024
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Quand Bernard Pivot nous a quittés, j’avais la ferme intention d’écrire un texte de blog à sa mémoire ! Mais nous avons été si nombreux à vouloir lui rendre hommage, que j’ai cherché une façon un peu différente d’échapper à ce “bouillon de culture”, inattendu et spontané, qui a suivi son départ dans cet au-delà où il espérait avoir enfin le temps d’apprendre l’anglais.
Il s’amusait d’ailleurs à dire avec son humour jovial : “L’habitude des radios de m’appeler à la mort d’un écrivain est si grande que le jour où je mourrai, elles m’appelleront pour me demander mon avis!”
C’était notre “Roi Lire”. Il alliait la gourmandise des livres à celle de la bonne chère et adorait également les gros mots qui sont bien entendu aussi des mots. Tout petit, il lisait le dictionnaire dans son refuge du Beaujolais qui lui tenait lieu de bibliothèque, sans imaginer qu’un jour, la France entière suivrait ses conseils de lecture. Je le comprends, car le dictionnaire est pour moi aussi un fabuleux recueil de mots passionnants. Amoureux du vin, comme des livres, notre ami Bernard a souvent expliqué qu’il aimerait bien se réincarner dans un cep de la romané-conti, en toute simplicité ! On lui souhaite!
Dieu sait combien il avait su nous apostropher avec talent !
“Le premier privilège de l’homme âgé est de vivre encore, et de profiter si possible de son temps libre pour rêver, pour sortir, lire et si possible ne jamais arrêter de baiser, car le tagada est important!” Pour ceux qui connaissent ma chanson familiale traditionnelle en fin de repas: “Si vous voulez, tagada, tagada, du poil sous le nez, tagada, tagada, vous n’avez qu’à, tagada, tagada, faire comme cela: ta, gada, gada, gada !”, c’est une sorte d’hymne picaresque, dont je n’avais jamais réalisé la signification profonde!
Mais passons aux choses sérieuses ! Place à la dictée de Bernard Pivot, et merci à ma belle-mère qui l’a pieusement conservée. Elle va occuper votre week-end de la Pentecôte! Il s’agit d’un petit (!) exercice d’orthographe proposé en 1987 aux amateurs, à tester à nouveau en famille ou avec des amis.
Une garden party diabolique

“Hormis un maître queux eczémateux et un sommelier grippé, serveurs et cuisiniers s’étaient rassemblés pour préparer la garden-party du maître du château, un de ces traditionalistes schizophrènes en vogue.
Quoique la cuisine fût spacieuse, que l’on n’en conclue pas qu’elle pût contenir tout le personnel! S’en étant rendu compte, d’aucuns avaient obligeamment aménagé l’un des rez-de-chaussée menaçant ruine et, à cette occasion, l’avaient décoré avec des torréfacteurs vieillots, des hache-viandes surannés et des coquemars bosselés. Là, tous s’étaient affairés pour honorer les invités, amateurs de bonne chère. Certains, aux fourneaux, s’étaient époumonés pour quatre dixièmes de secondes perdus par un gâte-sauce, d’autres s’étaient empressés d’aplatir des pâtes jaune pâle. D’autres encore aillaient à qui mieux mieux des gigots ou tartinaient de raisiné des tranches de pain bis. (fin de la dictée juniors)
Chacun applaudit quand les mets furent fin prêts. Le chatelain, s’étant mis sur son trente et un, se pâmait déjà, à l’affût d’éloges dithyrambiques. Mais, à son grand dam, il n’en fut pas ainsi. Les chicons ravigote, quelque excellents qu’on les trouvât, ne revigorèrent personne, pas plus que les scorsonères pourtant assaisonnées. Les ballottines, si alléchantes se fussent-elles avérées, étaient avariées; les oignonades s’étaient ratatinées en cuisant, et la montagne de poulpes aromatisés n’avait pas crû par l’ajout des crèmes, mais s’était brusquement affaissée, faisant basculer la pyramide des tartines.
La sommellerie laissait à désirer: point de ces crus gouleyants ni de ces résinés si parfumés dont tous avaient rêvé ! Les fûts fuyaient; les verres, ébréchés, étaient de véritables dangers, et les serveurs, terrorisés, s’étaient enfuis!
Tant d’événements provoquèrent l’indignation des invités , qui, après s’être plu, souri , congratulés, parlé et interrogés, s’étaient hardiment saisis de butyreuses religieuses et les avaient effrontément lancées à la face de leur hôte interloqué.
C’eût été si facile de faire des œufs au plat!” (fin de la dictée)
Un peu de vocabulaire en prime :
- coquemar : pot de métal à couvercle et à anse pour faire bouillir l’eau
- résiné : vin légèrement additionné de résine
- butyreuse : qui a la consistance du beurre
Je vous souhaite un bon week-end en famille !



































































