XXIe versus 21e siècle

Vendredi XXVI Mars MMXXI,

On croit rêver ! A l’heure de la pandémie, et de sa farandole de complications, une période où l’on pourrait imaginer qu’on a quelques chats à fouetter énergiquement, certains esprits compliqués ont imaginé malin au musée Carnavalet, de transformer les chiffres romains en chiffres arabes pour “simplifier”. Evidemment, en France comme en Italie, cela crée une terrible polémique chez les esprits avisés. Je pense que cela n’aurait pas été le cas dans les pays anglo-saxons. Mais nous sommes des latins que diable!

Ceci, paraît-il, car les touristes étrangers ont du mal à comprendre les chiffres romains… sauf les Italiens bien entendu, qui sont furieux, et les Espagnols qui exigent de garder les chiffres romains dans leur langue, car une autre option serait une grave faute d’orthographe. Donc, on garde la numérotation romaine dans les traductions des légendes pédagogiques dans la langue de Cervantés, mais pas en français.

Y a-t-il eu une réunion internationale de linguistes pour déterminer cette aberration ? Visiblement, la simplification devient vite kafkaienne !

Et puis, je vais vous dire franchement, les étrangers sont aussi capables d’apprendre, surtout ceux qui fréquentent les musées.

Par exemple, j’ai reçu justement hier soir un incroyable texto de mon ami Hugh, un texan (en plus) qui vit à Londres: “Chère Marie-do, j’ai hâte de te revoir en France. J’ai une question. Quelle est la meilleure version annotée de la Recherche du temps perdu en français?” (Je réponds que je vais me renseigner) ….Deuxième texto : “Par ailleurs, je suis absolument fasciné en ce moment par une série de conférences à Yale du professeur Roberto Gonzales Echeverria sur Don Quichotte !….Je n’ai pas encore attaqué Proust, je m’y mets bientôt !”

Vous voyez bien ! “S’améliorer est le propre de l’homme!”

Certains Français sont également, parait-il, mal à l’aise avec les chiffres romains! Ils lisent sans doute “Mort à Louis croixbatonvè !” plutôt que “Mort à Louis XIV!” comme dans le sketch des inconnus, malgré les cours de CM1-CM2, et la lecture d’Astérix.

“XXII, les Romains!!!”

Je comprends que la France n’ait pas une bonne note au classement Pisa. Louis 14 arrache les yeux, et un grand pan de l’histoire. Le roi Soleil s’éclipse tristement derrière un numéro de cabine de bain pour contenter les analphabètes.

Qu’on prévoit pour ces derniers une présentation graphique adaptée (XIV=14) plutôt que de plonger l’ensemble des visiteurs dans un bain de médiocrité, appelé pour l’occasion “médiation universelle” !

“Cette histoire représente une synthèse parfaite de la catastrophe culturelle en cours : d’abord, on n’enseigne pas les choses, puis on les élimine pour que ceux qui les ignorent ne se sentent pas mal à l’aise!», fulminait avec raison mercredi dernier Massimo Gramellini, écrivain et vice-directeur du Corriere della Sera. 

Cette bataille entre les chiffres romains défendus de pied ferme et pour cause par les Italiens et les chiffres arabes soi-disant plus faciles à lire, serait comique si elle n’était pas révélatrice de la main mise du moindre effort. Les musées sont bien les endroits où il faudrait expliquer à ceux qui ne les connaissent pas comment lire les chiffres romains de façon ludique ! Cela les aiderait au moins pour Astérix !

Pourquoi la numération antique historique normalement apprise dès notre plus jeune âge, et gravée dans nos esprits grâce entre autres aux couvertures de Lagarde et Michard serait-elle dégommée ainsi ?

Arrêtons le nivellement par le bas ! Pourquoi vouloir sans cesse effacer les savoirs?

§

Joyeux Anniversaires !

Vendredi 19 Mars 2021,

Beaucoup d’anniversaires à fêter cette semaine, trois pour ma famille assez dispersée….surtout celle de Singapour qu’on n’a pas vue depuis plus d’un an. C’est un sixième de l’âge de l’héroïne de la fête qui a soufflé ses bougies à 10 722 km de notre écran, mais pour laquelle nous avons chanté avec énergie : “…. et que l’an prochain, nous soyons tous réunis pour chanter en coeur bon anniversaire…aire!” Un coup de zoom et cela repart pour encore un temps sans baisers ni calins, mais nous avons bon espoir de nous rattraper un jour.

