Soleils de plomb

6 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Après avoir bien réfléchi à l’Elixir, salon de thé sur Melrose, Marie décide de ne pas revoir Noureddine qui la trouble étrangement et l’inquiète un peu.

§

J’ai réussi à remplir mon lundi de petits riens et d’obligations inaliénables, afin de ne pas craquer au dernier moment. Je dois voir des amies toute la journée. Nous irons essayer un golf lointain, sur la route de Santa Barbara. Ma fille chérie rentrera du Lycée avec son car-pool. 

Il fait de plus en plus chaud. 

L’enveloppe se fait attendre, comme si elle se doutait d’un mauvais coup. Je vérifie plusieurs fois dans la boite à lettres comme une gamine imbécile et quand elle arrive enfin, je regarde en douce. Surgit alors Adrienne, qui commence à être soupçonneuse. « C’est quoi cette enveloppe sans timbre, Maman, cela veut dire quoi EV ? » « T’as pas oublié que c’est le week-end KT et que vous devez me conduire dans le désert, vendredi ». Si, j’ai oublié !

– C’est loin, ton désert ?  

–  Je sais pas, c’est à Joshua Tree National Park…

Le message donne juste une adresse à North Hollywood. Cela se précise. J’irais dans la semaine en décalé. Je verrais ce que j’ai loupé ou non. C’est clair, j’ai été hypnotisée par les yeux verts. 

La route de Santa Barbara est très longue le lundi. Je reviens tard avec un joli nœud à l’estomac. Ne pas se laisser séduire par un terroriste présumé. C’est une règle basique pour éviter les ulcères, il est peut-être trop tard.

Dès le lendemain, je roule en catimini vers Hollywood. Après avoir caché les fleurs jaunes qui trônent dans ma New-Beetle et rendent curieusement ma voiture très reconnaissable! Incroyable comme dans une grande ville comme Los Angeles, les gens vous repèrent à votre voiture. Les remarques style :« Tiens je t’ai vue à Santa Monica hier… » sont fréquentes. Cela ne m’est jamais arrivé à Paris. 

L’endroit du rendez-vous est un joli petit immeuble 1930  dans une avenue assez tranquille. 

On se croirait à la campagne et il semble qu’on peut y rentrer d’ailleurs comme dans un moulin. Je pousse la porte et me retrouve dans une superbe entrée, aménagée comme un salon avec un confortable canapé en cuir usé et des statues de marbre. Un magnifique bouquet de fleurs est posé sur une table de marbre ronde. Un immense tapis recouvre en partie un carrelage blanc et noir . C’est très étonnant. Un vrai décor de film.  Des portes-fenêtres donnent de l’autre coté sur un jardin anglais et sur un autre petit immeuble charmant avec des boites aux lettres et des petits balcons couverts de jolis pots vernissés et de plantes. Un sorte de petit monde secret. 

Sur une des boites, il y a le prénom de Noureddine, alors je commence à respirer plus fort.

Habite-t-il vraiment là ? Je lève la tête, j’ai cru voir bouger un rideau. Panique à bord. Je ressors en courant. Qu’allais-je donc faire dans cette galère ? 

Je retrouve ma voiture avec soulagement et je démarre très vite, comme si j’allais être repérée par une armée de terroristes. Quelques regrets pourtant…

Que se serait-il passé si j’avais été au rendez-vous d’hier ? M’aurait-il embrassée passionnément entre deux plantes sur un de ces adorables petits balcons, ou enfermée pour une hypothétique rançon ? 

Beaucoup de regrets quand même. 

Au retour du lycée, Adrienne m’annonce que sa retraite dans le désert est plutôt assez loin vers l’est en prenant la route de Las Vegas et, le soir même, mon époux m’explique que lui part pour un Salon à Chicago. A moi donc de conduire notre charmante petite fille parmi les coyotes. Espérons que c’est le rare moment où les cactus fleurissent !  

J’essaye d’oublier en regardant avec elle la terrible émission « Fear Factor » où les candidats se battent pour manger des cancrelats, ou d’appétissantes chenilles bleues. La bêtise n’a pas de limites dans ce pays. 

Je conduis Adrienne dans le désert sous un soleil de plomb. Son week-end KT est organisé par un Père branché, spécialiste des ados. Pour le prouver, il arbore un T-shirt « Bronzez Catho » du meilleur goût. Je reviens fatiguée par la longue route, l’interminable Freeway10 , plantée de Mac Do, qui traverse la ville dans sa grande largeur.

J’essaye de ne pas me poser trop de questions mais je n’y arrive pas. D’autant plus, qu’à mon retour une nouvelle enveloppe m’attend dans la boite aux lettres.

« Marie,

Je vous dois des explications. Je vous ai peut-être blessée en vous quittant à l’Elixir. Je n’avais pas trop de temps pour parler. J’ai beaucoup de travail en ce moment. Mais vous n’imaginez pas combien j’ai besoin de nos conversations du lundi.  Peut-être m’avez-vous « posé un lapin » car vous n’avez pas compris pourquoi je vous donnais juste une adresse? Je voulais vous surprendre et vous montrer un très bel endroit étonnant d’Hollywood, souvent utilisé comme décor de film. Je ne voulais ni être grossier ni vous inquiéter. 

Si vous le voulez bien, j’aimerais beaucoup vous emmener faire une promenade à cheval sous les lettres d’Hollywood. Au coucher du soleil, c’est le mieux, si c’est possible pour vous. C’est une balade classique accompagnée par un moniteur et il n’est nul besoin de savoir monter. Je pourrais vous amener en taxi car c’est un peu difficile à trouver. La balle est dans votre camp, comme on dit en France, téléphonez moi. Je vous redonne mon numéro de cell, car vous avez tendance à le perdre. Dites-moi quand vous êtes libre, je m’arrangerais pour l’être aussi. Je voudrais vous dire quelque chose.

Bien à vous. N »

L’élixir

1 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie passe une après-midi mémorable dans le jardin des sculptures de UCLA, en compagnie du mystérieux chauffeur de taxi.

§

Je reprends ma vie, ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Je reprends mes cours de fitness, menés tambour battant par une ancienne sergent de l’armée israélienne, qui hurle des ordres incompréhensibles dans un micro accroché à son justaucorps, qui porte bien son nom. C’est plus difficile. 

Je continue les cours d’anglais dispensés gracieusement par la Beverly Hills High School, qui permettent de rencontrer des coréens, des japonais et des guatémaltèques, mais en aucun cas de parler l’anglais . « On y va pour le fun » m’avait dit Mme Danone.  

J’erre toujours de supermarché en supermarché pour remplir le fameux panier de la ménagère. De l’écolo pas cher, dit organique, à l’écolo cher, en passant par l’indispensable magasin standard  pour la junk-food et l’essentiel (coca-cola et papier toilette) . 

Je me décide à prendre des cours de golf, prise d’un dynamisme subit, car le professeur ressemble au beau Josh Harnett dans le film Pearl Harbour.

J’évite quand même la dernière trouvaille de mes amies sportives : monter et descendre jusqu’à l’épuisement, un gigantesque escalier de 170 marches, entourées d’autres masochistes qui éructent et suent à grosses gouttes. Car non seulement cet escalier, qui ne mène a rien, a été construit pour le déplaisir des joggers de Santa Monica, mais encore, il y a foule de sisyphes pour le monter et le descendre éternellement.

Heureusement, c’est encore gratuit. 

Je vais marcher le long des plages ou sur les sentiers des montagnes sauvages incluses dans cette drôle de ville qui fleure bon le jasmin. 

Je commence le livre étrange que Nourredine m’a confié comme un secret « La Malédiction », de Rachid Mimouni.

Bref, je fais semblant de m’occuper mais j’attends.

Attendre est d’ailleurs ma spécialité. 

J’attends mon mari, drogué de travail, qui jongle avec les fuseaux horaires et les horaires tardifs. J’attends l’heure de téléphoner en France. J’ai attendu des enfants, puis leur sortie de l’école, ensuite très vite le retour tardif des mêmes quand ils sortent le soir . Maintenant j’attends  leurs venues en Californie, les vacances avec eux et j’attends toujours la sortie de l’école de la petite dernière qui commence à vouloir aller au cinéma le soir avec les copains. 

Je suis la reine de l’attente. Je ne sais pas, si comme dans la chanson, j’attends que le monde change et que changent les gens mais, imperturbablement, j’attends.

Peut-être devrais-je arrêter d’attendre pour vivre !

Alors, je range Taxi Driver dans un dossier de mon ordinateur intime, sans aller jusqu`à cliquer pour l’effacer.

Finalement, je n’aurais pas eu à attendre. 

