Caviar et cormorans

Samedi 13 Mars 2021,

Si vous faites partie des privilégiés qui sont invités à L’Elysée, et auxquels on servira peut-être du caviar, celui-ci ne viendra pas de la mer Caspienne mais sera du caviar bien français ! C’est vrai quoi, pourquoi seuls les Russes pourraient fabriquer du bon caviar ? Et ce caviar français qui doit plaire à Montebourg, viendra d’un tout petit village de Sologne, voisin du mien : Saint Viatre, dans le Loir et Cher. Pour votre culture générale, sachez que saint Viatre était spécialisé dans la guérison du paludisme, assez courant autrefois dans cette terre de marais qu’était la Sologne.

L’origine de cette implantation n’est pas banale. En effet, à l’origine, une noble famille de pisciculteurs belges implantée depuis des lustres au plat pays élevait des poissons classiques depuis des générations. L’un des leurs, sans doute fatigué de frayer dans les eaux de l’entreprise familiale, décida de s’installer à Saint Viatre, séduit peut-être par une accorte solognote, ou par les nombreux étangs poissonneux autour du village. Cet aventurier s’installa au bord du Néant, une charmante rivière, qu’on pouvait traverser en quelques minutes sur un pont de bois.

Tout se passait fort bien pour le nouvel arrivant jusqu’à l’entrée en scène des écologistes hollandais et danois. Je vous explique. Les Hollandais comme les Danois avaient pour coutume de ramasser les oeufs de cormorans qui nidifiaient sur leurs territoires et de s’en délecter, pendant de longues parties sur les plages du grand nord. Cela limitait les naissances, et les cormorans partaient ensuite pour le grand sud.

Mais tout changea quand les écologistes des pays du Nord décidèrent d’interdire le ramassage des oeufs de cormorans. “Les corbeaux de mer” se reproduisirent alors de façon exponentielle et décidèrent de s’installer partout où le soleil brillait et où les poissons pullulaient plutôt que de voler loin vers d’arides contrées. C’est ainsi, que des colonies entières de cormorans s’installèrent définitivement en Sologne, mais aussi dans les régions riches en élevages de truites et autres mets raffinés pour cette bande de vauriens.

Ce fut une vraie catastrophe pour les pisciculteurs ! On en référa à l’Europe qui pondit de son coté des kilomètres de textes. On autorisa la chasse au cormoran pour protéger au moins les alevins mais comme l’oiseau lui même ne se mange pas…, le succès fut mitigé ! Seuls les professionnels tentaient d’arrêter le carnage ! “Vous en voyez 100, il y en a mille” nous expliqua, la piscicultrice du Cernéant “. Chaque cormoran dévore un kilo et demi de poisson par jour, aussi l’invasion eut bientôt fait de vider les étangs de la région de leurs habitants.

Il y a 10 ans, notre famille de pisciculteurs, lassée de passer ses nuits à guetter les prédateurs une arme à la main, décida de changer son fusil d’épaule. Elle se lança donc dans l’élevage d’esturgeons qui restent sagement au fond des étangs et dont la peau très dure résiste aux becs acérées des cormorans. Et cela marche très bien…

Si vous voulez goûter , en toute simplicité , “l’émotion au naturel”, n’hésitez pas à vous laisser tenter par le caviar de Sologne.

Rien que le prix vous provoquera une émotion profonde !

Il faut savoir changer d’orientation!

“Making of” de la série!

5 mars 2021,

801 North Rodeo Drive, 90210 Beverly Hills, California

Vendredi 5 Mars 2021

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Si “Le temps des jacarandas” est un récit fictif, le décor de l’intrigue est tout à fait réaliste.

Mes sources d’inspiration ont été nombreuses et variées, en voici quelques unes:

-Une conversation avec un chauffeur de taxi francophone et francophile qui m’a transportée de l’aéroport de Los Angeles à chez moi en mai 2003, et que je raconte au premier épisode. Ce récit là est parfaitement réel.

-La ville de Los Angeles, pleine de surprises, qui semble être un gigantesque plateau de tournage ! Tous les lieux décrits et les histoires concernant la cité des anges sont exacts.

-Le livre “Les cerfs volants de Kaboul” de Khaled Hossein qui est sorti justement en mai 2003 aux Etats-Unis. Nour aurait pu participer à la vérification des faits historiques évoqués dans le livre. Son auteur, un exilé afghan, vit en Californie. Cette année-là également, un producteur, réalisateur et scénariste afghan, Siddik Barmak, a reçu la caméra d’or à Cannes et le Golden Globe pour le film “Osama”.

-Un diner en 1983 à San Francisco à coté de l’historien de la Wells Fargo Bank qui ne connaissait pas Lucky Luke alors qu’il parlait français et auquel j’ai conseillé d’acheter quelques albums pour son musée. Un mois plus tard, j’ai reçu une carte de remerciement, me prévenant que le conseil d’administration de la Wells Fargo venait de prendre la décision majeure d’acheter toute la collection de Lucky Luke.

-Le sort des maisons “historiques” à Los Angeles qui ne plaisent pas aux acheteurs suivants et qui sont souvent rasées sans état d’âme pour en construire des neuves, car la législation est extrêmement libérale à ce sujet. Il n’est pas rare de voir des demeures superbes disparaitre en quelques jours.

-La magnifique maison où j’habitais sur Rodéo Drive, construite en 1913, qui avait été louée par Joe Kennedy (Le père du président) pour sa maitresse Gloria Swanson qui jouait alors dans Sunset Boulevard, film que je vous recommande de voir ou de revoir.

-Une émission sur la concurrence terrible des scénaristes d’Hollywood et leur créativité sans limite pour trouver de nouvelles idées. Par ailleurs, il est courant que les personnes qui travaillent dans l’univers du cinéma à LA combinent plusieurs emplois. Le statut d’intermittent du spectacle n’existe évidemment pas aux USA.

-la vie aussi bien-sûr, où tout est source d’inspiration; une conversation, une rencontre, un geste de la main, une odeur de jasmin… Tout est bien enfoui au fond de nos mémoires et remonte à la surface au gré de l’écriture d’une histoire.

J’espère vous avoir distrait un moment de la pandémie et je vous remercie d’avance pour vos commentaires.

La clé de l’énigme

25 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Au dernier moment, avant de déménager à Paris, Marie reçoit une carte postale de Nour, qui lui dit être parti dans son pays pour un tournage.

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Deux ans plus tard, je conduisais ma new-beetle bleue à Paris, en écoutant probablement “California Dreamin’ “, car le ciel était bien gris ! “I’d be safe and warm, if I was in LA“… Mon amie Mifolette m’appela alors pour me proposer d’aller au cinéma voir un film dont elle avait entendu parler à la radio.

