
Vendredi 15 Mai 2020,
Allons jusqu’au marché de tous les dangers, malgré l’absence de Pangolin frais ! Nous attendions ce jour avec l’impatience de gourmands frustrés. C’est si bon de sortir sans permission !
Au marché d’Auteuil, où nous arrivons tard et tout joyeux, c’est la fête. Tous les commerçants semblent nous attendre comme lorsqu’on guette avec délice les nouveaux arrivants à une réunion de famille. Nous sommes accueillis à bras ouverts, malgré les bras fermés et les flacons de gel désinfectants flambants neufs qui trônent sur les comptoirs. Les yeux pétillent, au dessus des masques, qui n’empêchent pas le verbe haut comme à l’accoutumée : ” Les voilà ! On est vraiment si heureux de vous voir !” C’est qu’on a créé des liens, mine de rien, sur la place du village d’Auteuil !
“Cela fait trop longtemps, vous nous avez manqué ! Si on avait su qu’on ne se reverrait pas avant deux mois !” Les marchandes de légumes roucoulent, en saluant Patrick qui plaisante en riant devant tant de succès : ” Vous aussi, vous m’avez manqué, je vous ferais bien la bise, mais on ne peut plus”. Devant tant d’enthousiasme, nous sommes obligés de faire affaire avec deux maraîchers différents pour ne vexer personne, prêts à acheter tous les primeurs de la place, dans l’émotion du moment des retrouvailles.
Je fonce vers mon boucher préféré, pourvu d’une visière de cosmonaute. Il retire avec soin les plastiques qui momifient l’étal. Nous sommes les derniers à arriver. – ” Bonjour, mais, vous ne fermez pas déjà ? “Il tourne la tête et me regarde avec des yeux de velours: – ” Mais non, Mado, je vous attendais !” Il m’appelle Mado , ce qui crée une sorte d’intimité, depuis qu’il a fait connaissance avec mes petits-enfants qui, séduits par ses bonbons, lui ont révélé mon nom (Mamido), un peu déformé. Du coup, j’ai l’impression d’être une tenancière de maison close ! Mon boucher, lui, s’appelle Bruno et sa vocation était d’être “nez”. Quand on faisait la queue serrée d’avant la distanciation, il devinait le parfum de chacune de ses clientes avec délectation avant la prise de commande, et ne se trompait jamais.
-“Alors Mado, vous avez changé de parfum, aujourd’hui c’est “La Vie est Belle “de Dior ! J’adore !” Cela va être plus dur maintenant car il faut garder les distances. Ce matin, Bruno est inquiet, le marché est petit, les étals ne sont pas assez distants, les clients du quartier désobéissants. La police est déjà passée. – “Il ne manquerait plus qu’on nous referme. Et sinon votre bateau, vous allez pouvoir y aller ? Je croyais que vous vous étiez confinés dedans, moi ! Quand est-ce que vous passez me voir à Royan ?”
Tandis que Patrick remplit un autre panier chez Marie-Jo et Manuel, “Au paradis des fruits et légumes”, je fais un tour chez le volailler qui est un rigolo :
– “Moi, qui étais un homme de contact, j’ai plus le droit d’en avoir. Alors, on m’a mis au paiement par carte sans contact. Je n’ai plus le droit de servir. Autrefois c’était le bon temps, j’avais même des clientes qui me payaient en bisous.” Cette monnaie n’a plus cours hélas. C’était sans doute la version française des bitcoins! Et il n’y a plus de fraises, chez Manuel, qui s’excuse d’avoir été dévalisé. “On ne savait pas si les clients seraient au rendez-vous comme vous. Il y a en a plein qui sont restés dans leur résidences secondaires. Vous connaissez le quartier ! Pas commode pour les commandes”…
Alors Patrick court vite chez le premier maraîcher, plus cher ; ” J’avais oublié les fraises ! ” Les vendeuses sont ravies et pouffent de rire dans leurs tabliers brodés “Isabelle et Diego”:
– “Alors, finalement on revient ! C’est plus de l’amour c’est de la rage !”
Le poissonnier qui ne perd pas le Nord , et qui travaille avec son fils, son clone en plus jeune, nous court après : -” Eh ! Prenez ma carte, on ne sait jamais ! Si on nous reconfine, vous commandez et je vous livre chez vous”. Il nous avoue, en aparté :” Pour nous, cela a été , car j’avais quand même facile quatre mois de trésorerie!” Il prend un air de trader aguerri. Normal, sur une place de marché. “On partira en vacances cet hiver. Le soleil brille toujours quelque part!”. Il nous confie sa carte de visite très chic, personnalisée pour le marché du jour: ” A la marée d’Auteuil”. C’est clair, l’homme a les moyens ! Espérons que son rejeton lui succédera: ” Le problème, c’est les horaires, les gamins y veulent plus se lever tôt. Mais pour partir en voyage de noces aux Maldives, je lui ai dit, il faut bien! ”
Sous le soleil, au marché, la Vie est Belle , comme l’effluve d’un parfum de Dior !