Un petit paquet rouge, bizarrement réalisé en treillis de fils et entouré d’un superbe ruban de satin glacé, à été déposé devant ma porte.

A l’intérieur, se trouve non pas un collier de princesse orientale, mais une sorte de boite de thé. Il s’agit en fait d’un élixir de sérénité venant d’un salon de thé « L’Elixir » sur Melrose, où Nourredine me propose un prochaine rencontre «  pour converser ». Il est clair qu’il cherche à me surprendre. 

Le téléphone interrompt ma rêverie sur cet élixir mystérieux. C’est ma voisine qui m’annonce que son chien, pourtant peu mondain, est invité à un anniversaire chez un chien voisin, avec un bristol s’il vous plait. A classer dans la rubrique « Only in LA ». Je lui conseille d’aller faire un tour a la Dog’s Bakery de Century City où l’on trouve outre d’appétissants gâteaux en forme d’os, une série de cadeaux inédits. Cela va de la médaille de la vierge pour chat mystique, au costume de plage hawaïen, en passant par le smoking pour cérémonie matrimoniale canine. 

Je note ensuite soigneusement les coordonnées de l’endroit de mon prochain rendez-vous sur mon agenda et je me plonge dans la lecture de « La Malédiction », après avoir pris rendez-vous chez le coiffeur… J’ai soudain envie d’une nouvelle tête.

L’Elixir est un endroit très branché zen sur Melrose avenue. Salon de thé et herboristerie jouxtent un jardin charmant, calme et serein, qui joue très bien son rôle de havre de paix. De petits coins tranquilles et discrets y sont aménagés entre les bambous. Le regard de Nourredine m’attend derrière une fontaine chantante. 

– J’étais en avance mais vous êtes ponctuelle ! me dit-il d’un air satisfait.  De toutes les façons, j’aime bien vous attendre. 

J’aurais du le faire attendre un peu plus …

– Vos cheveux sont plus dorés aujourd’hui.

Il est décidément bien observateur, ce jeune homme. J’enchaîne, mondaine, sur ce livre qui m’a révélé une autre Algérie que celle de Camus. Je suis plus à l’aise pour la critique littéraire que pour la séduction. Nous commandons des salades de tomates à la fêta, qui me permettent de rebondir sur mon expérience grecque. Il est plaisamment cultivé. Il s’exprime de façon poétique et codée. Malgré mes efforts, je n’arrive pas à le situer très clairement. Il est à la fois complice et lointain, une vraie mine d’interrogations pour qui aime à se poser des questions. Je n’aime pas les puzzles mais j’aime à comprendre les gens. Mes contemporains m’intéressent. Le comportement de cet homme-là reste pour moi une source d’étonnement .

– Vous me posez un problème ! me dit-il soudain. ( A moi aussi!)

C’est drôle de se vouvoyer dans un pays où la langue ne permet pas le vouvoiement entre  simples mortels. 

– Vous m’en voyez désolée, en quoi puis-je vous poser problème? 

– Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez comme cela. Vous me perturbez.

Lui aussi, il commence à me perturber sérieusement, mais je ne le dis pas .

– Vous m’en voyez ravie. J’aime bien perturber. (Bonne réplique, ma grande !)

Je cache mes mains qui révèlent une perturbation certaine sous la table en redwood,.

– Vous êtes si différente des autres, si attentive aux « tréfonds » de moi-même. 

Il faudra que j’y réfléchisse à deux fois à celle là, on ne me l’avait encore jamais dite. Il rajoute doucement : 

 – Vous m’intimidez! 

Il n’a pourtant pas l’air ni timide, ni intimidé. Il semble seulement attentif au gargouillement de la fontaine, son regard détourné. Je suis troublée aussi mais je ne le dis pas. J’ai l’impression de retrouver une vieille sensation oubliée. Quand son regard se pose sur moi, la sensation s’intensifie. Ses yeux dorés ne rient plus. 

 -Vous êtes unique,  reprend -il calmement.  Excusez-moi un instant, je dois m’absenter.  

Et il s’en va. Il me plante là.

Dans quelle histoire me suis-je fourrée ? Que me veut ce type si attentif ? 

Mes mains sont moites. Et s’il ne revenait pas, et si je refusais désormais de l’écouter et si surtout je pouvais me décontracter un peu. Oublier tout, les yeux mordorés, la bouche relativement sensuelle, la voix un peu rauque et les mots. Ces mots qui se diluent en moi, qui se frayent un chemin. Ces mots ordinaires qui jouent les inoubliables pourtant. Oublier ces instants. Rentrer chez moi. Devenir inaccessible. 

Mais où  est-il donc passé ? 

Je pars faire une discrète enquête, en filant aux toilettes …  Il est au téléphone , sur le trottoir, pris dans une discussion qui apparaît animée. Je vais me rasseoir, l’air dégagé. Je feuillette nerveusement le menu et tente de mettre de l’ordre dans mes pensées. 

Il revient, avec des yeux gentils et pose une main badine sur mon épaule, en passant devant mon fauteuil en rotin :

– J’ai commandé des cafés en face, ici ils sont imbuvables. A moins que vous ne préféreriez  prendre ici un élixir aphrodisiaque, ou  autre…

Il ne manquerait plus que cela. J’ai peur de n’avoir besoin que d’un élixir de sérénité.

– Non merci…. Vous y croyez, vous, à ces élixirs, à cette herboristerie?

– Je crois à bien des choses auxquelles les américains ne croient pas. Je vais vous sembler grossier mais j’ai un contre-temps. Il va me falloir vous quitter après avoir bu le café. J’ai un rendez-vous impromptu. Mais il est impératif pour moi de vous revoir. Vous bousculez un peu mes plans. Aussi, je veux être sûr de vous retrouver.

– Mais quels plans ? 

– Nous en parlerons un autre jour … 

Monsieur Mystère et Boule de gomme part chercher nos cafés, le portable collé à l’oreille. Nous buvons rapidement, il a l’air plus soucieux tout à coup.

– Je vous contacterai, me dit-il avec un regard indéfinissable et il s’en va pour de bon, et me laisse devant la fontaine de ce petit jardin des méditations . 

Je médite drôlement. Ce type pourrait être sans problème un terroriste, un agent dormant à LA. Bonne couverture que ce taxi, on se balade partout sans attirer l’attention. Je ne vois pas comment la faculté de droit d’Assas mène au métier de chauffeur de taxi à Los Angeles. Il parle plusieurs langues, ce qui est pratique dans son métier. Il se dit afghan, a évoqué le Lycée français de Kaboul puis il a parlé de ses études à Tours. C’est louche. Il a un nom de famille plutôt farsi, j’ai regardé sur internet. Et puis, il a les yeux beaucoup trop verts. 

Je décide de ne plus le revoir.

UCLA

25 décembre 2020,

Résumé de l’épisode précédent: Après une très longue conversation dans un café de West Hollywood et une promenade sur Nemo street avec le chauffeur de taxi, Marie reprend sa vie de tous les jours…

§

Il m’a dit  « A la prochaine fois ! » . Et le jeune homme inconnu, retrouvé rue Personne, a disparu dans la ville. Je ne sais pas grand chose de lui finalement, la couleur de son taxi, son amour du français, son regard doré . Je m’efforce d’oublier cette agréable parenthèse ouverte sur fond de jacarandas, surtout le regard doré.

Je reprends mes activités de mère de famille, qui s’apparentent ici tout a fait à celles de chauffeur de taxi : Conduire pour aller à l’école, conduire pour faire des courses dans trois supermarchés différents afin de varier les menus, conduire pour le cours de surf, de Hip-hop, conduire pour amener ma fille chez une copine, conduire pour aller la chercher, conduire pour vivre, conduire pour marcher, conduire pour tout, conduire à en oublier que quelquefois on peut y aller à pied .

Mais j’aime conduire à travers les rues immenses de la ville. Les voitures rutilantes, car-waschées* toutes les semaines sont en elles-mêmes tout un spectacle. Il y a les belles américaines, très chères, à l’image de la ville, nombreuses, plus nombreuses que dans n’importe quelle autre ville. Il y a les anciennes décapotables, magnifiques, qui donnent l’impression de tourner dans un film des années 60. Il y a les plaques d’immatriculation qui donnent de la lecture aux feux rouges: « Jesus arrives », « I love leaks » , ou proposent des plans  étonnants: « Call 800forcoït » par exemple ! 