Nous nous sommes donc retrouvées toutes les deux au Pathé Boulogne. L’action se passait à Los Angeles, comme souvent. C’était l’histoire d’un scénariste brillant en mal d’inspiration (comme Joe Gillis dans Sunset Boulevard) qui travaillait à temps partiel comme chauffeur de taxi, pour discuter avec ses clients venus d’ailleurs et puiser dans leurs histoires des idées nouvelles pour nourrir son imaginaire.

Un matin de printemps, il charge à l’aéroport, une mère de famille parisienne séduisante et sympathique, qui l’intrigue par ses questions et avec laquelle il prend plaisir à parler français. Il s’arrange pour la revoir, et tombe éperdument amoureux d’elle.

Prisonnier de son propre scénario de départ, notre scénariste doit improviser constamment pour rester crédible, au point de s’installer dans sa propre guest-house…

La suite de l’histoire, vous la connaissez! C’était la mienne. A la fois fascinée et infiniment troublée, j’ai assisté à ma propre aventure sur grand écran. Nour avait changé de nom et choisi Tarik (qui signifie “l’astre de la nuit”en référence à Vénus). Mais la vedette féminine, une actrice française qui me ressemblait vaguement en nettement plus sexy, s’appelait Marie!

Enfoncée nerveusement dans mon fauteuil rouge, j’ai revu toutes les étapes de notre idylle, nos lieux de rendez-vous, nos conversations interminables, notre pique-nique sur le campus d’UCLA, notre promenade sur l’observatoire du Griffith Park, les rires des italiens sous les lettres d’Hollywood, le dialogue écourté avec l’ami qui risquait de gaffer au bar du Polo Lounge, nos échanges passionnés, nos découvertes sur les chemins secrets de LA, et même des instants d’émotion imperceptibles comme une main qui tremble un peu ou un regard qui se trouble soudain!

La fin du film était cependant un peu différente de ma réalité. Nour-Tarik écrivait régulièrement de petits messages à Marie, qu’il gardait dans une grande enveloppe pour lui donner à son retour. Au mois de septembre, il y ajouta un dernier mot pour lui fixer un rendez-vous dans sa nouvelle maison, accompagné d’une nouvelle clé, fixée soigneusement avec du scotch. Et… il déposa la grande enveloppe dans la boite aux lettres de Marie comme il en avait l’habitude ! Mais Marie ne vint jamais au rendez-vous ! Et ensuite, elle disparut de son horizon.

Avant le générique, une dédicace me prouva que je n’étais pas en plein délire : “Ce film est dédié à Marie, alias Lady Rodéo”.

J’ai pensé alors à la phrase de Camus :”Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été !”

Mais l’affaire ne restait pas claire.

A la sortie du Pathé Boulogne, j’étais sonnée, mon coeur divaguait, mais Mifolette était en pleine forme.

-Pour moi, c’est un coup du mari, il est rentré avant elle à Los Angeles, et il a trouvé l’enveloppe ! Si cela se trouve, tu l’as déjà rencontrée, cette Marie!

-Tu sais, Mifolette, Los Angeles est une très grande ville ! Et puis, c’est juste une histoire, il faut toujours une fin un peu romantique pour les Américains.

-Pas du tout, c’est pas du tout ce qu’il a raconté. Il a dit que le scénario était strictement autobiographique, que c’était son histoire. Quand il est revenu après son tournage, Marie n’habitait plus là. Sa maison était à louer.

-Mais c’est qui ” il” ?

-Mais le scénariste ! J’ai écouté un interview de lui sur France-Inter, il parle très bien français, il est venu faire la promotion de son film à Paris. La journaliste lui a même demandé s’il ne venait pas pour retrouver Marie.

-Et qu’est ce qu’il a répondu ?

-Attends, il a dit : ” Peut-être ! Ce qui est écrit est écrit!”

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Ah ! J’oubliai ! Le titre du film était : “Le temps des Jacarandas”

https://embed.music.apple.com/fr/album/california-dreamin-single/1440795791?i=1440796325

THE END

La mort dans l’âme

Vendredi 19 Février 2021

Résumé de l’épisode précédent : Marie et sa famille doivent repartir précipitamment à Paris pour l’enterrement de la soeur de Marie.

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Evidemment, il faisait mauvais quand nous sommes arrivés à Paris. Le ciel pleurait aussi. Le chauffeur de taxi était bougon. Tout était gris.

Après une mauvaise nuit, nous sommes partis en famille dans notre village que ma soeur aimait tant et où elle devait être enterrée. Elle avait écrit dans un des ses poèmes: “La Sologne adoucit la peine la plus forte, demain sera vivant, je me lèverai tôt.” Elle se trompait. Malgré son rire joyeux qui résonnait encore dans notre coeur, la peine s’est incrustée en nous définitivement. Et pendant les lendemains pluvieux, nous mîmes notre vie au temps mort.

Mon séjour s’est ensuite prolongé, car mon mari a appris, en allant faire un tour au siège de son entreprise, qu’il devait être muté à Paris. Il est donc vite reparti clore ses dossiers d’hommes d’affaires affairé. De mon coté, j’ai dû trouver au plus vite un lycée pour Adrienne et préparer notre retour en France. Ma fille, furieuse, fit donc “une deuxième rentrée”, sans soleil cette fois, dans un établissement inconnu mais heureusement sans uniforme comme aux USA! Elle ne comprenait pas pourquoi il fallait se réveiller alors que le jour n’était pas levé, et cherchait les bougainvilliers sur le chemin de l’école.

Ce n’était pas vraiment une bonne période pour quitter Los Angeles et affronter le crachin parisien. Aussi, pour les vacances de la Toussaint, nous sommes reparties toutes les deux vers la Californie pour dire au revoir aux amis, et organiser le déménagement programmé. Le soleil était bien au rendez-vous, mais il n’y avait pas de message de Nour. J’ai quand même été faire un petit tour rapide du coté de Roxbury Drive. Le terrain semblait être en passe d’être réaménagé.

La ville s’était comme d’habitude couverte de citrouilles, de fantômes, de toiles d’araignées et de squelettes endiablés pour fêter Halloween. Pour célébrer “la saison de la sorcière” nous sommes allées dans un magasin incontournable sur Wilshire Boulevard du nom de “Aaahs”, transformé en caverne apocalyptique. Devant celui-ci, un géant juché sur des échasses, et habillé en grande Faucheuse, hélait les voitures et leur indiquait la direction du parking. De l’entrée de ce paradis pour accessoires de l’enfer sortaient des hurlements effroyables et des torrents de fumée. Nous avons traversé le très créatif rayon des accessoires où les mains tranchées jouxtent les mentons de sorcières et les “RIP” autocollants pour pierres tombales décoratives. Qui donc ici comprend cette abréviation? Les latinistes ne sont pas vraiment monnaie courante dans le grand Ouest. Adrienne hésitait un peu entre un costume de diva gothique et de diablesse sexy, ce qu’elle est au naturel ! A la sortie, “la Mort” et sa faux qui s’embêtait un peu, nous a raccompagnées au parking en papotant. C’est mal payé comme job, parait-il, mais on rencontre du monde!

