Samedi 13 novembre 2021

Poussés par un bon vent dans les voiles, nous sommes arrivés jusqu’à Chalcis qui enjambe le détroit de l’Euripe entre la région de Boétie sur le continent grec et la luxuriante ile d’Eubée.

Ce détroit est remarquable par le vieux pont qui le franchit à son endroit le plus étroit. La largeur n’y est que de 38m, alors que l’ile d’Eubée longe le continent sur près de 160 km. Le qualificatif de “vieux pont” est plutôt mérité, au sens où le premier pont fut bâti à cet endroit vers 340 avant Jésus-Christ. Souvenez-vous, c’était au moment où Alexandre le Grand faisait sa campagne d’Asie! Le pont fut reconstruit de multiples fois, sous toutes les formes possibles: “pont de pierre”, “pont levis”, “pont barrage”, “pont tournant”, pour finalement aboutir en 1962 à ce “pont rétractable”, dont les deux parties glissent et disparaissent sous la chaussée.
Les courants qui passent sous le vieux pont sont un vrai mystère qui a troublé philosophes et scientifiques depuis des lustres. Aristote (384-322 avant JC) fut l’un des premiers à s’y intéresser et y alla jusqu’à mourir à proximité (Bon, en fait, il avait hérité de la maison de sa mère à Chalcis).

En effet dans ce goulet se produit un curieux phénomène. Les courants peuvent y atteindre 6 noeuds. Ils sont donc comparables à ceux du raz Blanchard au large du cap de la Hague dans le Cotentin, connus pour être parmi les plus puissants courants de marée d’Europe, et ceci alors que les marées en mer Méditerranée sont très faibles, de moins de quarante centimètres. Un autre détroit en Méditerranée, le détroit de Messine, entre la Sicile et la Calabre, connait des courants importants mais ils ne changent de sens que deux fois par jour et de façon régulière. Le courant dans le détroit de Chalcis peut, lui, changer de sens jusqu’à sept fois par jour de façon erratique et violente!
Après Aristote, de multiples sommités ont cherché à comprendre l’origine de ce phénomène, de Strabon à Erastothène et Pline l’Ancien. C’est finalement au XIXème siècle qu’un savant suisse, Francois-Alphonse Forel, a résolu l’énigme en identifiant le phénomène des “seiches” sur le lac Léman. Pour les “Techies”, il s’agit d’une oscillation de l’eau provoquée par le vent ou une variation de la pression atmosphérique, qui entre en résonance et engendre une onde stationnaire qui s’intensifie progressivement sur des périodes qui varient de quelques minutes à plusieurs heures (pas simple!). Un exemple connu en France est Port-Tudy sur l’ile de Groix, où des “seiches” peuvent parfois atteindre des hauteurs de deux mètres sur des périodes de quatre minutes. A Chalcis, le phénomène se manifeste de façon différente avec des courants importants et erratiques selon les conditions météo. Les courants sont tels que plusieurs clubs de canoë-kayak ont établi des parcours de slalom pour s’entrainer en profitant des multiples courants et tourbillons qui affectent le passage.
Vous comprendrez que, dans ces conditions, il faille suivre les consignes de la capitainerie du port pour le passage du vieux pont. La ville s’est développée sur les deux rives. Le vieux pont est donc un point névralgique. Il ne s’ouvre que la nuit, une fois la circulation ralentie, quand les eaux tumultueuses se sont calmées et le courant redevenu navigable. L’attente peut durer plusieurs heures, sans que cela puisse être correctement prédit. En pratique, le fameux pont peut s’ouvrir aussi bien à vingt deux heures qu’à minuit ou trois heures du matin, et ceci pour une durée de quelque dizaines de minutes, le temps que les bateaux passent du nord au sud et du sud au nord, avant de se refermer.
Les bateaux mouillent ou accostent sur le quai et vont payer leur écot dans l’après-midi. Puis tout le monde attend que les courants s’apaisent un peu ! Comme nul ne sait quand cela arrivera, il faut mieux prévoir de quoi dîner! Enfin, au milieu de la nuit, le pont s’illumine et s’ouvre en rentrant sous lui même, pour laisser le passage aux bateaux. C’est impressionnant. Chaque bateau est ensuite appelé par son nom par le capitaine du port, une capitaine en l’occurrence, qui gère la manoeuvre de main de maîtresse, d’abord pour savoir si l’équipage est prêt , ensuite pour sonner le signal du départ qui claque dans la nuit grecque: “Cipango, Cipango, Go now!”

Anticipant une longue attente, j’étais partie dormir. A trois heures du matin, réveillée par la VHF, je suis sortie pour lever l’ancre, en petite tenue malgré l’heure tardive. Quand je suis arrivée sur le pont, toute une foule d’admirateurs étaient présents sur la rive, et nous ont longuement applaudis sous la nuit étoilée. Je me suis pris un moment pour la reine d’Angleterre, saluant lentement de son carrosse d’une main majestueuse, alors que j’étais en petite nuisette. C’était magique! Enfin un peu de reconnaissance de ma vaillance!
Il a fallu, une fois le pont franchi, aller mouiller plus loin et dormir enfin du sommeil du juste.
Le lendemain, une mauvaise surprise nous attendait. Le maître de l’océan Poseidon avait disséminé d’énormes méduses rondes qui voguaient doucement dans la mer …
