J’ai l’impression de me balader dans un gigantesque studio de tournage. D’ailleurs, on y tourne  effectivement souvent au coin de chaque rue, entre « les  star wagons » qui envahissent les trottoirs. Il y a même la bande son, avec les sirènes des pompiers aux camions rouges gigantesques, et celles des voitures de police omniprésentes avec leur devise: « We protect and we serve ». C’est vite dit!  L’ensemble de ces scènes urbaines courantes est en général survolé par des hélicoptères qui tournent au dessus de la ville, comme de gros coléoptères sur fond de ciel bleu.

La deuxième enveloppe arrive très vite, déposée mystérieusement dans la grosse mailbox typiquement américaine de la maison.

C’est cette fois-ci un plan d’UCLA (prononcez Ioucihélé), qui n’est pas une marque de sweat-shirts mais une université superbement enclavée dans la ville, à l’orée des parcs prestigieux de Bel Air. Le plan comporte une croix légendée en ces termes : “Jardin des sculptures, vous trouverez facilement, 10 heures lundi.  Bien à vous.  N”.  

N comme Nemo aussi. Cela tourne au jeu de piste cette affaire. Il ne doit pas travailler le lundi. 

Forte de cette constatation pertinente, j’escamote déjà sans remords de mon emploi du temps mon indispensable cours de body-sculpt, un incontournable angelin, quand on n’a pas de personal trainer (version plus chic). J’ai surtout pris l’inscription pour le nom du club « 24h/Fitness » et la satisfaction de savoir que j’ai la possibilité d’aller courir sur un tapis à trois heures du matin.

Cela ne m’est bien entendu jamais arrivé. J’irais bien là pourtant un soir, juste pour voir les drogués de la gym traverser la nuit en pédalant sur place …

Lundi n’est pas loin mais n’arrive pas vite. Je me surprends à attendre. Je vaque à mes activités essentiellement liées a la logistique de la maison. Je vis dans cette ville mais je n’y ai pas d’existence propre. Je suis une touriste installée. Je participe à la vie des autres. Je suis dépendante de leurs horaires, de leurs activités, de leurs humeurs. 

J’ai du temps, mais je le dissipe au soleil, je discute longuement aux terrasses des cafés, j’erre dans les magasins en soldes permanentes, je marche sur la plage de Santa Monica. Je vis sans construire dans un état de vacance tranquille . Je profite de cette admirable disponibilité qui m’a été offerte soudainement à la mi-temps de ma vie par le biais de la mutation de mon mari à l’autre bout du monde. Plus de travail et deux enfants en moins, plus de pluie et plus d’embouteillages. Plus d’identité sociale et plus d’amis proches. Plus de coups de fil le soir et plus de vie organisée. Plus de collants filés le matin et plus de réunions à 9 heures à Nanterre.  Plus de discussions avec les grands ni de baisers furtifs à 3 heures du matin qui vous disent au creux de la nuit qu’ils sont bien rentrés, plus de diners mondains et plus de réunions de famille. Plus grand chose en fait, mais un monde à découvrir, du temps à maitriser, une identité à reconstruire sous le soleil et les  bougainvilliers. Une grande liberté et une légère solitude, mais les bougainvilliers!

Je me promène dans la ville, comme je me promène désormais dans la vie, le nez en l’air, et, dans le sac, l’appareil de photo, le plan de la ville et les lunettes de soleil.

Lundi arrive et comme chaque jour, je dépose ma fille au lycée Français, plus exactement je la jette devant.

En effet, c’est, à l’image du MacDo, un lycée « drive-in », je ralentis,  un appariteur patenté ouvre la porte et ma petite chérie en uniforme siglé «Cogito, ergo sum» saute de la voiture avec sac et lunch-box en bandoulière avec la vélocité d’un parachutiste aguerri, sans saluer le pilote . 

Elle disparaît aussitôt dans une nébuleuse grise et blanche. Ensuite, je fonce au café qui n’est pas un charmant bistro en terrasse mais un « Delikatessen » un peu minable sur un parking bordé de deux immenses palmiers très LA. J’y retrouve mes compagnes de vacances, que le sort a expatriées et qui refont le monde ou discutent de l’utilité du string, devant un café servi dans un verre en plastique. Cogitent ergo sunt**. Je ne suis pas en tenue de Gym, je n’ai pas rendez-vous avec Madame Fitness ce matin. Elles me trouvent moins bavarde que d’habitude et plus élégante.  Je ne m’attarde pas, j’ai envie de prendre mon temps pour aller la-bas .

L’air est léger, le soleil déjà chaud, j’ouvre mon toit ouvrant et je fonce en musique vers Sunset boulevard pour lequel j’ai toujours eu un petit faible, car il serpente langoureusement jusqu’à la mer. Il est à cette hauteur, bordé d’immenses maisons et de murs de bougainvilliers cramoisis, fleuris d’un bout à l’autre de l’année. Face aux majestueuses entrées châtelaines du quartier de Bel Air, défile le gigantesque campus d’UCLA . Je ne me presse pas, je suis en avance et je ne sais pas où je vais. Je rentre dans ce parc immense dans la ville. Je gravis le grand escalier entouré de pelouses impeccables où rôtissent déjà de nombreux étudiants. 

Les études ont un air de vacances sur ce campus là. Personne n’a l’air de courir entre deux cours, tous ces jeunes gens se baladent entre deux bâtiments d’architecture italienne en discutant, en coréen pour la plupart .

Il est loin le temps ou j’étais étudiante, j’aurais bien aimé apprendre là, entre verdure et cloitres fleuris. Qu’il doit être bon d’étudier avec des lunettes de soleil .

– May I help you? me demande un jeune homme asiatique avec une casquette à l’envers  et une croix dans l’oreille. Il prend mon plan d’autorité et me dirige vers un grand bâtiment étonnement laid sous lequel je dois passer, m’explique-t-il. Je me mélange à cette foule de jeunes gens, je respire différemment . Et puis soudain, caché derrière le bâtiment gris, apparaît un grand jardin violet entièrement planté de jacarandas et de sculptures . 

La croix sur le plan n’indique rien de particulier, je me balade donc un moment entre les Rodin et les Maillol avant de m’installer sur un banc au soleil. Quelques étudiants travaillent sur le gazon, personne n’a l’air de s’intéresser à ce musée en plein air. Cela semble faire partie de l’environnement. 

Je prends un livre, le lieu incite à la méditation, mais je ne veux pas avoir l’air d’attendre. Il doit être bon de s’endormir là sous un jacaranda …

Nourredine n’arrive pas, il se matérialise soudain, devant moi.

-Je pensais que vous aimeriez cet endroit. Je viens souvent là …

-Vous êtes étudiant ? 

-Pourquoi me posez-vous cette question ? Il n’est pas indispensable d’être étudiant pour y venir. Voyez vous même ! me réplique -t-il comme Hélène dans la guerre de Troie … Je vous ai apporté un livre. Vous devez aimer lire. C’est un beau livre. Connaissez vous Rachid Mimouni ?

Il répond toujours à mes questions par d’autres questions. C’est un peu agaçant. De plus, je n’ai jamais entendu parler de Rachid Mimouni. J’adopte sa technique.

– Par quels détours, un lecteur de Mimouni est-il passé de Kaboul à Los Angeles en passant par Tours et le fromager hors de prix de la rue La Fontaine ? dis-je finement.

-Pourquoi cela aurait -il une importance ? me répond-il aussitôt . Ne préférez vous pas vivre au présent ? Nous allons déjeuner sur l’herbe et je vous parlerai du livre que je vous ai apporté.

Plus tard , il sort de nulle part un petit sac à dos vert qu’il ouvre précautionneusement. C’est un petit kit pique-nique à l’américaine «special sunset ». Il y a là, accrochés sur un fond de grappes de raisins mordorés, deux verres à pied et une bouteille de Chardonnay, ainsi qu’une série de petites salades colorées dans des boites transparentes. Il sort toute cette petite dinette avec soin. Il a de très jolies mains brunes. 

-Ce sont des petites entrées de chez moi, enfin cuisinées comme chez moi. 

-C’est où chez vous ?

-Dans le pays où je suis né, j’y ai quand même passé un certain temps.

-Combien de temps ?

-Quelques années… et puis voyant ma tête déconfite, il rajoute avec un sourire ironique : 

-Assez de temps pour y avoir perdu mon innocence. Ne pensez vous pas qu’on doit nous prendre pour un couple d’étudiants ? 

Non, je ne pense pas, je n’ai pas bu assez de chardonnay pour cela . Mais cela n’est pas grave. Nous conversons « à bâtons rompus » . 

 -Pouvez-vous m’expliquer l’origine de cette expression, Marie ? 