Le temps était évidemment divin pour la Toussaint. La plage de Santa Monica était, quant elle, plantée de plus de mille croix de bois qui symbolisaient tous les soldats morts en Irak dans la semaine. Chaque dimanche, celles-ci étaient installées à l’aube par des vétérans pacifistes, avec le décompte des morts américains inscrit sur une petite pancarte. On ne compte pas les autres , la plage entière n’y suffirait pas. “Requiescant In Pace!” L’effet était saisissant mais n’incitait pas à la baignade, malgré la douceur de l’air.

Nous avons rempli des cartons tant bien que mal avec les morceaux de notre vie californienne, jusqu’à l’arrivée des déménageurs qui ont eu vite fait d’embarquer dans leur camion ma new-beetle bleue, pour une croisière transatlantique et de nouvelles aventures.

Au dernier moment, avant de rentrer dans le taxi pour l’aéroport, je suis quand même allée jeter un oeil dans la boite aux lettres. Il y avait une carte postale ancienne qui semblait avoir beaucoup voyagé : “Chère Marie, J’ai du partir pour un tournage dans mon pays. je reviendrai bientôt. Ne m’oubliez pas ! N. ” Elle était postée de Kaboul et représentait le lycée Français à sa construction, en 1922.

Nous sommes quand même repartis pour Paris. Car ce qui n’est pas écrit n’est pas écrit !

L.A. BLUES

Vendredi 12 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent : Marie est rentrée à LA, mais quand elle retourne sur les lieux de ses rencontres avec Nour, il n’y a plus rien de la charmante guest-house et de la grande hacienda. Tout a mystérieusement disparu, comme dans un rêve.

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La stupeur passée, j’ai d’abord essayé de comprendre calmement ce qui avait pu arriver. Nour était la solution. J’avais réussi à traduire son mot en dari, envoyé aux Sables blancs. Il signifiait littéralement : “Mon coeur s’est serré pour toi” Cette formule poétique veut dire, parait-il, “Tu me manques”. Comment peut-on être Persan?

Ensuite, j’ai laissé un message sur son cellphone comme on disait à l’époque. Par ailleurs, j’ai procédé à une fouille minutieuse de notre boite aux lettres juste au cas où un message m’aurait échappé.

Enfin, je me suis dit que le producteur qui avait prêté la maison à Nour avait pu vendre celle-ci et que les nouveaux propriétaires avaient du la faire raser pour en reconstruire une autre plus à leur goût. C’est triste mais fréquent ici, la législation étant très libérale, seuls quelques sites éminemment historiques sont un peu protégés, mais les jolies maisons un peu anciennes, mêmes construites par des architectes renommés, ou les demeures de célébrités sont détruites sans la moindre hésitation, pour construire plus grand, plus clinquant, plus laid parfois… Souvent, les nouveaux propriétaires jurent tous leurs grands dieux aux vendeurs inquiets vouloir préserver avec le plus grand soin ces lieux rares. Ce ne sont que des promesses verbales. Le lendemain de la vente, les bulldozers arrivent.

Aussi est-il est fréquent de voir dans les beaux quartiers de Los Angeles de splendides maisons détruites en deux jours, avant d’être reconstruites… Selon les mauvaises langues, elles subissent le même sort que les femmes californiennes, on se débarrasse des vieilles pour en prendre des neuves!

Je suis retournée dans les bureaux de West Hollywood où Nour avait une boite aux lettres…Il n’y avait plus son nom mais j’ai quand même laissé un petit message, les larmes au bout des mots !

Il faut croire que les dieux n’étaient pas favorables à mon retour car le pire restait à venir. A la déception, est venue se rajouter une souffrance terrible.

On m’a téléphoné ce soir pour me dire que ma soeur chérie, après avoir souffert mille morts, s’était endormie définitivement dans la vraie.

On m’a téléphoné ce soir vendredi 19 Septembre pour m’annoncer que ma soeur chérie était morte le samedi 20 Septembre à des milliers de kilomètres d’ici, dans une nuit que je n’ai pas encore vécue. 

On m’a téléphoné ce soir, pour me dire que ma soeur chérie nous avait quittés, comme si elle pouvait nous quitter. Ce n’était pas son genre !

On m’a téléphoné ce soir pour me dire que ma soeur chérie s’était « éteinte », comme si elle pouvait s’éteindre, ma flamboyante soeur! Elle était si jeune, si drôle, si belle  !

A l’heure où j’épluchais des oignons devant ma télévision débile, ma soeur chérie se mourrait. Son corps gracieux était devenu trop fragile et l’a laissée tomber.

Saloperie de maladie. Saloperie de mort. Saloperie de vie.

Ce soir, je ne vais plus parler, je ne vais plus écrire, je ne vais plus respirer, je ne vais plus pleurer, je ne vais plus dormir, je vais attendre dans la nuit californienne, les derniers instants qu’a vécus ma soeur chérie pour la veiller en paix.

Demain, nous repartirons en France, mais nous aurons beau remonter les fuseaux horaires, nous ne rattraperons pas le temps perdu. Je serai présente à l’enterrement de mon passé.

Décalages en séries

Vendredi 5 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent: C’est la fin de l’été, Marie retourne à Los Angeles pour la rentrée scolaire.

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Paris 13h15 – A Roissy, pour notre retour dans la ville des Anges, tandis que le préposé vérifiait avec soin mon visa, une jeune recrue arriva en tapinois. La sécurité étant renforcée, elle était préposée à une fouille minutieuse des valises et visiblement ravie de porter un uniforme. Elle avait dû rêver d’être hôtesse, mais un strabisme malencontreux avait, à mon avis, contrarié sa carrière.

Elle jeta un œil peu discret sur mon passeport par-dessus l’épaule de son collègue concentré sur nos papiers :

-Alors, comme cela vous êtes une Française qu’habite l’Amérique ?

J’acquiesce.

-Beverly Hills, ça me dit quelque chose… Dites-moi, entre nous, c’est pas un peu « bourge » comme coin ?

Le terme me semble si décalé (vous me comprendrez) que je reste d’abord coite.

-Disons que c’est un petit peu chic.

-Je vois très bien, me dit-elle, c’est le genre de banlieue où il n’y a que des pavillons.

C’est cela… Je ne précise pas que la moyenne des pavillons fait mille mètres carrés… mais je lui explique qu’à Los Angeles, il y a surtout des « pavillons ».

