Jours tranquilles à Kilada

Dimanche 15 Novembre 2020,

Nous voici donc ancrés dans la jolie baie de Kilada, immobilisés par le confinement en Grèce.

Petit exercice de grec!

Le matin, les pêcheurs tournent doucement autour de nous, munis d’un trident comme Poseidon, et jettent à l’eau d’étranges lignes faites de lacis de rubans blancs. Cette technique artisanale m’a semblé mystérieuse et, renseignements pris, c’est un moyen ancestral pour attirer les pieuvres qui sont très futées avec leurs cinq cerveaux. D’ailleurs, malgré une observation patiente à la jumelle, je n’en ai vu aucun arriver à en pêcher. Cela doit être un prétexte pour sortir faire du sport.

Notre ami le poissonnier, avait en revanche pêché des loups de mer à l’aube. Il répond au charmant nom d’Eros, mais avec sa barbe, il ressemble plutôt à Agamemnon partant à la guerre de Troie, il ne lui manque plus que le casque corinthien. Toute sa famille est venue se confiner au village. Il y a dans la boutique, Maria, la grand-mère, une petite vieille dame charmante, toute de noir vêtue qui ne pouvait pas rester seule, et papote allègrement avec ses deux petites filles étudiantes, Maria et Héléna, qui vont travailler à distance. Leur “Yaya” est assise devant la petite table censée être le bureau du patron, et sirote du café. La mère, Electra, vide les poissons dans l’arrière-boutique en riant et m’offre une grenade de son jardin. Mon grec moderne reste basique, mais je progresse. Comme je possède bien la phrase : “Comment t’appelles-tu ? (Ti iné onoma sou ?)”, je connais les prénoms de tout le monde.

Au mur, il y a bien-sûr, comme toujours, la photo du grand-père et de nombreux clichés en noir et blanc du bateau familial, et du tout petit village de pêcheurs de Kilada au début du siècle. Un grand poster des poissons de la Méditerranée, plus récent, sous lequel deux énormes seaux sont piqués soigneusement les centaines d’hameçons des lignes de pêche, complètent la sobre déco. Un détail sur le sol m’amuse. Le carrelage ordinaire et moderne, brisé à un endroit, été réparé par un bout de marbre poli ! Tous les étals à poissons sont d’ailleurs en marbre. Nous sommes bien en Grèce où les hommes ont des noms de rois et où trainent partout des morceaux de marbre : “La Grèce, c’est beaucoup de rois et de chèvres éparpillés sur du marbre ” disait Hélène dans “la Guerre de Troie n’aura pas lieu”. Les chèvres ici ne sont pas loin, elles broutent le long des rivages.

Le boucher d’ailleurs s’appelle Léonidas, comme le roi de Sparte mort à la bataille des Thermopyles. Il est blond et fringant comme son illustre prédécesseur. Au dessus de son comptoir trône la classique photo de son père mais aussi celle de ses petites filles, et plus surprenant , celle de ses troupeaux. Ici, en fait , souvent, le “kréopoleio”, littéralement “celui qui fait la viande”, est aussi éleveur et il montre ainsi la qualité de sa marchandise. C’est pourquoi la plupart du temps, l’épouse est une bouchère sexy, tandis que son époux s’occupe de la matière première!

Il y aussi dans le village de minuscules épiceries qui vendent de tout , même des portes-bougies rouges en forme de croix pour mettre sur les tombes. Le culte des morts est bien vivant ici. Un jour, dans une boulangerie de Poros, j’ai désigné à la vendeuse un de ses pains ronds qui me semblaient bien appétissants. Elle a refusé gentiment en me précisant que je ne pouvais pas l’acheter, car c’était le pain pour les morts. Les morts doivent sans doute continuer à aller chercher leur pain à la boulangerie, dans ce pays peuplé de dieux.

Le village n’est pas touristique. La seule entreprise importante est le chantier Basimakopoulos où doit hiverner notre bateau. C’est pourquoi, en saison, beaucoup de “voileux” viennent diner chez Nikos. Et puis, il y a bien sûr “les Américains”, qui sont les descendants des marins de Kilada partis pêcher ailleurs au début du siècle dernier, car ils n’avaient pas de quoi nourrir leur famille. Ils reviennent en vacances l’été, et rient très fort à la taverne de Nikos. La diaspora aime à retrouver ses racines et montrer ses succès.

Maria, qui tient la station-service est née dans le New-Jersey, et ressemble à la Callas. Elle allait chez sa grand-mère de Kilada, chaque été. Et puis, après un divorce aux Etats -Unis, elle est rentrée au pays épouser son amour d’enfance, le garagiste. Très entreprenante , elle loue maintenant des voitures et a créé une laverie automatique. Le sens du business de son éducation américaine s’est associé à son sens de l’hospitalité, ancré dans ses gènes. Comme toujours, les petites histoires de chacun s’inscrivent dans la grande Histoire.