Je suis ailleurs, il est déjà midi, je bois du vin blanc frais à l’ombre d’un jacaranda et d’une femme nue en bronze. Un jeune homme me raconte d’appétissantes histoires de citrons confits et de carottes au cumin . Les légumes marinés  forment  des  taches de couleur odorantes, oranges, rouges et jaunes sur un gazon parsemé de violet. Je suis bien. Un écureuil brun essaie de me chiper un bout de pain. Le poivron gorgé d’huile d’olive fond dans ma bouche. Le chardonnay me fait tourner la tête. Le jeune homme me raconte l’Algérie de Rachid Mimouni et le soleil blanc sur les murs de la casbah. La ville a disparu. L’écureuil brun s’enfuit avec son butin. 

J’écoute, je fais connaissance avec Said , Nefissa et Palsec … les héros d’une histoire inconnue…

Je réponds aux questions sans biaiser, sans réfléchir,  sans le regarder surtout.

Je lui raconte mes enfants ainés si loin qui me manquent physiquement, je lui dit mon mari si stressé. Il m’écoute attentivement et continue toujours à me poser des questions. J’évoque mon métier abandonné à Paris, la ville grise et dorée comme il l’appelle. Il me parle de sa mère française, qui s’est convertie pour épouser son père. J’essaye de reconstituer le puzzle de sa vie mais je n’ai que quelques morceaux disparates dispensés avec parcimonie et je n’ai pas les coins. Il me décrit le ciel lumineux et les odeurs d’orangers de son pays. 

– Ici, les odeurs sont raisonnables, elles ne vous entêtent pas , elles ne vous captivent pas les sens, êtes-vous sensible à la sensualité des odeurs ? 

Le chardonnay discrètement versé car interdit sur les gazons estudiantins me rend bavarde, je  parle de la sensualité des odeurs avec le plus grand sérieux.

Je discute avec lui comme avec un voyageur d’un train de nuit, dont on sait qu’on ne le reverra point. Je dévore peu à peu les salades parfumées et je finis par m’allonger voluptueusement sur l’herbe en fermant les yeux. 

Je ne saurais pas à quel âge, il a quitté Kaboul. Je m’endors. Il me regarde respirer et peut-être goûter l’incongruité du moment, du moins pour un temps qui me semble trop court. 

– Je ne voudrais pas perturber votre sommeil, mais à quelle heure devez-vous chercher votre fille au lycée? 

Nous devons tous les deux reprendre notre boulot de chauffeur . J’avais oublié la vraie vie. Je me relève péniblement en attrapant sa main galamment tendue. Là-dessus, après un au revoir léger,  il disparaît .

Au parking du lycée, toutes les mères papotent et critiquent comme d’habitude l’établissement. J’ai l’impression de revenir d’un autre monde. Ma fille ne comprend pas que je puisse arriver en retard, alors que je n’ai rien d’important à faire dans la journée et surtout sans avoir acheté de Dulce de Leche chez Ralph . « Les mères ne sont vraiment pas toujours fiables » m’assène-t-elle d’un ton de princesse outragée. Je réponds a peine, je suis sur un petit nuage violine, droguée de mots, de carottes confites et de chardonnay de la Sonoma Valley. 

Me voyant somnolente et souriante, ma charmante enfant en profite pour relancer le grand débat de la semaine :  

– Maman, absolument toutes les filles de ma classe ont les oreilles percées!

§

*carwaschees: passées au lavage Carwash/ ** Cogito ergo sum : je pense donc je suis, Cogitent ergo sunt : elles pensent donc elles sont.

La conversation

18 décembre 2020,

Episode  3

Résumé de l’épisode précédent:

Marie reçoit chez elle un mot du mystérieux chauffeur francophone, lui proposant un rendez-vous dans un café appelé “la conversation”. Elle hésite un peu mais décide finalement d’y aller.

§

Le lieu du rendez-vous n’est pas si loin de chez moi, je pourrais presque y aller à pied. Mais ma fidèle New Beetle bleue, avec son bouquet de roses jaunes piqué prés du volant, me rassure. Elle sera là en cas de fuite ou de sortie rapide. Et puis, cela ne se fait pas à Los Angeles de marcher. 

Je vais arriver  en retard. Normal, les jeunes gens peuvent attendre.

Et puis, j’ai pris un petit peu de temps pour me préparer et faire oublier la première impression : une mère de famille épuisée aux pieds gonflés. On a sa dignité quand même.

Je roule doucement en respirant bien, sur Lomitas Drive, je traverse toutes ces rues parfaites bordées d’arbres variés, palmiers mythiques pour Canon et Foothill, et puis les magnolias fleuris de Crescent. Les trouées vertes se font plus intimes avant l’arrivée sur Doheny, rue frontière entre Beverly Hills et West Hollywood, où se trouve « La conversation ».

Je longe le café et me gare dans le parking sur Nemo street. Je peux rentrer ainsi discrètement par la porte de derrière. 

A ma grande déception, mon chauffeur de taxi ne semble pas du tout surpris de me voir, même par ce passage dissimulé. Il dit simplement  : « J’aime votre voiture, elle vous va bien »

« La conversation », en français s’il vous plait, est un petit  salon de thé, style bonbonnière, tenu par un couple gay du quartier. C’est tranquille et hors du temps. Taxi Driver a fait visiblement un effort de toilette. Sa queue de cheval est coiffée  avec soin.  Je ne sais pas quoi dire, je me sens très intimidée. Il me regarde en prenant son temps comme si j’avais été convoquée pour un casting:

– Vous n’avez pas l’air surpris de me voir ? 

– Non, je pense que ce qui est écrit est écrit.  Que boirez-vous ?  

Il a les yeux irradiants. Je prends prudemment  mes lunettes de soleil.

 – Voulez vous aller à l’intérieur ? me dit-il aussitôt d’un ton courtois. Non franchement, je suis plus à mon aise derrière mes lunettes.

–  Non, non, j’aime le soleil.

– Moi aussi, le ciel plein de soleil, celui de « l’étranger », de Meursault je veux dire.

Comme la conversation ne comporte pas de guillemets, je le regarde d’un air interrogateur.

Heureusement il continue. 

–  J’aime assez Camus. Alors, dites-moi, est-ce que vous avez hésité à venir ?

– Un peu, mais voyez-vous, comme j’avais perdu vos « post-it » bleus et que vous aviez l’air si motivé pour parler français…… »

Il regarde longuement ses longues mains bronzées.

– Vous n’avez pas pensé que j’étais plutôt motivé par votre conversation en particulier ou encore même par vous en particulier…  Il sourit sans ironie. Je ris nerveusement. Il n’a peur de rien ce type là.

–  Non, pas vraiment, vous êtes quand même un peu jeune et franchement. …. 

Il m’interrompt avec à propos, car je ne savais absolument pas comment j’allais finir ma phrase. 

– L’âge n’a pas vraiment d’importance vous savez. Mais parlons d’autre chose.

Cà y est, je suis peut-être tombé sur un « escort-boy » en mal de clientes. Il y a justement un film qui vient  de sortir sur le sujet, qui semble habituel en Californie. 

– Quel est votre prénom? 

– Je m’appelle Nourredine.

– Et cela signifie ? 

– Cela signifie quelque chose comme la lumière de Dieu, en toute simplicité bien entendu. Vous n’avez donc rien à craindre …  rajoute-t-il en riant. 

Il dit encore :

–  Je veux tout connaître de vous, vous devriez commencer par retirer vos lunettes de soleil. 

Cela fait bien longtemps que quelqu’un ne m’a pas dit cela. 

Nous parlons de mille riens et d’un peu de tout, en buvant du  mauvais café jusqu’au déjeuner, et puis nous  déjeunons dans la foulée en nous racontant nos vies, surtout la mienne. Il reste assez évasif sur la sienne. Son père est afghan, sa mère est française. Il a obtenu sa carte verte grâce à la loterie organisée par l’immigration. Il parle un français élaboré et désuet avec une forte prédilection pour le passé simple, le sien ne l’étant peut-être pas. Il essaie de me raconter l’Afghanistan, dont je ne sais pas grand chose. Une vraie tour de Babel. On y parle tant de langues que je m’y perds. 

Il aime la poésie, les silences dans la conversation, et l’odeur du jasmin lui aussi.  

Le long de Doheny drive, il y a une série de jacarandas en fleurs, et il a choisi l’endroit pour cela. 

Je lui explique ce que veut dire Nemo, et m’étonne qu’une rue de West Hollywood porte ce nom. Il me propose aussitôt d’aller s’y promener, tandis que je lui raconte l’Odyssée.

Proposition totalement exceptionnelle à Los Angeles, où personne ne marche jamais, sauf à un rythme de course à pied, pour faire de l’exercice afin d’être beau et musclé.

La promenade est  plus longue que je ne l’imaginais.

