J’ai écrit ce texte le 25 avril 2003, il y a 19 ans … Impossible de croire à quelle vitesse passe le temps et surtout la vie ! A l’époque, j’habitais en Californie, et c’était la guerre d’Irak ! Il semble que les hommes sont incapables de vivre en paix. Oui, surtout les hommes !
Date : vendredi 25 avril 2003
Objet : Pâques et Passover
C’est la semaine sainte, j’ai presque oublié le dimanche des Rameaux, cher à mon père, qui porte ici le joli nom de « Palms Sunday ». Sur Sunset Blvd, le parc de la grande maison au coin de Maple drive est couvert depuis déjà longtemps de lapins gigantesques, et d’œufs immenses.
Ces gens-là ont le sens de la déco, à Noël, les pères Noël dansent la gigue dans leur propriété et pour Halloween, monstres et cadavres rivalisent pour interpeller le flot continu de voitures. Ils ont de la place pour stocker tout ce matériel digne d’une super-production !
Vous ne le savez peut-être pas, ici ce sont les lapins qui apportent les oeufs de Pâques, et, depuis un mois, les pâquerettes fleurissent sur les cours de golf. Au supermarché, les gondoles débordent de produits casher et, sur les sacs, on me souhaite un « happy Passover » en hébreu. Je me sens décalée, point de menu de Pâques, de gigot d’agneau en promotion, pas la moindre salade de pissenlits… Le magasin Rite Aid a retiré de ses rayons de beaux oeufs roses, débordant de GI en tenue de combat, sous la pression d’associations bien-pensantes. De toute façon, la guerre est censée être terminée.
Jésus Gonzales, de Twentynine Palms, est rentré au pays les pieds devant, et la seule femme indienne impliquée dans ce combat, qui n’était pas le sien, a été tuée, malgré les prières de la tribu Hopi et donnera son nom à la Squaw Mountain qui sera débaptisée, dans cinq ans à cause de problèmes de procédure.
Il y a bien sûr en Irak trop de morts et trop peu de montagnes pour honorer ainsi les innocents pris au piège de cette guerre d’intérêt des Grands, qui ne sont pas partis la faire.
La famille de Rebecca est partie, elle, au grand complet en « camp religieux » dans un hôtel chic de Marina del Rey car, pour les juifs orthodoxes, les menus et les rites de Pâques sont compliqués.
Nous décidons d’aller skier dans la Sierra Nevada, comme les cloches ne passeront pas par ici, que nous n’irons pas chercher les oeufs dans le jardin des Closeaux, que ni les premières asperges ni le pissenlit sauvage n’arriveront jusqu’à Bristol Farms, et que mes parents, grands organisateurs de fêtes pascales reposent, désormais unis pour l’éternité, dans le cimetière de la Ferté-Beauharnais (Loir-et-Cher) auprès du Beuvron qu’ils ont tant aimé.
Je sais que ma sœur prendra la relève, et que, dans le jardin du Bourg, les cloches passeront. Retentiront alors les rires de ses petits-enfants à moitié syriens et qu’ils seront loin de la guerre qui ne touchera pas, je l’espère, leurs grands-parents, bédouins dans le désert au sud d’Alep…
On évoquera sans doute, entre la poire et le chèvre cendré, les tracts de la propagande « schleu » en forme de cloches envoyés par les avions allemands en avril 45 : « Nous venons de Rome, les Anglais n’y sont pas ! » Tradition pascale oblige !
Je roule dans la nuit, Patrick dort épuisé par le poids de la conjoncture, Pénélope veille, fidèle, et me saoule de rap.
Nous traversons des villes de Western, coincées entre le grand désert de la Death Valley et la Sierra Nevada, superbe et présente malgré le noir absolu : « Independance », « Bishop » dont beaucoup de fils sont partis, si on en croit le nombre de rubans jaunes accrochés aux arbres qui signifient « Safe return for our troops ».
L’autoroute, droite et efficace, arrive par miracle et sans lacets, jusqu’aux pieds de l’appartement que nous avons loué. Grâce au sens pratique indéniable de ce pays, nous nous retrouvons dans un confortable canapé, devant un feu allumé en 10 secondes et une télé avec magnétoscope au mitan de la nuit… à 3 000 mètres d’altitude. Rien à voir avec les appartements à la montagne de notre métropole ; ici, il y a de l’espace et notre « one bedroom » pourrait héberger deux familles nombreuses de skieurs à Val d’Isère. Le lendemain nous prouve une fois de plus l’efficacité de la logistique yankee, si, toutefois on sait se servir d’un ordinateur. Et nous nous retrouvons, très vite, en haut de pistes larges et damées à la perfection, entourées de sapins, avec une vue imprenable sur un horizon si large qu’on aperçoit au loin le Half Dome de Yosemite. Pénélope apprend comme il se doit à glisser sur un Snow Board, car le ski est bien sûr ringard désormais… Je chante sur le remonte-pente, je n’avais pas skié depuis si longtemps.
J’avais oublié la blancheur irisée de la neige, le ciel si bleu, le côté divin de la montagne qui fait croire, l’espace d’un instant magique, qu’on se rapproche de l’éternel.
A propos d’éternel, le dimanche de Pâques, dès l’aube, nous étions à la recherche de l’église catholique du coin cachée derrière le golf. Nous pensions être les seuls à huit heures du matin. Le lieu de culte ultra moderne, était bondé de jeunes, de vieux, de bébés, dont un de trois jours, qui n’avait pas encore retiré son bonnet « Mammoth hospital », de « Côte Est », de bûcherons californiens, de soixante-huitards aux cheveux longs, de femmes policiers irlandaises au profil de vierges, de baptisées de Pâques coréennes en robe de mariées, d’Hawaïens, d’Indiens, de rockers, de mexicains aux blousons siglés, de minettes hollywoodiennes aux nombrils à l’air, et nous, en tenue de ski, étions vraiment déconcertés.
Dans un coin, trônait le “baromètre des donations” : 2,4 millions à ce jour. Optimistes, ils avaient gradué jusqu’à 3,5 millions. C’est qu’on donne des sous à la quête ici, plutôt des chèques d’ailleurs qu’on dépose discrètement dans un panier de velours.
Dans la station, tous les gens qui travaillent arborent des oreilles de lapin roses. C’est Pâques, quand même… les épreuves de surf, et de ski alpin se terminent à ski nautique dans une piscine glacée. J’ai bien ri.
Pendant ce temps-là à Bagdad, on ne cherche non pas des oeufs mais toujours des armes de mass-destruction, et on trouve des dollars bien cachés, des Chiites qui s’autoflagellent, des Sunnites qui sortent des lapins, des Kurdes accompagnés d’Ali-Baba et les 40 voleurs.
Ils ont ouvert la boîte de Pandore, mais ils ne le savent pas.
Qui est déjà ce Pandore ? pourrait dire Donald Rumfeld, qui n’a pas étudié le grec et le latin. (Un autre Ronald inculte viendra un jour trop vite)
Le soir de Pâques, un nouveau feuilleton hollywoodien commençait : HELEN OF TROY, sous titré « Desire is War »
Qui, dans sa vie, n’a pas eu la tentation d’ouvrir sa petite boîte de Pandore ?
Je vous souhaite le bonsoir.