Les drames du monde semblent bien loin de notre baie. Pourtant, ils nous rattrapent quand même. Notre vol de retour pour Paris est annulé à cause de la pandémie. Et, plus touchant, beaucoup d’abeilles viennent chaque jour agoniser sur le pont de notre bateau. Les néocotinoïdes ont-ils envahi même le mont Hymette?

Les dieux devront-ils se passer un jour d’hydromel ?

Odyssée confinée

Mardi 10 Novembre 2020,

Depuis ma dernière chronique, nous avons vécu quelques aventures.

Talonnés par la tempête, nous avons filé comme le vent, laissant dernière nous des ports qui fermaient leurs portes devant la force d’Eole et la fureur de Poseïdon . Après une très longue et tumultueuse navigation, nous sommes enfin arrivés dans l’île de Poros où nous pensions souffler nous aussi, à l’abri. Mais le virus nous a rattrapés ! La Grèce a annoncé un confinement général, et l’interdiction de naviguer à partir du samedi 7 novembre à potron-minet.

Nous avons donc dû de nouveau rapidement mettre les voiles, malgré une météo peu engageante, pour arriver à temps près de notre port d’attache où notre Cipango doit hiverner.

Nous sommes maintenant confinés dans notre bateau qui est mouillé dans une baie tranquille, en face du charmant village de Kilada, où nous pouvons aller en annexe nous ravitailler avec une autorisation dans la langue d’Homère. Nous avons là, il est vrai, une splendide vue sur la mer!

C’est bien installés dans notre carré que nous avons fêté dignement la défaite de Trumpy, en buvant du Prosecco. L’organisation du parti républicain semble commencer à pêcher, puisque la grande conférence de presse annoncée au Four Seasons de Philadelphie, fut finalement tenue dans une zone industrielle, sur le parking d’une entreprise de jardinerie du nom de “Four seasons total landscaping”, entre un crématorium et une librairie spécialisée pour adultes avertis ! Tout un symbole, pendant que le futur ex-président jouait au golf. Cette période de transition est appelée celle du “canard boiteux” outre atlantique. Question canard boiteux, avec Donald Trumpy, nous sommes largement servis. Il lui reste encore un peu de temps pour disjoncter, ce qu’il fait assez facilement. Continuera-il à battre des ailes comme un canard sans tête ?

Nous sommes dans un bel endroit, bien loin des soucis du monde et nous allons rester ici quelque temps à bricoler, méditer, écrire, cuisiner, peindre ou pêcher. La baignade en mer est autorisée, et l’eau se réchauffera peut -être, une fois le coup de vent passé. Nous avons passé notre dernière soirée, avant le confinement, dans notre taverne préférée, bondée comme à l’accoutumée, à nous régaler de grosses crevettes fraiches de la mer Egée. Nikos, notre hôte, nous a proposé de nous conduire si besoin était dans la ville voisine, pour faire des courses, tout en nous servant du rosé de Kranidi. Le sens de l’hospitalité grecque est toujours ardent. Demain, nous irons voir ce qu’a pêché notre ami Eros le poissonnier !

Hier, nous avons joué une partie de scrabble acharnée avec nos enfants confinés à Singapour et à Paris, et nous avons beaucoup ri, c’est un moment hebdomadaire privilégié où nous avons vraiment l’impression d’être tous ensemble. C’est Pénélope de Paris qui a gagné. Je le dis car son prénom s’insère bien dans cette chronique, bien qu’elle ne fasse pas de tapisserie.

Le soir, je regarde le soleil se coucher trop tôt sur les montagnes qui m’entourent, et j’écoute les frémissements doux de l’eau sur la coque, en attendant que se lèvent les étoiles dans la nuit d’encre.

Cette nuit peut-être, j’entendrais les sirènes chanter au loin, car le vent semble cesser.

Mais tout à coup, le crépuscule oublié, les vents catabatiques, qui descendent de la montagne, se déchainent en hurlant, et transforment du coup notre carré douillet en “Haut des Hurlevent “! Le bateau ensorcelé danse frénétiquement dans tous les sens avec eux, malgré son ancre solidement ensouillée ! La nature est toujours la plus forte et nous le rappelle sans cesse allègrement. C’est assez impressionnant, surtout le bruit lancinant de ces vents rafaleux qui hululent comme un concert de loups affamés dans la nuit. Nous allons nous coucher, saoulés par le bruit et le vin de Kranidi sans doute.

Plus tard, dans la nuit ou peut-être dans nos rêves, nous entendrons enfin le chant des sirènes, qui séduisirent le rusé Ulysse attaché au mât de son navire pour ne pas plonger dans les flots avec celles-ci !