C’est aussi l’anniversaire du premier confinement !

Et c’est du même coup, l’anniversaire de mon blog dit “du confinement” que je titrai le mardi 17 Mars 2020, très optimiste : “Confinement – Jour 1”. Depuis je vous rassure, j’ai arrêté de compter les jours, mais je constate qu’ils étaient plus chauds l’an passé, car souvenez-vous, il faisait si beau le dimanche d’avant le confinement que malgré la fermeture des bars, on buvait sur les balcons, on dansait la farandole sous les ponts, et on pique-niquait sur les plages. Les virus n’aiment pas les pieds de nez. On aurait du se méfier!

J’ai repris mon ancien blog lors du premier confinement avec beaucoup de plaisir car il m’a donné l’opportunité de vous donner des nouvelles, mes amis, et surtout de me sentir proche de vous. Toutes ces conversations dont le Covid nous a privés et qui m’ont bien manqué, j’ai l’impression de les avoir partagées quelque part avec vous. Merci à ceux qui me font régulièrement des commentaires sur le blog ou en dehors. Vous m’avez suivie fidèlement, confinée, puis libérée, en Bretagne ou sur les iles grecques, dans la tempête ou bloquée sur un bateau dans la baie de Kilada.

A mon retour, je me suis lancée dans une “série” pour nous changer un peu des restrictions et des chiffres de la pandémie. L’idée était de vous faire visiter Los Angeles de façon ludique et romanesque. Certains lecteurs me demandent maintenant des nouvelles de Nour…. (J’attends d’en avoir pour écrire la deuxième saison!)

Que pensez vous de ce type de formule ? Bref, dites moi ce que vous aimez et ce que vous aimez moins dans ce blog.

Hier, j’ai reçu un SMS de Doctolib, qui a annulé mon rendez-vous pris avec mille difficultés pour me faire vacciner dans un mois. L’ombre d’un doute plane sur le vaccin anglais qui devait tous nous sauver.

On ne sait plus sur quel pied danser sur le volcan !

Peut-on se fier à la perfide Albion qui n’a pas très bonne réputation surtout depuis le coup du Brexit? Mais on aimerait bien continuer à être vaccinés, pour pouvoir se balader avec un carnet de vaccination comme avant. Je ne comprends pas pourquoi cela pose problème à certains. Ils ne devaient pas avoir voyagé avant la pandémie.

Maintenant, le gouvernement dispose d’une sorte d’Ange Gabriel, un porte-parole aux airs de jouvenceau, qui annonce à mots couverts ce qui va être annoncé officiellement plus tard, pour préparer le terrain sans doute

Le casse-tête de Castex continue. Heureusement il a l’accent qui fleure bon le surf quand il évoque la troisième vague, les restrictions prennent des airs de vacances. Diplomate, il parle maintenant du variant britannique, plutôt qu’anglais. Il ne faut blesser personne, et puis cela peut englober le mystérieux variant breton qui sévit juste à l’endroit où je pars en vacances.

Pour fêter le premier anniversaire de la série “Confinement ” la troisième saison est maintenant disponible en Ile de France, dans les Hauts de France, et dans quelques villes privilégiées. Pour accompagner cette opportunité de méditer, on peut cette fois-ci s’acheter des livres pour passer le temps, s’offrir des fleurs pour égayer sa maison, et courir démasqués dans un rayon de 10km autour de sa maison. Sinon, on avance masqué, jusqu’au supermarché.

Dommage, les salons de massage pour se détendre ne sont pas autorisés. Il faut dire que huit personnes dont six d’origine asiatique ont été tuées à bout portant par un gamin parano de 21 ans à Atlanta. Symbolisaient-elles le “virus chinois” dont Trumpy a rabattu les oreilles de ses concitoyens. Les Asiatiques sont en effet l’objet de nombreuses attaques aux USA depuis. Le coupable a expliqué très sérieusement avoir voulu supprimer “des sources de tentation” car il souffrait d’une addiction au sexe…

“Vaste programme!” aurait pu dire de Gaulle! A quand le retour des tentations?

Caviar et cormorans

Samedi 13 Mars 2021,

Si vous faites partie des privilégiés qui sont invités à L’Elysée, et auxquels on servira peut-être du caviar, celui-ci ne viendra pas de la mer Caspienne mais sera du caviar bien français ! C’est vrai quoi, pourquoi seuls les Russes pourraient fabriquer du bon caviar ? Et ce caviar français qui doit plaire à Montebourg, viendra d’un tout petit village de Sologne, voisin du mien : Saint Viatre, dans le Loir et Cher. Pour votre culture générale, sachez que saint Viatre était spécialisé dans la guérison du paludisme, assez courant autrefois dans cette terre de marais qu’était la Sologne.