– Ah! LOS ANGELESSS!!! me dit-elle avec des étoiles dans les yeux.

-Cela doit être formidable avec tous ces acteurs dans les rues ! Elle n’a pas tout à fait tort car on en rencontre beaucoup au supermarché, en jogging et mal coiffés. On ne les reconnait d’ailleurs pas toujours. C’est ainsi qu’un 24 Décembre, Tom Hanks m’a demandé mon avis sur un cadeau de dernière minute!

Notre contrôleuse regarde alors d’un air accablé ma valise à inspecter qui roule toute seule mais ne grimpe pas encore sur les tables sans une aide musclée.

– Vous savez, je ne vais pas arriver à la porter, alors je vais juste fouiller votre bagage à main, mais il ne faudra pas le dire….

Je la rassure en lui affirmant n’avoir aucune arme dans mes affaires.

-Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, pour les terroristes, j’ai l’œil !

Los Angeles, 17h40 – Le chauffeur de taxi, moins séduisant que Nour, nous propose d’aller à San Diego plutôt que de tenter de prendre la 405 North, il a raison, il y a des embouteillages monstrueux. Il n’a jamais vu cela, nous non plus, sauf ce matin sur les périphériques parisiens, il y a 17 heures environ. Quand il nous demande d’où l’on vient, nous lui répondons, Adrienne et moi en même temps, avec notre plus bel accent : From Parissss !

Alors il se retourne vers nous et s’exclame : Ah! PARISSSS!!!! Et dans ses yeux, brillent les mêmes étoiles que dans ceux de la jeune préposée aux bagages de Roissy.

C’est cela le mythe !

Nous arrivons bien décalées à la maison. Il est plus de 2 heures du matin à Paris.

Le surlendemain en pleine forme, je dépose Adrienne au Lycée Français, dans son uniforme flambant neuf pour la rentrée . Elle a presque sauté de la voiture, d’un pied expert, toute à la joie de retrouver ses amis.

Je suis au rendez-vous du “Los Angeles Café”. Rien n’a beaucoup changé, ni le parking de Cheviots’Farms entouré de massifs poussiéreux, ni les trois palmiers efflanqués, ni la terrasse ensoleillée du Delikatessen égyptien. Les habitués sont toujours là. Le patron m’accueille en français, la vieille dame dévore toujours ses œufs au bacon, le “Veteran of foreign wars ” arrive dans son vieux coupé cabossé, à l’avant encapuchonné de cuir.

Mais je suis seule devant mon mauvais café dans un verre en plastique. 

Je ferme les yeux sous la caresse du soleil déjà chaud. J’attends les amies qui ne sont pas ce matin au rendez-vous du café matinal. La plupart sont rentrées à Paris. Alors, je fonce retrouver Nour dans la guest-house de Roxbury. Comme il n’y avait pas de mot dans ma boite aux lettres, je pense qu’il m’attend.

Je me rapproche de sa maison avec ma new-beetle pour le surprendre. Mon coeur bat évidemment à tout rompre quand je descends de ma voiture. Je récupère la précieuse clé dans mon sac au cas où il ne serait pas là. Je marche vite vers la guest-house, un peu émue et là, je tombe dans un état de sidération absolue….

Il n’y a plus d’hacienda californienne, plus de guest-house, plus rien du tout, juste cette clé dans le creux de ma main tremblante, comme une clé des songes. Est-ce que j’ai rêvé? Est-ce une illusion? Il ne reste que la piscine, soigneusement bâchée et les bougainvilliers. Le terrain est entouré de palissades et un bulldozer est garé à la place de la petite maison.

Je reste abasourdie.

Et puis, hébétée, je rentre lentement chez moi, complètement déroutée.

Les Sables Blancs

29 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie, revenue en France pour l’été, retrouve ses enfants pour les vacances et après un tour en Sologne, continue son périple.

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Après le séjour en Sologne, nous partons dans un autre endroit cher à mon coeur, l’hôtel des Sables Blancs en Bretagne. Au départ, c’était juste une crêperie très bien située devant la mer, puis peu à peu les propriétaires l’ont transformée en petit hôtel familial pour habitués sympathiques. Nous envahissons régulièrement ce lieu convivial, avec la famille, les amis, les amis des enfants pour y passer des vacances joyeuses et animées. Nous embarquons toujours avec nous la grande amie d’Adrienne, Laurette, douée d’une capacité de rangement inédite chez ma progéniture, qu’elle n’a malheureusement pas influencée.

Les marées rythment ici les jours, organisés selon les bordées du club de voile et les heures de marée basse où il est bon de taquiner le bouquet. La longue plage des Sables Blancs n’a rien à envier à Zuma Beach et l’eau y est un peu plus chaude grâce à la douceur du Gulf Stream, même si les baignades restent toniques! Nous y faisons également une cure bienfaisante de fruits de mer, de beurre salé et de crêpes succulentes, la spécialité de notre hôtesse, Marine.

Les amis sont nombreux à passer nous voir cette année, car il est plus facile d’aller à Morlaix qu’à LA. Nous arpentons ensemble le chemin des gabelous*, en nous racontant nos vies séparées par un océan et un continent.

Après la baignade et la pêche , on suit pendant quelques kilomètres le sentier des douaniers et on arrive dans un endroit tout à fait extraordinaire, planté au milieu de nulle part qui donne sur la mer jolie. C’est la librairie-café Caplan and co, un endroit magique. Il n’y a là que des livres choisis, dans une ambiance de bistro sympa, on peut y déguster des assiettes grecques comme la patronne, boire des bières du pays en lisant pendant des heures ou jouer au baby foot. Cette étape incontournable de mon coin de Bretagne a fait, à ma grande stupeur, l’objet d’un d’un article dithyrambique dans le Los Angeles Times !

Le soir, en buvant du Pommeau, dans la salle à manger vitrée qui domine la plage, nous regardons le soleil qui n’en finit pas de se glisser dans la mer violine très lentement, pour y mourir enfin tout doucement. C’est le moment où chacun guette le rayon vert. et y va de son explication. Mais dans le grand ouest, le crépuscule n’est pas pressé par les ténèbres. A onze heures du soir, il fait encore jour. Les soirées d’été s’étirent infiniment et les discussions se prolongent jusqu’au bout des nuits étoilées.