Sans foi , ni loi !

Mercredi 4 Novembre 2020,

Ma nièce Karen, militante démocrate

Fatiguée de porter les misères humaines, les fous de dieu sans foi, les dirigeants exaltés et les virus sans loi, les sempiternels politicards criards, qui n’étaient pas aux affaires mais qui eux, bien sûr, auraient anticipé la situation, bref, lassée de l’ignorance du monde, je suis partie me ressourcer dans la mer Egée, auprès des dieux grecs qui aiment à ressembler aux hommes et se plaisent à être caricaturés. Je partage le point de vue d’un éditorialiste politique qui pense que nous devrions nous réjouir intensément de ne pas être en charge de la nation par les temps qui courent.

Je suis donc partie à l’aube du jour du confinement, à l’heure où blanchit la campagne comme c’est la coutume, vers des rivages encore déconfinés. Quand j’ai pris mon billet d’avion, je ne savais pas bien sûr ce que le sort nous réservait, mais je me félicite à présent d’être confinée pour un temps, en bateau, sur une mer désertée.

Hier encore, un bon soleil de Novembre nous accompagnait avec sérénité. Aujourd’hui, il fait doux et gris , mais nous devons filer vers le sud pour éviter le coup de vent du nord qui arrive vers nous avec toute sa puissance. Nous faisons escale, dans de petits ports oubliés des touristes où les habitants se promènent démasqués et en famille sur les quais, avant le diner. Les terrasses des cafés sont encore remplies de jeunes qui prennent des selfies et de personnes plus âgées qui papotent, quelquefois en compagnie d’un pope. L’ambiance est à la convivialité. Les enfants jouent dans la rue, comme en Italie.

Nous avons passé la moitié de la nuit dernière, amarrés exceptionnellement le long d’un quai en centre ville , car nous devions attendre l’ouverture du pont de Chalchis, qui ne s’ouvre qu’une demi-heure par nuit, quand les courants très forts se calment et deviennent propices au passage des bateaux . Nous étions devant un bar très branché, où une hôtesse à demi masquée et callipyge, appelée Aspasie, mais qui aurait pu s’appeler Tanagra étant donné le volume de ses seins, accueillait tout sourire les clients, étonnamment élégants, pour écouter un excellent orchestre, dont un saxo à se damner. Impossible de résister, nous avons été boire avec délice un délicieux Mojito, à dix mètres de notre bateau. La musique était bonne et la fête s’est terminée à minuit, mais la nuit fut encore longue. Le “commandant du pont” nous a seulement appelés à trois heures du matin sur la radio du bord, pour passer le fameux pont rétractable, enfin ouvert. Nous avons regretté de ne pas avoir pris plus de Mojitos! Malgré l’heure, trois valeureux spectateurs nous ont applaudi dans la nuit lors de notre passage. Il a fallu ensuite aller s’ancrer dans une baie à coté, avant de s’écrouler, épuisés, sur notre couchette.

Aristote avait étudié le phénomène de ces courants dans le détroit de Chalchis à la fin de sa vie et il est mort là-bas en 322 avant Jésus-Christ. Je vous précise cela pour améliorer votre petit bagage de culture générale, comme aurait dit mon professeur de latin.

Pour le philosophe, précepteur d’Alexandre le Grand, la plus haute forme de société civilisée n’était autre qu’une démocratie.

Je me demande si Trumpy a lu “Ethique à Nicomaque”, son traité bien connu sur la Politique et l’Ethique. Ce matin, il clame sa victoire alors que tous les bulletins de vote ne sont pas encore comptabilisés et crie à la tricherie. La suite des événements risque d’être violente dans ce pays divisé où tout le monde est armé.

Sans foi, ni loi, vous disais-je!

Aristote doit se retourner dans sa tombe!

La fin des héros

Jeudi 15 Octobre 2020,

Il est bien loin le temps des héros américains tombés sur les plages de Normandie pour nous sauver !

Quand “Le jour le plus long “est sorti, j’étais encore petite et quand j’ai vu le film, j’ai aussitôt voué une admiration sans borne pour le soldat de l’Oklahoma qui n’avait pas hésité à venir débarquer à Arromanches pour libérer mon pays. Mes soeurs ainées m’avaient aussi raconté comment ces généreux combattants distribuaient aux enfants des chewing-gums et des bananes qu’elles dévoraient avec la peau, faute de connaître ce fruit exotique !

J’avais même réalisé pour leur marquer ma reconnaissance éternelle un cahier spécial dont la première page était le dessin laborieux d’un casque solitaire abandonné sur une plage de sable, comme sur l’affiche du film.