Je suis partie pour une heure, et je suis arrivée en retard à la sortie de l’école sans détour par le supermarché.  Quelle drôle de journée!

Cette nuit là, je rêve que je rentre en scène, sans connaître mon texte. Je suis à la fois anxieuse et excitée, quand s’ouvre le rideau rouge. Cela doit être l’ambiance de Los Angeles!

90210

11 décembre 2020,

Episode 2

Résumé de l’épisode précédent:

Mai 2003: Marie prend un taxi à l’aéroport de Los Angeles pour rentrer chez elle. Celui-ci est conduit par un jeune chauffeur de taxi mystérieux, francophone et francophile, qui intrigue beaucoup sa passagère …

§

Le jacaranda est un arbre magnifique, même un peu magique. 

A ses feuilles toujours vertes, succèdent pendant le joli mois de mai, des grappes de fleurs d’un violet si intense qu’il vous fait cligner les yeux et même parfois aimer Dieu. Tous ces nuages bleus qui bordent les rues peignent l’humeur en  rose et puis tapissent le macadam des rues de la ville d’un épais tapis parme. Mais quand elles pourrissent, les fleurs sentent une odeur nauséabonde, comme pour faire oublier la trop grande beauté de leur éclosion. 

Je reprends mes habitudes californiennes, c’est facile à cause des bougainvilliers: Les allers et retours au lycée Français pour déposer et chercher Adrienne, le café et les copines,  les courses, la gym, les cours d’anglais « as a second language ». Tout un programme !

J’habite à Los Angeles ou plus exactement à « 90210 » qu’on prononçe ici « Nain-o-tou-ouann-o »  ! Ce n’est pas une réserve indienne, mais Beverly Hills, commune fort connue en Europe, mais curieusement moins ici, ou plutôt dans les autres états américains qui l’appellent par son code postal, titre américain d’un célèbre feuilleton. Ici la vie se confond  toujours avec le cinéma !  Ainsi ma nièce de New-York a dit à son père :   « Tu te rends compte quelle chance ils ont,  ils vont aller habiter Nain-o-tou-ouann-o !  »

Quand je dois épeler mon adresse, mes interlocuteurs ne comprennent qu’au moment où je prononce la formule magique, le code secret qui pourra les promener en décapotable de préférence , à la poursuite de Will Smith le long des rues impeccables de la ville jardin, bordées de palmiers alignés :  « Nain-o-tou-ouann-o ». 

Apparaissent alors le flic ou le clochard de Beverly Hills, le poste de police et la mairie, la High school ou le Beverly Hills Hotel rose et désuet, Julia Roberts et Marilyn , suivies de Richard Gere et du père de la mariée, sur l’écran des imaginations mises à rude épreuve par les nombreuses productions  hollywoodiennes. 

J’habite donc là, dans une maison entourée de rues de feuilletons, de maisons de stars mortes et même parfois vivantes, dans une verdure extrême et une végétation digne d’un parc botanique exotique. Cerise sur le gâteau, j’habite sur Rodéo Drive, et quand je donne mon adresse, mes amis me disent en riant  : « Non , mais ta vraie adresse ! » . C’est ma vraie adresse. 

Dans la réalité, c’est vraiment comme dans les films, en plus tranquille… Les rues paysagées sont désertes sauf à l’aube où quelques courageux joggers vont courir  sur les contre-allées tirées au cordeau, et le vendredi quand les jardiniers mexicains viennent tondre et entretenir les jardins, fleuris en permanence. 

Le reste du temps, je suis seule à marcher dans les rues mythiques de Beverly Hills .

Ce matin, c’est l’odeur du jasmin qui fait tourner la  tête, ce matin, l’air est transparent. Ce matin je chante « If I was in LA » dans ma voiture en écoutant « California Dreaming » et à travers mon toit ouvert, défilent les palmiers des rues manucurées de Beverly Hills. J’ai lu le Los Angeles Times tout à l’heure et cela m’a comme souvent mise en joie. Aujourd’hui, j’y ai appris  que les dépanneurs de  Dell, qui travaillent en Inde, et donc la nuit pour eux, devaient prendre des noms d’acteurs américains pour être soit-disant plus proches de la culture de leurs clients. Ainsi, si vous recevez un coup de fil de Robert de Niro ou de Clint Eastwood, il ne faut pas se réjouir trop vite, cela sera  probablement un technicien de Dell …

Dans la cuisine, sur la table ensoleillée m’attend le courrier. Rien de passionnant, les incontournables et épaisses publicités, des coupons de réduction, mon copain Ralph Fresh Fare m’annonce les promotions de la semaine sur le jambon de dinde sans gras et la salade d’œufs sans œufs …  les factures habituelles … Et puis il y a une enveloppe sans timbre, tout a fait incongrue, sur laquelle est écrit: « Pour Marie », suivi d’un obsolète  “E.V.”  encore plus stupéfiant.

Je me fais un café en regardant la missive blanche en douce. J’ai la sensation que c’est une petite boite de Pandore autocollante que cette enveloppe là. Je la laisse tomber un moment comme un faire-part qu’on aurait peur d’ouvrir. Je vais lire mes mails en tâchant d’oublier le courrier.

Je ne tiens pas longtemps. 

Devant l’ordinateur, aucun copain n’est à l’écoute à l’autre bout du monde, pour me faire oublier cette sacrée enveloppe. Je retourne à la cuisine. 

C’est un simple mot, aux lettres équilibrées qui se détachent bien, comme une évidence, sur le papier:

“Mademoiselle Marie,

Pour notre première rencontre, j’ai pensé que le café « La Conversation » serait tout à fait adapté. Je vous y attends lundi prochain à 10 heures du matin. C’est au coin de Doheny et de Nemo Street. J’espère que vous viendrez. (Ben voyons !…). Si toutefois vous aviez un empêchement, je vous y attendrais le lundi suivant. Ne tardez pas trop à cause de la floraison des jacarandas.

Bien à vous,

Votre chauffeur de taxi, 

PS : N’ayez aucun souci, l’endroit est très bien fréquenté.” 

Cela tombe mal, j’ai envie d’aller dans des endroits mal fréquentés ces temps-ci.

Ce type a décidément de la suite dans les idées …mais curieusement la corvée du supermarché me semble plus légère aujourd’hui. Je me sens d’humeur joyeuse ;

Evidemment, je n’avais pas pu, faute de coordonnées, signaler ce farouche francophone  à l’association des Français de LA. Ensuite, il est clair qu’il est vraiment motivé pour bavarder en français.

Le mieux est peut-être alors d’y aller, de reprendre ses coordonnées, de lui donner celles de l’association, de papoter pourquoi pas un moment en buvant du café , une  activité classique ici .

Tout cela n’a en fait rien d’exceptionnel, ni même d’excitant.

Cette formulation “de première rencontre” est certes un peu cavalière, mais peut-être due à une méconnaissance de la langue… Bon, c’est décidé, je louperai le cours de gym menée par une poupée Barbie, sadique de toutes les façons. Le rayonnement de la culture française est en jeu …

Le temps des Jacarandas

Dimanche 6 Décembre 2020,

Comme prévu, je vais vous raconter une drôle d’aventure qui m’est arrivée à Los Angeles, il y a bien longtemps, et qui m’a inspiré une suite.

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Episode 1

Los Angeles, le 11 mai 2003, 

Naturellement, il fait beau à Los Angeles quand nous atterrissons.

C’est en habituée que je prends le couloir où les chiens de l’administration peuvent à loisir renifler mon bagage à main. Il s’agit de détecter le camembert illicite ou le saucisson susceptible d’attenter à la sécurité du territoire américain ! Les chiens bien nourris ont le poil brillant et ressemblent à Rintintin. Les policiers sont rutilants et beaux comme dans les films hollywoodiens. Il est clair que l’avion d’Air France est particulièrement suspect. Les autorités californiennes sont moins regardantes avec la British Airways. 

« Welcome to Los Angeles » souhaite une pancarte.

Arrivent ensuite les appariteurs responsables de la fluidité des queues, qui répartissent  avec autorité le troupeau de voyageurs abrutis que nous sommes  devant  les consoles des agents de l’immigration bardés de badges dorés qu’ils arborent comme des étoiles de shérif. 

Une  fois tous « les non-american citizens » rangés entre deux cordes et embrigadés comme à Disneyland, les inspecteurs du remplissage des papiers peuvent intervenir. Certains d’entre nous sont déjà recalés à cette épreuve et les rigolos qui disent s’appeler Mickey Mouse font en général une cuisante expérience du sens de l’humour yankee.