L’origine de cette implantation n’est pas banale. En effet, à l’origine, une noble famille de pisciculteurs belges implantée depuis des lustres au plat pays élevait des poissons classiques depuis des générations. L’un des leurs, sans doute fatigué de frayer dans les eaux de l’entreprise familiale, décida de s’installer à Saint Viatre, séduit peut-être par une accorte solognote, ou par les nombreux étangs poissonneux autour du village. Cet aventurier s’installa au bord du Néant, une charmante rivière, qu’on pouvait traverser en quelques minutes sur un pont de bois.

Tout se passait fort bien pour le nouvel arrivant jusqu’à l’entrée en scène des écologistes hollandais et danois. Je vous explique. Les Hollandais comme les Danois avaient pour coutume de ramasser les oeufs de cormorans qui nidifiaient sur leurs territoires et de s’en délecter, pendant de longues parties sur les plages du grand nord. Cela limitait les naissances, et les cormorans partaient ensuite pour le grand sud.

Mais tout changea quand les écologistes des pays du Nord décidèrent d’interdire le ramassage des oeufs de cormorans. “Les corbeaux de mer” se reproduisirent alors de façon exponentielle et décidèrent de s’installer partout où le soleil brillait et où les poissons pullulaient plutôt que de voler loin vers d’arides contrées. C’est ainsi, que des colonies entières de cormorans s’installèrent définitivement en Sologne, mais aussi dans les régions riches en élevages de truites et autres mets raffinés pour cette bande de vauriens.

Ce fut une vraie catastrophe pour les pisciculteurs ! On en référa à l’Europe qui pondit de son coté des kilomètres de textes. On autorisa la chasse au cormoran pour protéger au moins les alevins mais comme l’oiseau lui même ne se mange pas…, le succès fut mitigé ! Seuls les professionnels tentaient d’arrêter le carnage ! “Vous en voyez 100, il y en a mille” nous expliqua, la piscicultrice du Cernéant “. Chaque cormoran dévore un kilo et demi de poisson par jour, aussi l’invasion eut bientôt fait de vider les étangs de la région de leurs habitants.

Il y a 10 ans, notre famille de pisciculteurs, lassée de passer ses nuits à guetter les prédateurs une arme à la main, décida de changer son fusil d’épaule. Elle se lança donc dans l’élevage d’esturgeons qui restent sagement au fond des étangs et dont la peau très dure résiste aux becs acérées des cormorans. Et cela marche très bien…

Si vous voulez goûter , en toute simplicité , “l’émotion au naturel”, n’hésitez pas à vous laisser tenter par le caviar de Sologne.

Rien que le prix vous provoquera une émotion profonde !

Il faut savoir changer d’orientation!

“Making of” de la série!

5 mars 2021,

801 North Rodeo Drive, 90210 Beverly Hills, California

Vendredi 5 Mars 2021

§

Si “Le temps des jacarandas” est un récit fictif, le décor de l’intrigue est tout à fait réaliste.

Mes sources d’inspiration ont été nombreuses et variées, en voici quelques unes:

-Une conversation avec un chauffeur de taxi francophone et francophile qui m’a transportée de l’aéroport de Los Angeles à chez moi en mai 2003, et que je raconte au premier épisode. Ce récit là est parfaitement réel.

-La ville de Los Angeles, pleine de surprises, qui semble être un gigantesque plateau de tournage ! Tous les lieux décrits et les histoires concernant la cité des anges sont exacts.

-Le livre “Les cerfs volants de Kaboul” de Khaled Hossein qui est sorti justement en mai 2003 aux Etats-Unis. Nour aurait pu participer à la vérification des faits historiques évoqués dans le livre. Son auteur, un exilé afghan, vit en Californie. Cette année-là également, un producteur, réalisateur et scénariste afghan, Siddik Barmak, a reçu la caméra d’or à Cannes et le Golden Globe pour le film “Osama”.

-Un diner en 1983 à San Francisco à coté de l’historien de la Wells Fargo Bank qui ne connaissait pas Lucky Luke alors qu’il parlait français et auquel j’ai conseillé d’acheter quelques albums pour son musée. Un mois plus tard, j’ai reçu une carte de remerciement, me prévenant que le conseil d’administration de la Wells Fargo venait de prendre la décision majeure d’acheter toute la collection de Lucky Luke.