Tout serait parfait si j’arrivais à oublier Nour, à l’occulter complètement au moins pour un temps, mais le coeur est têtu. Mille détails me l’évoquent sans cesse. En 2003, on n’écrit pas de sms, on ne jongle pas encore sur Whatsapp, et le téléphone est cher. Comme convenu avant mon départ, je lui envoie juste une carte postale des Sables Blancs, pour qu’il puisse “m’imaginer” en France. La réponse que Marine a posée bien en évidence sur le bar a beaucoup de succès auprès des pensionnaires. Une lettre de Los Angeles, ce n’est pas si courant à la poste de Guimaëc. Je l’engouffre rapidement dans mon sac de plage pour la lire discrètement. C’est une carte de Point Dume, une belle falaise de Californie, au dos de laquelle est juste écrit un texte sibyllin :

دلم برات تنگ شده

Qui comprend le Dari?

*voir mon blog de Juillet 2020: https://blogcafe.video.blog/2020/07/15/le-sentier-des-douaniers/

French connection

22 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie, après une parenthèse glamour avec Nour, rentre à Paris pour les vacances d’été…

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A notre arrivée à Paris, nous avons attendu longtemps un taxi et la queue n’était pas bien organisée. Le chauffeur n’était ni un prince russe, ni un historien afghan, mais un vrai râleur parisien.

– Alors, comme cà, vous habitez à Los Angeles ! Vous avez bien de la chance ! Nous, avec l’euro, tout a augmenté ! Ils s’en sortent comment, les Américains avec l’euro ? (Nous sommes en 2003)

– Très bien, vous savez, ils en sont restés au dollar !

– Ah! Cà alors! C’est bien les Américains !

– Mais par ailleurs, il y a quand même eu la guerre en Irak cette année …

– Oh! la guerre, vous savez, il y en a toujours une quelque part, alors autant que cela soit les cow-boys qui s’y collent. Ils ont toujours eu la gâchette facile!

Je pense aux yeux rieurs de Nour, un matin de printemps, dans le rétroviseur.

Il fait si beau à Paris que je ne remarque même pas combien l’autoroute est petite. Je me réjouis de rentrer chez moi après cette année où j’ai vécu dans un pays parti en guerre tout de même.

La maison nous attend entourée de verdure, mais je suis décalée et je n’ai plus les bons codes dans la tête. L’alarme hurle pendant deux heures. Les voisins vont savoir que je suis rentrée !

J’avais fait les codes de la maison de Los Angeles, il est grand temps de se réadapter …

C’est un vrai diner de retrouvailles en famille avec tous les enfants … Je fonce au Monoprix. Je ne sais que choisir …Quelle merveille, ces supermarchés français! J’avais oublié ce qu’était la variété. Je remplis mon chariot à une vitesse vertigineuse en m’extasiant sur les prix. Ah ! Qu’on est donc riche à Paris!

C’est une vraie longue soirée d’été comme il n’en existe pas en Californie. Nous dinons sur la terrasse, trop heureux de nous retrouver tous, et nous bavardons sans parvenir à nous arrêter, mais je finis par m’endormir sur ma chaise, épuisée et sérieusement décalée.

Dés le lendemain, nous filons sur l’autoroute en chantant tous à tue-tête, car la Sologne, l’éternelle Sologne, nous attend.

Notre vieille maison de bois est fidèle au poste malgré son âge, mais a pris une allure bancale. Le portail ne ferme toujours pas et la clairière est largement ouverte. Nous déjeunons à l’ombre de chênes, en nous racontant nos petites histoires. Dans la pompe rouillée, les rouges-gorges ont refait leurs nids, la bruyère a fleuri, les aiguilles chauffées par le soleil embaument l’air.

Un séjour dans notre petit village est un véritable voyage en France profonde.

Le lendemain à l’aube, arrivent en rangs serrés tous les corps de métiers, que j’avais suppliés de venir me voir car j’habitais très loin, aux Etats-Unis. En fait, ils viennent voir “l’Américaine”. Je suis donc en train de boire mon café dehors, en nuisette, en comptant les lapins, quand arrive le bel Antonio, troisième d’une famille de séduisants portugais couvreurs de la deuxième génération, qui ont fait fortune dans le pays. Il faut nettoyer le toit, c’est certain, mais il a trop de travail avant l’hiver, à cause de la saison de la chasse qui arrive.

-Ils chassent quoi en Amérique, les bisons ?

Quant à Monsieur Charpentier, le maçon, comme son nom ne l’indique pas, il est également surchargé de travail.

– Bonjour madame, je viens vous voir, mais j’ai mon planning plein jusqu’à la Noël, même pour une dalle de béton. Je connais la maison, c’est moi qui suis venu en urgence quand votre fosse septique à éclaté l’hiver dernier et que vous étiez en Amérique !

Je le remercie avec effusion de son efficacité en espérant caser ma dalle entre deux gros chantiers.

– C’est que vous étiez bien dans la merde ! ajoute-t-il, en précisant qu’il faut bien rigoler par les temps qui courent… Bon, le problème c’est qu’on a trop de boulot. Si je ne peux pas couler votre dalle, c’est à cause de l’école.

-De l’école? Je répète avec un air étonné, en spécialiste du dialogue non directif, et en tirant sur ma nuisette.

– A l’école, ils disent aux gamins qu’y faut pas faire maçon, qu’y feront pas leur argent, pourtant moi je le fais bien, mon argent! (Au prix de la fosse septique, j’en suis persuadée!). Ils disent qu’y faut faire de longues études, tout cela pour qu’ils aillent à l’usine… moi, du coup, j’ai pas d’apprentis et je peux pas couler votre dalle… et les loirs, l’hiver, ils font Club Med dans votre maison..Tout cela, à cause de l’école ! Ma petite dame, je ne sais pas si vous êtes au courant en Amérique…mais ici , c’est la crise de la grande économie ( la petite, la sienne, se porte comme un charme), mais attention, la vrrrraie grande économie et moi, je peux vous dire….

Il prend alors l’air inspiré d’un trader de Wall street, un oeil à l’orient, l’autre à l’occident:

-Je peux vous dire, eh ben, les usines …elles ferment. Ils sont pas bien malins les instituteurs, y doivent pas s’y connaitre en économie !

Après de difficiles négociations pour des travaux incertains, il est temps de faire quelques courses dans le village voisin, où il y a encore un boucher “chez Dhuizon”:

– Vous voilà donc de retour d’Amérique, c’est pour les vacances ?