J’ai les pieds gonflés et je suis fatiguée. J’essaye de faire rentrer mon imperméable infroissable à la Marlène Dietrich dans mon sac fourre-tout et regarde avec admiration ma voisine. Impeccable, l’œil fait, la poitrine moulée dans un top décolleté, celle-ci se dandine sur des talons vertigineux, son passeport à la main tandis que je tente vainement de desserrer mes lacets. Elle a déjà l’uniforme de Los Angeles.

L’agent d’immigration, visiblement lui même récemment immigré, me regarde d’un air sévère et passe d’un air soupçonneux mon visa dans une machine magique qui va tout lui dire sur ma vie .

-«  Welcome back ! Comment va le stock dans le secteur de votre mari ? »

Je peux enfin récupérer ma valise bourrée de mini saucisses sèches et interdites, destinées à la lunch-box de ma fille, mentir effrontément au dernier contrôle à ce propos, et j’arrive au milieu d’une foule hétéroclite d’où émerge un nombre considérable, de ballons en forme de coeur et de Winnie the Poo. 

Ni ballon ni bouquet ne me sont destinés. Rien de prévu mais rien d’imprévu. Je regarde un peu quand même, on ne sait jamais, je suis à LA.

J’ai trop chaud, je traîne ma valise qui roule mal jusqu’à la station de taxis, je m’engouffre dans la voiture désignée par le préposé de service. La logistique est à l’américaine. Je n’en ai plus pour très longtemps. Il est  à minuit et demie à  Paris et 15h 30 en Californie.

Je donne mon adresse au chauffeur dont je ne vois que la queue de cheval et je ferme les yeux.

– Quel est votre itinéraire préféré ?  Me demande  curieusement « la queue de cheval » . 

Allons bon, c’est un débutant ou quoi, il n’y a pas trente-six chemins pour rentrer chez moi et j’ai horreur de donner mon itinéraire en anglais, surtout après onze heures d’avion. Méfiance c’est peut-être un piège à touriste mal informé. J’explique brièvement avec mon plus bel accent. 

-« 405, sortie Santa Monica Blvd » et je lève la tête. Les yeux sont moqueurs dans le rétroviseur. Je m’endors un peu. Une sonnerie me fait sursauter. Je fouille fébrilement dans mon sac et retrouve in extrémis mon portable californien. Oui, je suis bien arrivée et je viendrais récupérer Adrienne tout à l’heure. Je referme les yeux, mais une nouvelle sonnerie retentit.

« Ne vous inquiétez pas, c’est mon ordinateur » me dit alors le chauffeur dans un français parfait : « Dormez tranquillement … « Je ferme une nouvelle fois les yeux, mais un doute m’envahit. Je rouvre un œil fatigué, nous passons devant « Ross Dress for Less » le long de l’autoroute. Nous sommes bien à Los Angeles  et il m’a bien parlé français. 

La curiosité m’empêche de me rendormir.

– Vous parlez français ?

– Absolument, mais malheureusement, en Californie, je perds mon vocabulaire, me répond–il, très mondain, je n’ai pas trop l’occasion de converser dans la langue de Molière… Aujourd’hui, c’est mon jour de chance, car vous êtes montée dans mon taxi. J’ai toujours l’espoir de conduire des Français mais je n’en ai transportés que deux fois depuis le début de l’année. Pourtant, j’ai appris méticuleusement  les horaires d’Air France. Vous venez de Paris ?

– Oui, je suis parisienne mais j’habite ici maintenant.

– Je comprends, mais vous y habitiez auparavant ?

– Oui,  je suis ici depuis deux ans. 

– Quel quartier de Paris ?

– Du coté de la Porte d’Auteuil. 

– Vraiment, quelle rue exactement ?

– Rue Boileau, vous connaissez le coin ?

– Assez bien, dit-il en riant comme si j’avais fait une bonne blague. Est-ce qu‘il y a toujours cet excellent fromager, rue La Fontaine, près du carrefour avec l’avenue Mozart ?

Je suis sidérée …Ce type est en train de me parler de la fromagerie hors de prix de la rue La Fontaine, les voitures défilent sur la 405 et nous passons devant l’immense bâtiment  de Ross .

La conversation est totalement surréaliste.

– Oui, toujours, vous m’avez l’air de drôlement bien connaître le quartier. Vous étiez aussi chauffeur de taxi à Paris ?

– Non,  j’étais étudiant, et j’habitais dans ce quartier.

– Ah, vous étudiiez quoi ?

– Le Droit à Assas.

– Vous n’avez pas d’accent …Je n’ose pas demander pourquoi il est chauffeur de taxi ici alors, deux ans après le 11 Septembre en plus . 

– Merci, mais j’ai fait une partie de mes études secondaires en province, vous savez. A Tours !

– Vous êtes là depuis longtemps ?

– Depuis deux ans moi aussi… j’aimerais vraiment rencontrer des Français et parler plus souvent. …J’ai été à la chambre de commerce de France mais rien n’est organisé pour cela. Vous aimez Serge Lama ? Moi, je l’aime beaucoup.

– Vous devriez vous inscrire à Los Angeles Accueil, ce serait une bonne opportunité pour vous pour converser et pour elles aussi de vous rencontrer. Il y a peu d’hommes.

Il rit et se retourne. Il est très jeune et assez beau aussi. Il pourrait poser pour Armani. Nous parlons…un peu de tout.  

A l’un des feux de Santa Monica, il griffonne son adresse sur un post-it bleu dur et me le tend. 

– Pourriez-vous me communiquer toutes les coordonnées de cet organisme « Los Angeles Accueil » s’il vous plait ?

– Je vous ferais envoyer leur journal, comme cela vous verrez.

Il me regarde droit dans les yeux et me dit d’une voix tranquille :

– Vous revenez au bon moment, c’est la saison des jacarandas.

Je ne sais pas si c’est la fatigue ou le décalage horaire, mais je ne me sens pas très bien tout à coup. Je dois avoir un peu de fièvre. Vivement qu’on arrive.

Devant la maison, il se gare précautionneusement, arrête le moteur et se retourne encore : « Veuillez, s’il vous plait, me rendre mon papier, je vais vous mettre un autre numéro de téléphone où me joindre » 

 Bien entendu, je ne retrouve pas son  précédent post-it englouti définitivement dans le bazar de mon sac. Je m’énerve, il sourit et très calmement,  prend un autre post-it et  écrit  à nouveau son adresse et ses deux numéros de téléphone. Il a une belle écriture.  Je paye. 

– Je vais porter vos bagages jusqu’à votre porte. 

– Non, ce n’est pas la peine. 

– Mais si. Il reste encore quelques hommes galants.

Nous nous arrêtons à la barrière de mon jardin. 

 Il hésite un peu et puis me lance avec un sourire de petit garçon sage :

– Nous pourrions peut-être boire un café ensemble, un jour, ne pensez vous pas, ou si vous le préférez, même un apéritif ?  

Il ne manque pas de réactivité ce jeune homme là malgré son français désuet. Je ne réponds pas et je voudrais surtout m’éloigner de ce regard là. Je m’enfuis presque avec ma valise à travers le jardin . Alors il revient  tranquillement vers son taxi vert et me hurle : 

«  Dites-moi au moins votre nom ! »

Je m’entends répondre « Marie » et je cours me réfugier à la maison.  

Il a raison. C’est le début de la saison des jacarandas  à Los Angeles, et l’air est voluptueux.

Mais j‘ai eu beau chercher, je n’ai pas retrouvé les post-it bleus!

Sauvé des eaux

Mercredi 2 Décembre 2020,

Cette chronique n’est pas le début du feuilleton annoncé mais, comme vous le savez, l’actualité n’attend pas!

La nuit dernière, j’ai très mal dormi à cause de Kevin Escoffier. le skipper de PRB, une entreprise de bâtiment que personne ne connait, mais qui est en train de se faire connaitre.

Pour ceux qui ne suivent pas la course du Vendée Globe, c’est l’un de ces vrais aventuriers fous qui font le tour du monde en solitaire, normalement sans aide, sur des bateaux si sophistiqués qu’ils volent vraiment à une allure folle sur une mer déchainée. Ces bateaux qui coûtent une fortune aux sponsors semblent néanmoins se briser assez facilement.

Le grand favori, Alex Thompson, qui n’arrête pas de participer depuis des années, a dû réparer une première avarie à quatre pattes et sans doute en costume Hugo Boss au fond de son vaisseau. Tenez vous bien, la structure de son bateau s’est fendue, presque au début de la course. Je vous déconseille fermement la fibre de carbone si vous voulez du solide. Certains ont pensé que les techniciens anglais qui avaient justement renforcé cette structure extraordinaire, n’étaient pas aussi compétents que les français! Et puis ensuite, après une réparation miraculeuse, un OFNI (Objet Flottant Non Identifié) a cassé l’un des deux safrans. Cet objet mystérieux peut être un container tombé d’un bateau, ou même une baleine, qui risque aussi sa peau dans une telle collision. Exit Alex!