-Le sort des maisons “historiques” à Los Angeles qui ne plaisent pas aux acheteurs suivants et qui sont souvent rasées sans état d’âme pour en construire des neuves, car la législation est extrêmement libérale à ce sujet. Il n’est pas rare de voir des demeures superbes disparaitre en quelques jours.

-La magnifique maison où j’habitais sur Rodéo Drive, construite en 1913, qui avait été louée par Joe Kennedy (Le père du président) pour sa maitresse Gloria Swanson qui jouait alors dans Sunset Boulevard, film que je vous recommande de voir ou de revoir.

-Une émission sur la concurrence terrible des scénaristes d’Hollywood et leur créativité sans limite pour trouver de nouvelles idées. Par ailleurs, il est courant que les personnes qui travaillent dans l’univers du cinéma à LA combinent plusieurs emplois. Le statut d’intermittent du spectacle n’existe évidemment pas aux USA.

-la vie aussi bien-sûr, où tout est source d’inspiration; une conversation, une rencontre, un geste de la main, une odeur de jasmin… Tout est bien enfoui au fond de nos mémoires et remonte à la surface au gré de l’écriture d’une histoire.

J’espère vous avoir distrait un moment de la pandémie et je vous remercie d’avance pour vos commentaires.

La clé de l’énigme

25 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Au dernier moment, avant de déménager à Paris, Marie reçoit une carte postale de Nour, qui lui dit être parti dans son pays pour un tournage.

§

Deux ans plus tard, je conduisais ma new-beetle bleue à Paris, en écoutant probablement “California Dreamin’ “, car le ciel était bien gris ! “I’d be safe and warm, if I was in LA“… Mon amie Mifolette m’appela alors pour me proposer d’aller au cinéma voir un film dont elle avait entendu parler à la radio.

Nous nous sommes donc retrouvées toutes les deux au Pathé Boulogne. L’action se passait à Los Angeles, comme souvent. C’était l’histoire d’un scénariste brillant en mal d’inspiration (comme Joe Gillis dans Sunset Boulevard) qui travaillait à temps partiel comme chauffeur de taxi, pour discuter avec ses clients venus d’ailleurs et puiser dans leurs histoires des idées nouvelles pour nourrir son imaginaire.

Un matin de printemps, il charge à l’aéroport, une mère de famille parisienne séduisante et sympathique, qui l’intrigue par ses questions et avec laquelle il prend plaisir à parler français. Il s’arrange pour la revoir, et tombe éperdument amoureux d’elle.

Prisonnier de son propre scénario de départ, notre scénariste doit improviser constamment pour rester crédible, au point de s’installer dans sa propre guest-house…

La suite de l’histoire, vous la connaissez! C’était la mienne. A la fois fascinée et infiniment troublée, j’ai assisté à ma propre aventure sur grand écran. Nour avait changé de nom et choisi Tarik (qui signifie “l’astre de la nuit”en référence à Vénus). Mais la vedette féminine, une actrice française qui me ressemblait vaguement en nettement plus sexy, s’appelait Marie!

Enfoncée nerveusement dans mon fauteuil rouge, j’ai revu toutes les étapes de notre idylle, nos lieux de rendez-vous, nos conversations interminables, notre pique-nique sur le campus d’UCLA, notre promenade sur l’observatoire du Griffith Park, les rires des italiens sous les lettres d’Hollywood, le dialogue écourté avec l’ami qui risquait de gaffer au bar du Polo Lounge, nos échanges passionnés, nos découvertes sur les chemins secrets de LA, et même des instants d’émotion imperceptibles comme une main qui tremble un peu ou un regard qui se trouble soudain!

La fin du film était cependant un peu différente de ma réalité. Nour-Tarik écrivait régulièrement de petits messages à Marie, qu’il gardait dans une grande enveloppe pour lui donner à son retour. Au mois de septembre, il y ajouta un dernier mot pour lui fixer un rendez-vous dans sa nouvelle maison, accompagné d’une nouvelle clé, fixée soigneusement avec du scotch. Et… il déposa la grande enveloppe dans la boite aux lettres de Marie comme il en avait l’habitude ! Mais Marie ne vint jamais au rendez-vous ! Et ensuite, elle disparut de son horizon.