J’acquiesce et commence avec gourmandise ma commande … Mme Dhuizon commente:

– Une tranche de terrine de lapin aux pruneaux, pour la petite qui aime toujours autant la terrine ! Ah ! ils n’ont pas cela là-bas… des rillons, du saucisson à l’ail, un pot de rillettes d’oie… pour l’apéritif c’est toujours bon… Pas du tout de charcuterie vous dites?… C’est pourtant pas l’Afrique ! Des rognons de veau…. Y-z-en n’ont pas non plus ? Un bon rôti de bœuf… Ah, pour les ris de veau, c’est plus compliqué, faut voir cela avec le patron. Attendez deux minutes…

Nous patientons en admirant l’affiche sur le mur : « CHEZ NOUS, LES TRUFFES C’EST SOUS LES CHENES, ET LE VEAU C’EST SOUS LA MERE ». Je suis très loin de Ralph Fresh Fare et des supermarchés d’outre-atlantique … Je repère des bocaux de girolles au vinaigre pour accompagner mes rognons à la crème. On entend des pourparlers dans l’arrière-boutique : 

– Alain, tu peux prendre une commande de ris de veau pour demain ? C’est pour la dame de la Ferté qui vit en Amérique… Là-bas, y z’ont pas de terrine de lapin, y z’ont pas de rillons, y z’ont pas de rognons, et y z’ont pas de ris de veau… Si ça se trouve, y z’ont même  pas de boudin, les pauvres, alors il lui faudrait juste un petit ris de veau. 

Alain apparaît alors, superbe, et souriant sous sa moustache, avec sa tenue pied-de-poule de boucher traditionnel, il s’essuie les mains sur son grand tablier blanc : 

– Et, dans le ventre , y z’ont-y quelque chose au moins ? » car c’est un joyeux drille…

Et il ajoute avec un ton de conspirateur :

-Demain vers 11 heures, j’aurai quelque chose pour vous… 

Il est ici définitivement bien joyeux de faire les courses… nous rentrons par des chemins de traverse. Il y en a de nombreux ici, ainsi que des “petites routes”. Un concept inconnu en Californie, où l’autoroute est reine. Ces chemins dans les bois, ceux de la La Perelle, de la Drague ou des Ardillats m’amènent vers d’autres rivages, ceux du Beuvron, ou du petit Néant.

Peu à peu, Los Angeles s’estompe dans le paysage… Et puis c’est déjà l’heure de l’apéritif traditionnel chez mes soeurs. Finalement, on se réadapte facilement au mois de Juillet.

L.A. Confidential

15 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Un baiser fougueux a clôturé la dernière soirée avec le mystérieux Nour, qui dit être un “vérificateur d’histoires”. A propos, à ce moment crucial du récit, je rappelle finement aux lecteurs que cette histoire est fictive, comme je l’ai annoncé dès le début!

§

A partir de là, tout s’est accéléré. 

Nour (puisque c’est comme cela que ses amis l’appellent!) m’a proposé de déjeuner dans son jardin secret, une petite maison où il vient de s’installer. C’est une guest-house qui donne sur une « alley » de Roxbury Drive, bizarrement assez près de chez moi. Personnellement, j’appelle ces « allées » les rues des poubelles. C’est moins romantique mais je m’explique. Chaque rue fleurie et odorante dispose d’une ruelle parallèle, semblable peut-être à une vie parallèle. Celles-ci sont  réservées aux énormes poubelles des maisons principales et aux camions qui les emportent. Ainsi ne voit-on jamais de poubelles ni de camions-poubelles enlaidir les jolies rues de la cité jardin. 

Les portes de derrière de toutes les belles maisons de Beverly Hills sont des sortes d’entrées de service qui donnent sur l’arrière des jardins et aussi sur les chemins qui conduisent aux guest-houses. Celles-ci peuvent être louées, habitées par du personnel ou juste servir de maison d’invités. Nour m’expliqua qu’un ami producteur de la diaspora afghane lui avait prêté la sienne qu’il n’utilisait pas.

J’y suis allée avec le coeur battant, évidemment ! Clémenceau ne disait-il pas « le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier! »  

Faute d’escalier, j’avais à parcourir le plus calmement possible une allée tranquille et fleurie, sous un ciel bleu dur.  

Nour m’avait décrit l’endroit, qui était charmant, et m’attendait tranquillement devant une petite barrière blanche qui donnait sur une adorable maison de style espagnol, avec une terrasse entourée de bougainvilliers roses et de jasmins blancs. La « petite maison » était très spacieuse car ici, tout est plus grand qu’ailleurs.  

Nous avons déjeuné sur la terrasse où je me suis délectée d’odeurs et de saveurs. J’étais dans un autre monde. 

Nour m’expliqua enfin son parcours de Kaboul à Tours, puis de Paris en Californie.

Après ses études de droit à Assas, il avait étudié l’Histoire à la Sorbonne. Arrivé aux USA grâce au système de loterie, il avait commencé à travailler à San Francisco comme historien de la Wells Fargo Bank, qui possède un petit musée. Mais oui, aux Etats-Unis, les banques et les grandes sociétés embauchent des historiens. Nour avait brillé à l’entretien d’embauche en évoquant Lucky Luke, fort connu en France mais pas aux Etats-Unis, et il avait fait acheter toute la collection du « cow-boy qui tire plus vite que son ombre » à son employeur. Chacun sait en effet que les francophones en Californie choisissent la Wells Fargo Bank plutôt que la Bank of America à cause de Lucky Luke et des chéquiers ornés de la fameuse diligence de la Wells Fargo!

Puis sa passion pour le cinéma l’avait conduit à Los Angeles où il était devenu historien pour les films et parfois les livres. C’est pour cette raison qu’il m’avait dit être « un vérificateur d’Histoire ». Oui, il en faut aussi au cinéma pour vérifier les faits évoqués comme historiques. Son histoire à lui me semblait plus claire maintenant.

Comme il venait de terminer un travail sur un roman, celui pour lequel il avait été félicité au bar du Beverly Hills Hotel, il avait un peu plus de temps à passer avec moi pour converser.

Son métier de chauffeur de taxi lui permettait de pallier aux problèmes des intermittents… 

– J’ai fait un peu comme les princes russes à Paris , me précisa-t-il.  Avez vous lu « Nuit de princes » de Joseph Kessel ? Je dois l’avoir dans mon capharnaüm, je vais vous le prêter.  

Ce jeune homme était vraiment étonnant.    

La maison principale de la propriété qui nous accueillait était une belle et grande hacienda californienne, qui appartenait à un producteur allié, absent la plupart du temps. Nous pouvions nous baigner dans la piscine, et profiter de toutes les installations. J’avais tout à fait l’impression de tourner dans un film ,qu’on aurait pu intituler « Happy Days in L.A. » ! 

Je laisse à vos esprits imaginatifs et créatifs le soin de deviner les suites de ce charmant déjeuner champêtre. 

Ce fut un enchaînement de moments enflammés, arrachés à nos emplois du temps respectifs : moments timides ou torrides, romantiques ou ludiques, voluptueux et harmonieux, amoureux et joyeux, délicieux et fougueux, des instants de liesse et de tendresse, de fous-rires et de délires, de pudeur ou d’intimité, d’ébats ou de débats passionnés, de complicité et de liberté, en tous cas des heures d’un vertige infini, toujours trop courtes.