Un peu plus tard, j’ai pleuré l’assassinat invraisemblable du beau président Kennedy, si souriant, et partagé la peine de son élégante épouse en tailleur rose… Beaucoup plus tard encore, j’ai chanté avec Joan Baez, et les Beach boys, habité dans une maison bleue en Californie, sillonné les USA en minibus Volkswagen, joué “On the road again” dans la vallée de la mort, campé dans les parcs nationaux, vécu sur un campus et j’ai adoré tout cela.

Mais, les temps ont bien changé et les enfants aussi.

Ce matin, j’ai passé comme toutes les semaines, une heure de zoom, à jouer et à rire avec ma petite fille de cinq ans, Cléophée, qui habite Singapour et que cette satanée pandémie m’empêche de voir. Après avoir colorié, mimé des mots rigolos et pris des nouvelles de ses doudous qui sont fatigués en ce moment, notre conversation a pris un tour plus sérieux au hasard d’un dessin de Donald Duck :

-Tu sais, Mamido, moi, j’aime pas Trump !

-Pourquoi donc, ma jolie ?

-Il veut défoncer son pays. Il est complètement fou ! Il n’a pas le cerveau pour diriger ce pays. Il est cinglé. Il tire au fusil sur son pays. C’est que la folie pour Trump, cela touche le monde entier, ça m’inquiète pour mon parrain (qui travaille aux USA)!

-Mais ton parrain vit à Paris et ne va plus là-bas.

-Ah! Ouf ! Mamido, tu sais aussi, Trump, il dit des “fausses nouvelles” ! (Bilingue, elle traduit “fake news” automatiquement)! Il ne gère pas ce qu’il fait, quoi!….”

Quel contraste entre mes souvenirs émerveillés des sauveurs américains et l’avis catégorique d’une petite fille de cinq ans d’aujourd’hui. Quel symbole du déclin de l’image et du “pouvoir de convaincre” des Etats Unis (softpower pour les intimes), dramatiquement accéléré par Trumpy et son concept d'”America First”!

“Nous sommes devenus les parias du monde!” constatait hier amèrement un lecteur du New-York Times.

En fin de conversation, philosophe, Cléophée se veut rassurante :

– ” C’est la vie, Mamido ! Mais ce n’est pas NOTRE vie !”

Ensuite, elle passe à l’actualité sportive. Il n’y a pas de télévision chez elle mais la famille regarde les matchs sportifs importants sur internet, en replay la plupart du temps.

– ” Au fait, tu as vu comment Nadal a défoncé Djokovic ? Comme un bourrin ! “

Je ne sais pas si je vais continuer à parler aux doudous de Cléophée. Leur temps est passé…

Le retour de la panthère noire!

Vendredi 9 Octobre 2020,

La municipalité de Caen a décidé de féminiser le nom des rues du centre ville, la plupart du temps dédiées à des hommes. Histoire de changer! Il y a quelques jours une nouvelle plaque a été dévoilée sur laquelle est inscrit: Rue Jean McNair – Black Panther et médiatrice de quartier à Caen – 1946-2014-.

Cette information m’a plongée d’un coup dans la machine à remonter le temps…

Il fut une époque (pas si lointaine) où j’étais étudiante et entre deux partiels à la Sorbonne, et d’innombrables verres au Champo, café où nous avions nos habitudes, nous militions joyeusement pour toutes sortes de causes. Quelques-uns de mes lecteurs se reconnaitront !

Nous chantions “Chile , Chile, Solidaridad” et nous réclamions à grand cris la libération d’Angela Davis, l’égérie des Black Panthers, dont un poster géant décorait ma chambre à coté de celui de Baudelaire.

Il se trouve que j’ai assisté en ce temps- là, à la pièce de théâtre la plus extraordinaire qui soit, intitulée “Libérez Angela Davis !”.

Un de mes bons amis m’y avait invité. Nous étions installés confortablement dans des fauteuils rouges et bien placés, donc ravis. Le rideau s’est levé sur un metteur en scène échevelé qui nous a annoncé que le spectacle allait se dérouler en fait, dans les caves du théâtre, et qu’auparavant il allait déterminer la couleur de notre peau : il commença alors une longue litanie : Toi tu es noir, toi tu es blanc, toi tu es noire, toi tu es blanche,… en ordre et sans un sourire.

Bien-sûr il s’avéra forcément que j’étais noire et mon ami blanc, comme nous étions côte à côte. Ensuite, nous dûmes quitter nos sièges moelleux et nous avons été séparés, les blancs à droite, les noirs à gauche, pour descendre dans la cave. J’ai vu tout de suite au regard désespéré de mon copain, qu’il n’avait pas lu le résumé du spectacle, et que ses plans pour la soirée étaient très différents de ceux du metteur en scène.