Le deuxième favori, Jeremy Bayou, a dû rentrer vite fait aux Sables d’Olonne après quelques avaries et surtout un safran cassé. En tous cas, le skipper ne se souvient pas d’un choc ! Le bateau a pu être réparé dans les délais et il est reparti gaillardement, sans doute après avoir refait son plein de steaks Charal. A l’allure des problèmes sur ce Vendée Globe, il va surement rattraper ses petits camarades.

Nicolas Troussel, lui, a démâté sans raison apparente pendant la nuit , et comme un prince des mers à la tour abolie, a dû abandonner la partie.

Bref, revenons à Kevin Escoffier qui naviguait lundi dernier en début d’après-midi à 27 noeuds sur une mer houleuse avec des creux de cinq mètres . Au sortir d’une vague violente, son bateau a tapé comme d’habitude mais avec un drôle de méchant bruit. Il va jeter un oeil. Le bateau est cassé en deux après le mât, comme plié, et l’eau s’y engouffre à toute allure. Comme c’est un héros, il enfile à la même allure sa combinaison de survie, envoie un texto d’appel à l’aide à la direction de la course en précisant que ce n’est pas une blague, s’approche de son radeau de survie avec lequel il est éjecté dans la mer immense, à mille miles de toute terre habitée. Il arrive à ouvrir son bib. L’eau est à 15 degrés. Son bateau coule à pic.

Pendant ce temps là, l’inénarrable Jean Le Cam devait se faire réchauffer du pot au feu, plat qu’il privilégie pour les coups de vent. C’est alors qu’il reçoit un coup de fil de l’organisation de la course pour qu’il se déroute vers le bateau de Kevin Escoffier. “Le roi Jean” active son signal d’homme à la mer (MOB) et part à la recherche de Kevin qui arrive à se glisser dans son radeau de survie, petite tente flottante instable dans une houle de cinq mètres. Ce dernier va y rester 12 longues heures. Vers 17 heures , Jean Le Cam aperçoit le radeau entre deux masses d’eau mais n’arrive pas à le récupérer avant la nuit. Plusieurs autres bateaux de la course sont alors déroutés pour quadriller la mer immense et tenter de retrouver le frêle esquif. Nous passons la soirée sur notre ordinateur à surveiller leurs manoeuvres et à regarder “Marine Traffic” pour tenter de repérer un cargo qui pourrait leur venir en aide. Il y a juste deux cargos isolés, trop éloignés du champ d’action, et la distance avec l’Afrique du sud est trop grande pour faire venir un hélicoptère. Il y a plus de 35 noeuds de vent.

Ils sont juste au bout du monde !

J’ai du mal à m’endormir, je m’imagine affronter une houle de cinq mètres de haut, au milieu d’un interminable champ de vagues monstrueuses, au coeur d’une nuit froide et noire. Je me réveille à l’aube, et mon portable qui est au courant de tout, sait déjà qu’après plusieurs manoeuvres périlleuses, Jean vient de récupérer Kevin qui tremble encore. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Le sauveteur a dit :”Putain, t’es à bord ! C’était chaud !”. ” Mais tu es tombé dans une bonne maison”, insiste Jean, qui doit réchauffer le riz de veau qu’il gardait pour Noël.

Une vraie épopée qui va sans doute se terminer aux iles Kerguelen où Jean déposera Kevin, le malchanceux chanceux “qui a eu le temps de méditer… “.

Les filles doivent être plus prudentes, mais Isabelle Joschke a quand même perdu son balcon arrière qu’elle a réparé de son mieux, et Clarisse Cremer s’est brulée avec son thé sur un endroit sensible de son individu. Sam Davies d'”Initiatives coeur” va bien, mais reste un peu nerveuse quand son mari, Romain Attanasio, qui concourt aussi, monte en haut de son mât pour réparer quelque avarie.

Cependant, il me semble que les foils, sortes d’ailes chargées du décollage de ces bêtes de concours, fragilisent l’aventure de ces marins fantastiques. On vient d’apprendre qu’un de ceux de Sébastien Simon était à moitié arraché, Thomas Ruyant (Association Linked Out) a du couper l’un des siens, etc… En bref, ces nouvelles techniques pour aller plus haut et plus vite, m’évoquent les problèmes d’Icare qui voulait voler trop près du soleil !

Peut-être que leurs ailes de géants les empêchent de marcher ….

Retour au pays

Jeudi 26 Novembre 2020,

Le temps des baluchons!

“Je reviens, je reviens au pays … sous le vent et la tempête, j’ai mené mon bateau, … je reviens le coeur en fête, jusqu’aux portes du hameau….”

Eh oui, il fallait bien revenir un jour et nous avons fini par trouver un vol sur Aegean airlines, comme quoi l’Egée nous aura transportés jusqu’au bout du voyage. Et puis le vent devenait mauvais !

L’avion pour Paris, fort rare, était du même coup plein à craquer, et la distanciation sociale compliquée. Je n’étais pas à coté d’un Hermès aux pieds ailés mais d’un agriculteur afghan, originaire d’un village à la frontière ouzbek. Il vivait en France depuis sept ans et travaillait “dans le bâtiment”, du côté de Metz. Il m’a expliqué sa longue odyssée, périlleuse, ponctuée de pauses moins agréables que celles d’Ulysse, en Iran d’abord , puis en Turquie, et finalement en Grèce où il a laissé sa Pénélope qui n’a pas pu venir en France, faute des précieux papiers nécessaires. C’était il y a trois ans. Ce mois-ci, il était allé justement à Athènes dans l’espoir d’en obtenir enfin, sachant “qu’il n’était pas assez riche pour continuer à payer deux logements”. Je fus bien heureuse de savoir que son épouse avait un logement autre qu’une tente à Lesbos.

En débarquant à Roissy, dés la sortie de l’avion, nous avons été accueilli, par des costauds de la police des frontières, lourdement armés, qui nous ont scrutés d’un oeil sélectif et anti-clandestin. Ils auraient pu en profiter pour prendre notre température tant qu’à faire, comme cela se fait à l’entrée des restaurants de Singapour. A la livraison des bagages, mon voisin baladeur n’était point là, ce qui m’a inquiétée, car il devait aller prendre un TGV pour rentrer chez lui. Finalement, nous l’avons revu à la sortie avec un unique petit baluchon. Les migrants voyagent léger.

Nous avons pris un taxi et surtout surpris un chauffeur qui dormait dans les sous-sols de l’aéroport désert, et qui avait été réveillé en sursaut par la responsable des taxis qui ne voyait rien venir. Quand celui-ci a ouvert son coffre déjà presque plein, nous avons compris qu’il vivait probablement dans son véhicule, et le ciel de Paris m’a semblé vraiment très gris. On peut être migrant dans son propre pays.

Je pensais alors n’avoir jamais n’avoir jamais rencontré d’Afghan mais dans le taxi, du fond de ma mémoire m’est revenue une anecdote. Il m’était arrivé, il y a bien longtemps, une histoire étonnante à Los Angeles où j’habitais alors, si surprenante que j’avais songé à l’utiliser comme un début de roman. J’ai d’ailleurs commencé à l’écrire, et j’ai retrouvé avec un grand bonheur ma prose de l’époque. Le roman attend sa suite. Je me propose de vous le faire découvrir dans un prochain blog, façon série. Cela nous changera agréablement de l’actualité du déconfinement, vos commentaires seront les bienvenus et me motiveront grandement pour en achever l’écriture.

Bon, je dois vous laisser car j’ai un zoom de fête pour Thanksgiving avec ma famille américaine, française, chilienne, singapourienne and so on ! On n’arrête pas le progrès !

Jours tranquilles à Kilada

Dimanche 15 Novembre 2020,

Nous voici donc ancrés dans la jolie baie de Kilada, immobilisés par le confinement en Grèce.

Petit exercice de grec!

Le matin, les pêcheurs tournent doucement autour de nous, munis d’un trident comme Poseidon, et jettent à l’eau d’étranges lignes faites de lacis de rubans blancs. Cette technique artisanale m’a semblé mystérieuse et, renseignements pris, c’est un moyen ancestral pour attirer les pieuvres qui sont très futées avec leurs cinq cerveaux. D’ailleurs, malgré une observation patiente à la jumelle, je n’en ai vu aucun arriver à en pêcher. Cela doit être un prétexte pour sortir faire du sport.