Je me régalai de nos longues conversations, mais aussi de l’ivresse de nos étreintes, et de ses  billets doux que je retrouvai partout. Des billets fous, des billets d’amant qui m’embrassait « interminablement » et m’appelait « sa plage ». Les maris n’écrivent plus ce genre de billets, en tous cas pas à leurs épouses.  

 Ces parenthèses hors du temps prenaient peu à peu une incroyable densité et dévoraient le reste de ma vie. L’odeur des  jasmins m’enivrait, la lumière du ciel m’émerveillait, les rayons de soleil indiscrets qui éclairaient nos mouvements me fascinaient. 

Toutes mes sensations semblaient décuplées et m’exaltaient totalement. Je ressentais des émotions intenses, comme j’imaginais que les artistes les vivent.

Nour me donna les clés de sa maison pour que je puisse y aller dès que j’en avais l’opportunité. A ce moment là, il travaillait chez lui pour son deuxième métier, celui de vérificateur d’Histoire. 

Mais l’été commençait et le temps nous était compté. Les jacarandas avaient perdu leurs fleurs violettes, qui sentaient maintenant une mauvaise odeur, forte et tenace.

Adrienne partait pour un summer-camp dans les collines. 

Les jours passèrent trop vite et les nuits ne nous appartenaient pas.

Nour voulait me montrer tant de choses. Nous nous sommes tricotés des souvenirs pour nous tenir chaud les jours de pluie. Nous sommes allés déguster du chardonnay dans la Santa Ynez Valley, nous avons dévoré des crabes d’Alaska à Santa Barbara, nous nous sommes baignés dans l’eau froide de Zuma, nous avons couru sur la plage de Malibu, nous nous sommes baladés le long des canaux de Venice….

La ville de Los Angeles me surprenait sans cesse. C’est une mer de maisons entre ciel et désert, montagnes et océan, car la ville n’est pas une ville, c’est une infinitude de quartiers, de parcs immenses où rodent des serpents à sonnettes, de collines sauvages peuplées de coyotes, de canyons profonds, d’autoroutes entrelacées et de longues plages blondes. 

Adrienne revint de son camp toute dorée, il n’y avait plus de raison de rester. 

C’étaient les grandes vacances en France. J’ai quitté la Californie pour retrouver mes lumineux ainés, la pêche à la crevette à Locquirec, les balades en Sologne et les longues soirées étoilées. La belle parenthèse se refermait pour le reste de l’été. A notre départ, un soleil ardent piquait un peu les yeux derrière les lunettes, mais je partais légère, nourrie de la douceur des jours. 

Nour m’avait laissé les clés. Et je promis de revenir dès mon retour. 

Boulevard du crépuscule

11 janvier 2021,

 Résumé de l’épisode précédent: Marie décide de ne plus voir le chauffeur de taxi aux yeux verts, mais une lettre de celui-ci la fait hésiter.

§

Cette affaire tombe soit très bien, soit très mal. Car je suis toute seule à la maison pendant le week-end. 

Est-ce que je l’appelle ou non ? A cette heure là, c’est vrai que je suis rarement libre. C’est une opportunité qui risque de ne pas se renouveler. Que veut-il donc me dire ? J’ai quand même très envie de savoir. Je suis trop curieuse. Je me renseigne sur ces promenades organisées pour le folklore et la vue sur Los Angeles. Ce n’est pas si loin de chez moi et Noureddine, s’il est certes un peu troublant, n’est pas si effrayant. Quand même !

Alors why not ? 

Quand j’appelle, il répond très vite.

Il m’explique le programme. La balade dure deux heures et se termine assez tôt par le coucher de soleil sur la ville. Puisque la nuit tombe tôt ici, il viendra me chercher vers 15h30 en taxi, mais je n’aurais pas à payer la course. C’est déjà cela ! On pourra parler pendant le trajet. 

Le lendemain, je mets un mot sur la table de la cuisine pour expliquer où je suis allée, quelles sont les coordonnées du chauffeur de taxi qui m’emmène retrouver des copines imaginaires, et le nom du ranch d’où l’on partira. On ne sait jamais. 

En vérité, j’ai peut-être plus peur de moi que de lui. 

Qui vivra verra!

Je suis toute prête quand il arrive et je sors vite de la maison avant qu’il ne sonne à la porte. Restons vigilants ! 

Il a l’air gai comme un pinson. 

– Vous préférez plutôt rester à l’arrière ou vous installer à l’avant avec moi. C’est plus convivial pour discuter en français. 

– Bon, d’accord, mais cela ne va pas faire bizarre d’être deux à l’avant ? 

– Pourquoi donc ? Je suis indépendant, c’est mon taxi, je fais ce que je veux.  

Après quelques banalités un peu fébriles, je passe le plus vite possible à la question qui me tarabuste.  

– Alors, qu’est-que vous vouliez donc me dire ?  Il pousse un léger soupir et répond :

– Je ne sais pas si vous le savez, mais à Los Angeles, les gens ont souvent besoin de plusieurs métiers pour vivre.

– Oui, je sais. Une de mes prof d’anglais de Berlitz, qui veut être actrice, a trois métiers; prof d’anglais de base, des petits rôles de figurants parfois, et, le week-end, elle prépare des pique-niques pour les grosses boites qui organisent des sorties en mer.  Vous voudriez être acteur ? (Il aurait pu !) 

– Pas du tout ! Mais bon, l’endroit original que je voulais vous montrer la dernière fois, c’était là où était mon bureau.

– Ah, c’est pour cela qu’il y a votre nom sur une boîte aux lettres ?  

 – Oui…. mais alors je comprends que vous y êtes allée…quand donc ? Il m’adresse un sourire amusé. Je pique un fard et je biaise au mieux. 

 – J’étais dans le coin l’autre jour et j’ai été y jeter un oeil. 

– Je ne me souvenais pas de cette expression «  jeter un oeil », vous jetez souvent vos yeux ?   Et il éclate d’un  rire joyeux de gamin farceur. 

– Que faisiez vous, dans ces jolis bureaux ? 

– Vous êtes bien curieuse, Marie, ne trouvez-vous pas? Je travaillais là et j’ai gardé une boite aux lettres. Je vous dirais plus tard ce que je faisais, ce n’est pas passionnant. Regardez plutôt autour de vous. Voici l’Observatoire de Griffith Park où on a tourné « La Fureur de vivre » avec James Dean. Un lieu fabuleux! Vous avez vu le film ? Je suis un fan de cinéma. 

Nous descendons alors de la voiture un moment, pour une petite visite. Il m’ouvre la porte galamment, mais il ne me dit toujours pas grand chose sur son ancien bureau. En revanche, il me parle du film mythique qui, à son avis, évoque « la conquête de la virilité à travers la résolution de l’ Œdipe». J’en reste bouche bée ! 