Comme j’avais été désignée “noire”, une fois dans la cave, j’ai dû rentrer, avec mes compagnons d’infortune sidérés, dans une sorte de prison, où nous pouvions à peine nous asseoir à deux sur une caisse de coca-cola en plastique. Le symbole était clair, et heureusement la Covid n’était pas encore d’actualité. Ensuite, une terrible gardienne moulée dans un uniforme de maton d’Alcatraz, est venue nous ordonner en hurlant de nous serrer plus, et a fermé à clé la porte notre cage avec un bruit sinistre. Je rêvais d’avoir été plutôt invitée à l’Opéra Garnier …

Puis sont arrivés, penauds, les spectateurs “blancs”, dont mon copain, qui l’était vraiment, comme un navet. Il me faisait de discrets petits signes avec un air catastrophé. Ensuite les “blancs” censés être des gardiens racistes ont dû taper comme des sourds sur notre cage, en nous criant des injures du style “ta gueule, sale negro, ” entourés des vrais acteurs excités.

Cet exemple de théâtre vivant était censé nous confronter à la terrifiante réalité que vivait Angela Davis et tous les noirs en prison. Tout le reste du spectacle était du même style et nous n’avons pu sortir de notre cage qu’après deux heures de brimades , avoir signé une pétition pour la libération d’Angela et donné une obole pour sa caution. Mon copain a passé une très mauvaise soirée et j’ai bien ri intérieurement car l’impressionnante garde-chiourme de gardienne avait l’oeil sur moi.

En 1972, un groupe de Blacks Panthers fût plus efficace que le théâtre des Amandiers pour récolter de l’argent pour la cause, il détourna le vol Détroit-Miami, libéra sans un coup de feu, tous les passagers moyennant un million de dollars, fit le plein à Boston et partit à Alger. Les Algériens rendirent l’argent de la rançon et laissèrent partir les pirates au bout de quelques jours . Ceux-ci vivaient tranquillement en France quand ils furent arrêtés en 1976. Ils ne furent pas extradés malgré la pression des USA mais jugés équitablement dans notre pays. Ils y ont purgé leurs peines et vécu une belle autre vie à Caen, dans un quartier appelé “La Grâce de Dieu”(cela ne s’invente pas) où ils étaient si appréciés que l’une d’entre eux , Jean McNair, une éducatrice de rue très active, vient donc de donner son nom à une rue de la ville.

Malheureusement, si les Blacks Panthers ont perdu leurs griffes, la situation des noirs aux Etats-Unis, malgré les années, est loin d’être résolue, d’où la force du mouvement “Black Lives Matter”!

Sacrées Panthères Noires !

Le bureau des vanités

Dimanche 4 Octobre 2020

Alléluia !

La bonne nouvelle nous a tous saisis dés l’aube vendredi … avec un rebondissement dramatique le soir même où la production n’a pas hésité a sortir les grands moyens : l’hélicoptère Marine One, les marines et la garde républicaine, pour parcourir les 8 miles qui séparent La Maison blanche du centre Medical militaire Walter Reed. Ils ont quand même le sens du spectacle, dans l’équipe du président, s’ils n’ont pas celui de l’économie d’énergie. Cela conforte l’électeur populiste dans une idée de toute puissance. Un peu plus, on avait le droit à “La chevauchée des Walkyries” comme dans la scène mythique d'”Apocalypse now.”

C’est incontestable ! Les Américains sont les grands maitres des séries addictives. Celle-ci est déjà suivie dans le monde entier. Trumpy doit être content de son audience.

Je ne peux pas résister à l’envie de faire un peu d’humour noir, car j’imagine que le bazar l’est à la Maison blanche !

Il faut croire que les Dieux n’aiment ni les orgueilleux ni les leaders populistes, après Boris Johnson de la perfide Albion, et Jair Bolsonaro pris de “grippette”, c’est au tour de Trumpy-le-fourbe d’être rattrapé par l’ennemi qu’il voulait ignorer, au péril de la vie de ses concitoyens. Une équipe américaine de chercheurs de l’université de Cornell a analysé quelques 38 millions d’articles et déterminé que le président avait indéniablement joué un rôle dans la propagation de fausses rumeurs sur la pandémie ( les Echos 2/10/20). Et on ne compte pas, la propagation physique à laquelle il a contribué largement dans ses “meeting” démesurés, ses recommandations contraires aux mesures sanitaires et ses remarques désobligeantes à ceux de son entourage qui avançaient masqués.

