
Dimanche 15 Novembre 2020,
Nous voici donc ancrés dans la jolie baie de Kilada, immobilisés par le confinement en Grèce.

Le matin, les pêcheurs tournent doucement autour de nous, munis d’un trident comme Poseidon, et jettent à l’eau d’étranges lignes faites de lacis de rubans blancs. Cette technique artisanale m’a semblé mystérieuse et, renseignements pris, c’est un moyen ancestral pour attirer les pieuvres qui sont très futées avec leurs cinq cerveaux. D’ailleurs, malgré une observation patiente à la jumelle, je n’en ai vu aucun arriver à en pêcher. Cela doit être un prétexte pour sortir faire du sport.

Notre ami le poissonnier, avait en revanche pêché des loups de mer à l’aube. Il répond au charmant nom d’Eros, mais avec sa barbe, il ressemble plutôt à Agamemnon partant à la guerre de Troie, il ne lui manque plus que le casque corinthien. Toute sa famille est venue se confiner au village. Il y a dans la boutique, Maria, la grand-mère, une petite vieille dame charmante, toute de noir vêtue qui ne pouvait pas rester seule, et papote allègrement avec ses deux petites filles étudiantes, Maria et Héléna, qui vont travailler à distance. Leur “Yaya” est assise devant la petite table censée être le bureau du patron, et sirote du café. La mère, Electra, vide les poissons dans l’arrière-boutique en riant et m’offre une grenade de son jardin. Mon grec moderne reste basique, mais je progresse. Comme je possède bien la phrase : “Comment t’appelles-tu ? (Ti iné onoma sou ?)”, je connais les prénoms de tout le monde.

Au mur, il y a bien-sûr, comme toujours, la photo du grand-père et de nombreux clichés en noir et blanc du bateau familial, et du tout petit village de pêcheurs de Kilada au début du siècle. Un grand poster des poissons de la Méditerranée, plus récent, sous lequel deux énormes seaux sont piqués soigneusement les centaines d’hameçons des lignes de pêche, complètent la sobre déco. Un détail sur le sol m’amuse. Le carrelage ordinaire et moderne, brisé à un endroit, été réparé par un bout de marbre poli ! Tous les étals à poissons sont d’ailleurs en marbre. Nous sommes bien en Grèce où les hommes ont des noms de rois et où trainent partout des morceaux de marbre : “La Grèce, c’est beaucoup de rois et de chèvres éparpillés sur du marbre ” disait Hélène dans “la Guerre de Troie n’aura pas lieu”. Les chèvres ici ne sont pas loin, elles broutent le long des rivages.
Le boucher d’ailleurs s’appelle Léonidas, comme le roi de Sparte mort à la bataille des Thermopyles. Il est blond et fringant comme son illustre prédécesseur. Au dessus de son comptoir trône la classique photo de son père mais aussi celle de ses petites filles, et plus surprenant , celle de ses troupeaux. Ici, en fait , souvent, le “kréopoleio”, littéralement “celui qui fait la viande”, est aussi éleveur et il montre ainsi la qualité de sa marchandise. C’est pourquoi la plupart du temps, l’épouse est une bouchère sexy, tandis que son époux s’occupe de la matière première!
Il y aussi dans le village de minuscules épiceries qui vendent de tout , même des portes-bougies rouges en forme de croix pour mettre sur les tombes. Le culte des morts est bien vivant ici. Un jour, dans une boulangerie de Poros, j’ai désigné à la vendeuse un de ses pains ronds qui me semblaient bien appétissants. Elle a refusé gentiment en me précisant que je ne pouvais pas l’acheter, car c’était le pain pour les morts. Les morts doivent sans doute continuer à aller chercher leur pain à la boulangerie, dans ce pays peuplé de dieux.
Le village n’est pas touristique. La seule entreprise importante est le chantier Basimakopoulos où doit hiverner notre bateau. C’est pourquoi, en saison, beaucoup de “voileux” viennent diner chez Nikos. Et puis, il y a bien sûr “les Américains”, qui sont les descendants des marins de Kilada partis pêcher ailleurs au début du siècle dernier, car ils n’avaient pas de quoi nourrir leur famille. Ils reviennent en vacances l’été, et rient très fort à la taverne de Nikos. La diaspora aime à retrouver ses racines et montrer ses succès.
Maria, qui tient la station-service est née dans le New-Jersey, et ressemble à la Callas. Elle allait chez sa grand-mère de Kilada, chaque été. Et puis, après un divorce aux Etats -Unis, elle est rentrée au pays épouser son amour d’enfance, le garagiste. Très entreprenante , elle loue maintenant des voitures et a créé une laverie automatique. Le sens du business de son éducation américaine s’est associé à son sens de l’hospitalité, ancré dans ses gènes. Comme toujours, les petites histoires de chacun s’inscrivent dans la grande Histoire.
Les drames du monde semblent bien loin de notre baie. Pourtant, ils nous rattrapent quand même. Notre vol de retour pour Paris est annulé à cause de la pandémie. Et, plus touchant, beaucoup d’abeilles viennent chaque jour agoniser sur le pont de notre bateau. Les néocotinoïdes ont-ils envahi même le mont Hymette?
Les dieux devront-ils se passer un jour d’hydromel ?