Nous repartons et nous arrivons dans vrai ranch où des montures fatiguées nous attendent, ainsi qu’un petit groupe de touristes italiens excités comme des puces. La promenade est plaisante, et la vue magnifique, mais peu propice à la suite du questionnaire en règle que je fomente dans ma tête. On se suit à cheval. La balade est menée par un cow-boy taiseux qui doit être un figurant au chômage. 

 Heureusement, Noureddine, qui m’ouvre le chemin, se retourne souvent pour me faire des commentaires sur le parcours.

A l’origine, en 1923, les fameuses lettres formaient un immense panneau publicitaire destinée à la promotion d’un programme immobilier « Hollywoodlands ». Elles étaient illuminées par 4000 ampoules et visibles de fort loin. Puis le panneau s’abima et  fut racheté en 1939 par la chambre de commerce d’Hollywood, car il était devenu le symbole de l’industrie naissante du cinéma. Mais la municipalité refusa catégoriquement de prendre en charge l’éclairage. On retira donc les nombreuses ampoules ainsi que les lettres LANDS qui n’avaient plus lieu d’être. Depuis, fragilisé par le temps, il est régulièrement réhabilité par des associations de stars qui veulent continuer à briller sous le ciel de Los Angeles . 

Les babillages joyeux des italiens nous réjouissent et nous rapprochent, mine de rien, pendant la pause Chardonnay devant le coucher du soleil sur la ville. Nous repartons en riant, et une complicité nouvelle s’installe peu à peu entre nous. 

Sur le chemin du retour qui n’est autre que Sunset Boulevard, il me raconte le film du même nom, que je n’ai jamais vu, mais qui a marqué l’histoire du cinéma. Une sombre affaire qui commence par un cadavre dans la piscine d’une luxueuse propriété gothique de Sunset Boulevard, où habite une ancienne star du cinéma muet,  Norma Desmond.

– Mais en fait, cela a été tourné dans une maison sur Wilshire boulevard. Il faut absolument que vous voyiez ce film. Gloria Swanson en vieille star est prodigieuse quand elle dit : « Je suis une grande, ce sont les films qui sont devenus petits ». Vous savez qu’elle fût longtemps la maîtresse de Joe Kennedy, le père du Président. Il était très amoureux d’elle, dit-on.  

Il commente les maisons en passant et me raconte les histoires de leurs habitants célèbres. C’est plaisant. Nous arrivons au coin de Sunset et de Rodéo Drive, devant le Beverly Hills Hotel, vert et rose, kitsch en diable.  

– Nous voilà tout près de chez vous. Avant de vous raccompagner, puis-je vous offrir un verre au bar de cet endroit iconique, pour compléter la visite ?

Il parle toujours avec un français légèrement suranné mais charmant.. 

J’adore  ce célèbre endroit que je fréquente très peu, malheureusement. J’ai été une fois ou deux au restaurant, le Polo Lounge, avec des amies de passage, mais c’est tout.

Nous rentrons dans le patio. Je note qu’il me semble parfaitement à l’aise comme s’il y passait ses journées. Nous nous installons au bar très cosy, et surtout totalement intemporel ! On imagine bien Marlène Dietrich en train d’y siroter un cocktail !

Noureddine qui semble aussi aimer poser des questions, me demande alors si je connais la date de la création du lycée Français à Kaboul. Évidemment, je ne sais pas.  

– Il a été fondé en 1922 sous l’impulsion du roi progressiste Amanullah, soit trois ans avant la construction de cet hôtel. Vous pouvez maintenant comprendre l’amour des Afghans pour le français. Le commandant Ahmad Shad Massoud est d’ailleurs un ancien élève comme moi.

C’est alors qu’un homme qui ressemble justement un peu au commandant Massoud interpelle mon compagnon. 

– Hey Nour ! Ravi de te voir !  Comment vas tu ? Tu es bien installé ?

S’ensuit une petite conversation que je n’entends pas bien, malgré mon oreille tendue. Après un moment, “Nour” me présente: « une amie française, avec laquelle je travaille ma conversation dans la langue de Molière ». L’interlocuteur a l’air assez cultivé car il semble savoir qui est Molière, et nous laisse en disant : « And again, my congratulations , Nour».

 J’ai bien retenu cette dernière phrase.  On va pouvoir en parler …  

– Je vous propose d’essayer le cocktail qui s’appelle « Lady Rodéo », cela me semble de circonstance.

– Ok,  Monsieur  “Nour” !

– Je sais, les américains aiment bien les diminutifs , et « Nour » voulant dire lumière , c’est plutôt sympathique. 

– Pourquoi cet homme voulait-il absolument vous féliciter ? 

– ….En fait, il voulait féliciter une équipe avec laquelle j’ai travaillé, pour un ouvrage qui est sorti récemment. 

– Vraiment, mais quel genre d’ouvrage ?  

Visiblement,  je l’embête avec toutes mes questions. 

– C’est un livre qui évoque la diaspora afghane, madame Curieuse. J’étais une sorte de…. conseiller technique. Maintenant plus de questions ! Bavardons à bâtons rompus et buvons à « Lady Rodéo »!

Nous passons une belle soirée. Il me raconte l’histoire de cet hôtel construit au milieu de nulle part, devenu le rendez-vous incontournable des stars d’hier et d’aujourd’hui, les secrets des fameux bungalows roses cachés dans le parc exotique… Yves Montand et Marylin Monroe…. Clark Gable et Carole Lombard, les six maris d’Elizabeth Taylor (sur 8), l’immense lit de Marlène Dietrich …

Que du glamour ! Difficile de se quitter, aussi nous commandons une Caesar Salad, un incontournable du coin, inventé à Las Vegas. 

Il finit par me ramener car il faut bien rentrer.

Devant ma porte, nous recommençons à bavarder, car il pense que Gloria Swanson a peut-être vécu dans ma maison quand elle fréquentait Joe Kennedy. Il me dit aussi que je n’ai plus le droit qu’à une seule question, que je pose bien entendu. 

– Mais dites moi alors, que faites-vous exactement comme deuxième métier ?  Il réfléchit…

– Je ne sais pas le dire en français. Je suis… un vérificateur d’histoires. 

J’écoute sans vraiment comprendre mais je sens nos corps se rapprocher imperceptiblement, nos désirs se frôler, nos yeux se parler.

– Je ne crois pas que cela soit une bonne idée, dis-je tout doucement. 

– Moi non plus, répond-il avec un sourire délicieux…

Et il m’embrasse éperdument, … et inlassablement!

En tout cas, pas comme au cinéma ! 

Ah, «  La Fureur de vivre! »…….