Nouvel épisode de la série avec un flash -back, qu’on pourrait intituler le Cluedo de la Roseraie. On connait déjà le lieu du crime (the Rose garden), l’arme du crime : le virus, mais il nous manque encore le nombre des victimes ( il y en a déjà 7). C’était lors de la petite cérémonie charmante pour la juge Amy Coney Barrett qui n’aurait jamais dû avoir lieu avant les élections si les républicains avaient eu un poil d’éthique. Bref, tout ce petit monde ne portait pas de masque et ne respectait pas la distanciation sociale comme le président lui-même. Le fantôme de Ruth Bader Ginsburg devait hanter le jardin car le destin n’aime pas qu’on le provoque.

Durant le débat lamentable, où Donald a cancané largement en ne cherchant qu’à créer le chaos, à coup d’entorses aux règles établies, de mensonges éhontés, et d’interruptions injurieuses, il s’était bien moqué du “grand” masque de son concurrent pour le ridiculiser. Le destin a le sens de l’humour.

Trumpy a affirmé aussi, entre autres déclarations délirantes, avoir réformé entièrement l’administration américaine. A ce sujet, j’ai une petite remarque personnelle. Nous avons reçu à Paris deux chèques signés de Trumpy, alors que nous ne sommes pas américains, que nous ne votons pas aux US et que nous avons quitté les Etats-Unis, il y a près de 20 ans. J’ai peur que l’administration fiscale ne soit pas encore tout à fait au point.

“Ce débat était une honte pour notre pays ” ont commenté justement les vrais journalistes outre-atlantique, y compris le modérateur, qui est pourtant de Fox news, consterné par le comportement de Trumpy, indigne de sa fonction.

Alors tu disais encore dernièrement, bouffi, que “la fin de l’épidémie était en vue, et que l’année prochaine serait l’une des plus belles de l’histoire du pays”. Si c’est sans toi, peut-être.

A noter, que dans ton tweet, le nom du virus a miraculeusement changé. Ce n’est plus le Democratic hoax, , ni le Kung flu, ni le China virus, mais, puisqu’il te touche, la Covid 19 . Espérons que ce n’est pas une fourberie pour te faire plaindre. On peut imaginer que, comme toutes tes équipes et tes fanatiques avancent sans masque, pour te plaire ou marquer leur allégeance, la Covid va les rattraper peu à peu.

Déjà onze personnes de ta protection rapprochée sont aussi touchées et protestent du peu de cas que tu avais l’habitude de faire de la distanciation sociale, au péril de leur santé !

Breaking news : Il semblerait que tes équipes ont déjà fait une super série de photos de toi, samedi, en train de soi-disant “travailler” dans de multiples endroits de l’hôpital, pour les diffuser peu à peu tout au long de ton séjour, afin que ton électeur te croit en bonne santé. La première a été diffusée aujourd’hui… A suivre !

Ce n’est pas pour rien que les libéraux t’appellent “Super Liar “. Encore du cinéma !

A quand le prochain épisode ?

Un peu d’éternité

Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’éternité…

C’est la mer allée

Avec le soleil…

Arthur Rimbaud

Samedi 26 Septembre 2020,

Cet été, sous le soleil grec, “ivres d’un rêve héroïque et brutal”, nous avons vécu avec nos équipages, entre les gouttes des malheurs terriens, des moments indicibles d’éternité.

Nous avons glissé à une allure folle sur une mer bleu foncé, et navigué là où la brise nous a portés, vers d’improbables rivages. Nous avons franchi des vagues furieuses et dompté des vents puissants comme des étalons fous. Nous avons bronzé sous des soleils de minuit, et traversé sans peur des nuits sans lune. Nous avons compté les étoiles et chanté les satellites argentés. Nous avons croisé d’énormes troupeaux de méduses chevelues qui broutaient la mer violette, nous avons frissonné sous les caresses des poulpes aux neuf cerveaux, et surpris des tortues taciturnes, qui sortaient une tête fatiguée hors de l’eau.

Nous avons croisé de gigantesques cargos aux destinations inconnues, et joué en riant avec de joyeux dauphins lustrés qui chevauchaient l’écume pour nous saluer. Nous avons nagé avec des poissons dorés dans l’eau turquoise et repéré des coquillages nacrés géants sous les rochers. Nous avons dévorés des oursins frais, grillé des maquereaux juste pêchés et bu du vin des îles où séjournent parfois les dieux de l’Olympe. Nous avons rencontré des chèvres noires qui grimpaient comme des chamois les falaises escarpées, pour trouver l’ombre sous les frontons de marbre des temples sacrés.

Nous avons vu des centaines d’adorables petites églises blanches qui enchantent les paysages et donnent envie de prier. Nous avons marché avec les ânes dans des rues étroites et blanches envahies de bougainvilliers cramoisis, et savouré jusqu’à la lie des cocktails divins sur des terrasses très haut perchées. Nous avons jeté l’ancre dans les criques secrètes d’îles inhabitées, nous nous sommes baignés dans la lumière des plages blondes et désertes, et parfois, nous avons cru entendre dans la tendresse de la nuit, le chant d’une sirène égarée.