Notre ami le poissonnier, avait en revanche pêché des loups de mer à l’aube. Il répond au charmant nom d’Eros, mais avec sa barbe, il ressemble plutôt à Agamemnon partant à la guerre de Troie, il ne lui manque plus que le casque corinthien. Toute sa famille est venue se confiner au village. Il y a dans la boutique, Maria, la grand-mère, une petite vieille dame charmante, toute de noir vêtue qui ne pouvait pas rester seule, et papote allègrement avec ses deux petites filles étudiantes, Maria et Héléna, qui vont travailler à distance. Leur “Yaya” est assise devant la petite table censée être le bureau du patron, et sirote du café. La mère, Electra, vide les poissons dans l’arrière-boutique en riant et m’offre une grenade de son jardin. Mon grec moderne reste basique, mais je progresse. Comme je possède bien la phrase : “Comment t’appelles-tu ? (Ti iné onoma sou ?)”, je connais les prénoms de tout le monde.

Au mur, il y a bien-sûr, comme toujours, la photo du grand-père et de nombreux clichés en noir et blanc du bateau familial, et du tout petit village de pêcheurs de Kilada au début du siècle. Un grand poster des poissons de la Méditerranée, plus récent, sous lequel deux énormes seaux sont piqués soigneusement les centaines d’hameçons des lignes de pêche, complètent la sobre déco. Un détail sur le sol m’amuse. Le carrelage ordinaire et moderne, brisé à un endroit, été réparé par un bout de marbre poli ! Tous les étals à poissons sont d’ailleurs en marbre. Nous sommes bien en Grèce où les hommes ont des noms de rois et où trainent partout des morceaux de marbre : “La Grèce, c’est beaucoup de rois et de chèvres éparpillés sur du marbre ” disait Hélène dans “la Guerre de Troie n’aura pas lieu”. Les chèvres ici ne sont pas loin, elles broutent le long des rivages.

Le boucher d’ailleurs s’appelle Léonidas, comme le roi de Sparte mort à la bataille des Thermopyles. Il est blond et fringant comme son illustre prédécesseur. Au dessus de son comptoir trône la classique photo de son père mais aussi celle de ses petites filles, et plus surprenant , celle de ses troupeaux. Ici, en fait , souvent, le “kréopoleio”, littéralement “celui qui fait la viande”, est aussi éleveur et il montre ainsi la qualité de sa marchandise. C’est pourquoi la plupart du temps, l’épouse est une bouchère sexy, tandis que son époux s’occupe de la matière première!

Il y aussi dans le village de minuscules épiceries qui vendent de tout , même des portes-bougies rouges en forme de croix pour mettre sur les tombes. Le culte des morts est bien vivant ici. Un jour, dans une boulangerie de Poros, j’ai désigné à la vendeuse un de ses pains ronds qui me semblaient bien appétissants. Elle a refusé gentiment en me précisant que je ne pouvais pas l’acheter, car c’était le pain pour les morts. Les morts doivent sans doute continuer à aller chercher leur pain à la boulangerie, dans ce pays peuplé de dieux.

Le village n’est pas touristique. La seule entreprise importante est le chantier Basimakopoulos où doit hiverner notre bateau. C’est pourquoi, en saison, beaucoup de “voileux” viennent diner chez Nikos. Et puis, il y a bien sûr “les Américains”, qui sont les descendants des marins de Kilada partis pêcher ailleurs au début du siècle dernier, car ils n’avaient pas de quoi nourrir leur famille. Ils reviennent en vacances l’été, et rient très fort à la taverne de Nikos. La diaspora aime à retrouver ses racines et montrer ses succès.

Maria, qui tient la station-service est née dans le New-Jersey, et ressemble à la Callas. Elle allait chez sa grand-mère de Kilada, chaque été. Et puis, après un divorce aux Etats -Unis, elle est rentrée au pays épouser son amour d’enfance, le garagiste. Très entreprenante , elle loue maintenant des voitures et a créé une laverie automatique. Le sens du business de son éducation américaine s’est associé à son sens de l’hospitalité, ancré dans ses gènes. Comme toujours, les petites histoires de chacun s’inscrivent dans la grande Histoire.

Les drames du monde semblent bien loin de notre baie. Pourtant, ils nous rattrapent quand même. Notre vol de retour pour Paris est annulé à cause de la pandémie. Et, plus touchant, beaucoup d’abeilles viennent chaque jour agoniser sur le pont de notre bateau. Les néocotinoïdes ont-ils envahi même le mont Hymette?

Les dieux devront-ils se passer un jour d’hydromel ?

Odyssée confinée

Mardi 10 Novembre 2020,

Depuis ma dernière chronique, nous avons vécu quelques aventures.

Talonnés par la tempête, nous avons filé comme le vent, laissant dernière nous des ports qui fermaient leurs portes devant la force d’Eole et la fureur de Poseïdon . Après une très longue et tumultueuse navigation, nous sommes enfin arrivés dans l’île de Poros où nous pensions souffler nous aussi, à l’abri. Mais le virus nous a rattrapés ! La Grèce a annoncé un confinement général, et l’interdiction de naviguer à partir du samedi 7 novembre à potron-minet.

Nous avons donc dû de nouveau rapidement mettre les voiles, malgré une météo peu engageante, pour arriver à temps près de notre port d’attache où notre Cipango doit hiverner.

Nous sommes maintenant confinés dans notre bateau qui est mouillé dans une baie tranquille, en face du charmant village de Kilada, où nous pouvons aller en annexe nous ravitailler avec une autorisation dans la langue d’Homère. Nous avons là, il est vrai, une splendide vue sur la mer!

C’est bien installés dans notre carré que nous avons fêté dignement la défaite de Trumpy, en buvant du Prosecco. L’organisation du parti républicain semble commencer à pêcher, puisque la grande conférence de presse annoncée au Four Seasons de Philadelphie, fut finalement tenue dans une zone industrielle, sur le parking d’une entreprise de jardinerie du nom de “Four seasons total landscaping”, entre un crématorium et une librairie spécialisée pour adultes avertis ! Tout un symbole, pendant que le futur ex-président jouait au golf. Cette période de transition est appelée celle du “canard boiteux” outre atlantique. Question canard boiteux, avec Donald Trumpy, nous sommes largement servis. Il lui reste encore un peu de temps pour disjoncter, ce qu’il fait assez facilement. Continuera-il à battre des ailes comme un canard sans tête ?

Nous sommes dans un bel endroit, bien loin des soucis du monde et nous allons rester ici quelque temps à bricoler, méditer, écrire, cuisiner, peindre ou pêcher. La baignade en mer est autorisée, et l’eau se réchauffera peut -être, une fois le coup de vent passé. Nous avons passé notre dernière soirée, avant le confinement, dans notre taverne préférée, bondée comme à l’accoutumée, à nous régaler de grosses crevettes fraiches de la mer Egée. Nikos, notre hôte, nous a proposé de nous conduire si besoin était dans la ville voisine, pour faire des courses, tout en nous servant du rosé de Kranidi. Le sens de l’hospitalité grecque est toujours ardent. Demain, nous irons voir ce qu’a pêché notre ami Eros le poissonnier !

Hier, nous avons joué une partie de scrabble acharnée avec nos enfants confinés à Singapour et à Paris, et nous avons beaucoup ri, c’est un moment hebdomadaire privilégié où nous avons vraiment l’impression d’être tous ensemble. C’est Pénélope de Paris qui a gagné. Je le dis car son prénom s’insère bien dans cette chronique, bien qu’elle ne fasse pas de tapisserie.

Le soir, je regarde le soleil se coucher trop tôt sur les montagnes qui m’entourent, et j’écoute les frémissements doux de l’eau sur la coque, en attendant que se lèvent les étoiles dans la nuit d’encre.

Cette nuit peut-être, j’entendrais les sirènes chanter au loin, car le vent semble cesser.

Mais tout à coup, le crépuscule oublié, les vents catabatiques, qui descendent de la montagne, se déchainent en hurlant, et transforment du coup notre carré douillet en “Haut des Hurlevent “! Le bateau ensorcelé danse frénétiquement dans tous les sens avec eux, malgré son ancre solidement ensouillée ! La nature est toujours la plus forte et nous le rappelle sans cesse allègrement. C’est assez impressionnant, surtout le bruit lancinant de ces vents rafaleux qui hululent comme un concert de loups affamés dans la nuit. Nous allons nous coucher, saoulés par le bruit et le vin de Kranidi sans doute.

Plus tard, dans la nuit ou peut-être dans nos rêves, nous entendrons enfin le chant des sirènes, qui séduisirent le rusé Ulysse attaché au mât de son navire pour ne pas plonger dans les flots avec celles-ci !