Dans notre Odyssée, poussés par un Eole favorable, nous avons cherché Circé la magicienne, dans sa grotte pailletée de reflets, et croisé de jolies “Nausicaa” dans de petits ports colorés. Nous avons escaladé les monts vers d’inaccessibles et mystérieux monastères pour mieux plonger notre regard dans l’infini de la mer.

Nous nous sommes enivrés de beauté, de nature et de paix. Nous avons contemplé avec avidité “l’aurore aux doigts de rose” qu’Homère a chanté, et goûté avec gourmandise les saveurs des crépuscules de feu où, dans une lenteur sublime, la mer s’unit avec le soleil en fusion.

En bref, nous avons vu ce que l’homme a cru voir. Comme le disait si bien Arthur !

Apocalypse now

Ciel de feu à Paris (Photo Claire Chardin-Lecoq)

Mardi 15 Septembre 2020,

Même le bleu concentré du ciel grec a été voilé à cause de la fumée des incendies apocalyptiques qui dévorent sauvagement tout l’ouest américain. Les dieux de l’Olympe sont contrariés. Zeus est très en colère, et lance des dizaines de milliers éclairs sur les forêts de Californie. Car si Nasty Trumpy ne croit pas au réchauffement climatique, ou sous-estime l’épidémie qui paralyse la planète, c’est qu’il pêche par “ubris”, par un orgueil démesuré.

Celui des hommes qui se croient maîtres de la terre et se prennent pour des dieux.

Deux millions d’hectares ont déjà brûlé dans une atmosphère infernale. On ne compte déjà plus les maisons brûlées, les villages détruits, ni les personnes évacuées ou disparues. Certaines ont été carbonisées en tentant de fuir le feu. Les grandes métropoles de toute la région sont polluées et l’air est devenu irrespirable

Est-ce la saison des incendies ou celle de la sorcière ?

Trumpy a été faire un tout petit tour de deux heures en Californie. Il estime que ce n’est pas la peine de perdre son temps avec des états démocrates qui ne voteront pas pour lui. Il était attendu de pied ferme par les instances du coin, le gouverneur et le responsable des ressources naturelles de l’état auquel il a expliqué que les feux n’étaient dus qu’à la mauvaise gestion des forêts ! Il faut savoir à ce sujet que la Californie ne possède que 3% des forêts et que l’état fédéral géré par l’administration de Trumpy 57% . Or curieusement, l’état Californien dépense six fois plus pour l’entretien de ses forêts que l’état fédéral. Cherchez l’erreur!

Quand on lui a reparlé des conclusions de scientifiques internationaux datant de 2001, qui annonçaient le cataclysme actuel, soit la montée des températures (54,4 degrés cette semaine dans la Vallée de la Mort la bien nommée), l’augmentation des risques d’incendies, et la dégradation de la qualité de l’air, Trumpy a répondu sans rire : “Ca va refroidir, vous allez voir… Quant à la science, elle ne sait pas!”. Trumpy, lui, sait !

L’Ouest des Etats-Unis va bientôt ressembler à une immense Vallée de la Mort !

Et il y a des malades qui votent pour ce mec qui a acheté son diplôme universitaire, sa dispense pour être réformé, et qui injurie les vétérans du Vietnam, eux qui ont déjà connu l’Apocalypse avec l’agent Orange ?

“2020: Dernière chance avant l’Apocalypse!” écrit justement l’éditorialiste du Los Angeles Times.

Où sont le goudron et les plumes ? Où sont les chasseurs de prime pour arrêter Trumpy? Quand organise-t-on une collecte mondiale pour se payer la tête de cet agent Orange là ?

Mythique Zeus

Zeus transformé en nuage pour séduire Io!

Vendredi 28 Aout 2020,

Certains lecteurs attentifs et curieux m’ont demandé pourquoi Héraclès avait eu la malchance de se voir condamné à accomplir douze travaux impossibles. Un peu de mythologie ne nuira pas !

Toute l’affaire vient de Zeus, le roi des dieux, qui était un sacré chaud lapin. Il multipliait les infidélités et utilisait ses talents divins pour se métamorphoser afin de séduire celles sur lesquelles il avait jeté son dévolu.

Insatiable et infatigable, il se changea ainsi en cygne, en taureau, en nuage, en serpent, en aigle ou en cheval, pour concevoir des demi-dieux à tire-larigot. A noter également qu’il se transforma en pluie d’or pour conquérir Danaé enfermée par son père. Cette anecdote est peut être à l’origine des “golden showers”, chères à Trumpy !

Dans la série de ses nombreuses aventures, Zeus tomba amoureux de la mortelle Alcmène, qui de son coté adorait son mari Amphitryon. Aussi pour simplifier des démarches de séduction qui s’annonçaient complexes, le roi des dieux prit modestement l’aspect du mari aimé. De cette union naquit Héraclès. Héra, l’épouse de Zeus, folle furieuse, poursuivit l’enfant puis l’adulte qu’il devint, de sa terrible vindicte. Ainsi, elle l’incita en utilisant ses pouvoirs divins, à tuer son épouse et ses enfants. Les dieux punirent ce forfait en imposant à Héraclès, les fameux douze travaux qui firent sa réputation à travers les siècles.

A noter que Zeus fut aussi séduit par le jeune et superbe Ganymède, qui devint l’échanson des dieux sur l’Olympe.

La centrale de navigation de notre voilier s’appelle Zeus , ce qui nous promet des vents favorables mais ne garantit pas une fidélité sans faille !

L’été grec et les travaux d’Héraklès

Vendredi 14 Août 2020,

Nous avons finalement réussi à partir en Grèce et, à l’arrivée, à passer à travers les mailles du test du covid aléatoire qui guettait les arrivants. Je me méfiais un peu sachant que je ne gagne jamais à la loterie mais que j’attire irrésistiblement les contrôles aléatoires… Ensuite nous prîmes une route étoilée dans la nuit grecque, jusqu’au chantier naval où dormait paisiblement notre bateau depuis l’ère pré-covidienne. L’air était irrésistiblement doux, les panneaux de signalisation en grec faisaient déjà rêver le long de l’autoroute “Olympia” : Corinthe, Epidaure, Didymes … Cela sentait la myrte, le pin, le maquis, nous étions déjà au pays des dieux.

A notre arrivée très tardive à Kilada (23 heures), nous avons foncé vers la taverne de Nikos, tenaillés par la faim et inquiets de trouver porte close. Mais la taverne était comme de coutume pleine à craquer, les enfants jouaient en courant entre les tables, dans une ambiance joyeuse. Le patron s’est précipité pour nous saluer, comme si nous étions venus la veille et nous a trouvé une table bien placée. On nous a aussitôt apporté un choix de délicieuses petites entrées à choisir et une carafe de rosé bien frais. On s’est tout de suite senti vraiment mieux pour réfléchir à notre première épreuve. Nous devions coucher sur le bateau à sec où on nous avait signalé un nid de guêpes qu’il fallait éliminer dés notre arrivée . Le rosé de Kranidi nous a heureusement rendu optimiste.

Nous avons donc fabriqué un costume d’apiculteur maison avec une passoire et un foulard en voile léger, associé à un tenue complète de voileux. On a décroché le nid qui était finalement peu développé, et après avoir traîné nos sacs en haut de l’échelle très raide qui permettait de monter sur le bateau, nous nous sommes écroulés, épuisés sur nos couchettes. Le lendemain, ce fût le nettoyage des écuries d’Augias , à savoir, il fallait tout récurer à bord. Il y avait du sable du Sahara amené par les vents du sud, des fientes de mouettes, de la poussière accumulée pendant de longs mois et autres saletés diverses. Puis on a constaté avec surprise que de nombreuses guêpes semblaient trouver refuge également sous la capote de l’annexe. Il a donc fallu organiser une deuxième opération guêpes, cette fois ci bien réveillées, sous un soleil de plomb. Il y avait déjà un tracteur télécommandé plat sous notre coque, prêt à déplacer Cipango.

Le lendemain matin dés l’aube, une bande de joyeux drilles grecs s’affairait sous le bateau en s’interpellant. J’ai juste eu le temps de descendre de mon échelle en nuisette et entre deux guêpes, que déjà le bateau démarrait, partait sur le chantier, tournait sur lui-même, et s’apprêtait à aller sur la route. La porte du chantier a été démontée pour qu’il puisse passer, les voitures ont été arrêtées, et “Cipango” a traversé dignement, seul comme un grand, devant un camion. Ensuite, après un créneau habilement négocié par le responsable de la télécommande, il s’est mis en place devant la grue mobile qui allait le soulever avec de grosses sangles comme un éléphant prisonnier et le poser délicatement dans la mer. “Oh, que ma quille éclate! Oh, que j’aille à la mer ! ”

Et nous nous sommes retrouvés dans la baie protégée de Kilada, tout ébaudis et tout heureux. On a pu enfin se baigner, dans une eau douce et claire. Il nous restait à réarmer le bateau, remettre les voiles, monter en haut du mât pour vérifier les drisses…..

Bref, tout un programme, pour enfin ,” tel un vol de gerfauts hors du charnier natal, partir, ivres d’un rêve héroïque et brutal”, à la conquête des îles grecques ….