Avant le générique, une dédicace me prouva que je n’étais pas en plein délire : “Ce film est dédié à Marie, alias Lady Rodéo”.

J’ai pensé alors à la phrase de Camus :”Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été !”

Mais l’affaire ne restait pas claire.

A la sortie du Pathé Boulogne, j’étais sonnée, mon coeur divaguait, mais Mifolette était en pleine forme.

-Pour moi, c’est un coup du mari, il est rentré avant elle à Los Angeles, et il a trouvé l’enveloppe ! Si cela se trouve, tu l’as déjà rencontrée, cette Marie!

-Tu sais, Mifolette, Los Angeles est une très grande ville ! Et puis, c’est juste une histoire, il faut toujours une fin un peu romantique pour les Américains.

-Pas du tout, c’est pas du tout ce qu’il a raconté. Il a dit que le scénario était strictement autobiographique, que c’était son histoire. Quand il est revenu après son tournage, Marie n’habitait plus là. Sa maison était à louer.

-Mais c’est qui ” il” ?

-Mais le scénariste ! J’ai écouté un interview de lui sur France-Inter, il parle très bien français, il est venu faire la promotion de son film à Paris. La journaliste lui a même demandé s’il ne venait pas pour retrouver Marie.

-Et qu’est ce qu’il a répondu ?

-Attends, il a dit : ” Peut-être ! Ce qui est écrit est écrit!”

§

Ah ! J’oubliai ! Le titre du film était : “Le temps des Jacarandas”

https://embed.music.apple.com/fr/album/california-dreamin-single/1440795791?i=1440796325

THE END

La mort dans l’âme

Vendredi 19 Février 2021

Résumé de l’épisode précédent : Marie et sa famille doivent repartir précipitamment à Paris pour l’enterrement de la soeur de Marie.

§

Evidemment, il faisait mauvais quand nous sommes arrivés à Paris. Le ciel pleurait aussi. Le chauffeur de taxi était bougon. Tout était gris.

Après une mauvaise nuit, nous sommes partis en famille dans notre village que ma soeur aimait tant et où elle devait être enterrée. Elle avait écrit dans un des ses poèmes: “La Sologne adoucit la peine la plus forte, demain sera vivant, je me lèverai tôt.” Elle se trompait. Malgré son rire joyeux qui résonnait encore dans notre coeur, la peine s’est incrustée en nous définitivement. Et pendant les lendemains pluvieux, nous mîmes notre vie au temps mort.

Mon séjour s’est ensuite prolongé, car mon mari a appris, en allant faire un tour au siège de son entreprise, qu’il devait être muté à Paris. Il est donc vite reparti clore ses dossiers d’hommes d’affaires affairé. De mon coté, j’ai dû trouver au plus vite un lycée pour Adrienne et préparer notre retour en France. Ma fille, furieuse, fit donc “une deuxième rentrée”, sans soleil cette fois, dans un établissement inconnu mais heureusement sans uniforme comme aux USA! Elle ne comprenait pas pourquoi il fallait se réveiller alors que le jour n’était pas levé, et cherchait les bougainvilliers sur le chemin de l’école.

Ce n’était pas vraiment une bonne période pour quitter Los Angeles et affronter le crachin parisien. Aussi, pour les vacances de la Toussaint, nous sommes reparties toutes les deux vers la Californie pour dire au revoir aux amis, et organiser le déménagement programmé. Le soleil était bien au rendez-vous, mais il n’y avait pas de message de Nour. J’ai quand même été faire un petit tour rapide du coté de Roxbury Drive. Le terrain semblait être en passe d’être réaménagé.

La ville s’était comme d’habitude couverte de citrouilles, de fantômes, de toiles d’araignées et de squelettes endiablés pour fêter Halloween. Pour célébrer “la saison de la sorcière” nous sommes allées dans un magasin incontournable sur Wilshire Boulevard du nom de “Aaahs”, transformé en caverne apocalyptique. Devant celui-ci, un géant juché sur des échasses, et habillé en grande Faucheuse, hélait les voitures et leur indiquait la direction du parking. De l’entrée de ce paradis pour accessoires de l’enfer sortaient des hurlements effroyables et des torrents de fumée. Nous avons traversé le très créatif rayon des accessoires où les mains tranchées jouxtent les mentons de sorcières et les “RIP” autocollants pour pierres tombales décoratives. Qui donc ici comprend cette abréviation? Les latinistes ne sont pas vraiment monnaie courante dans le grand Ouest. Adrienne hésitait un peu entre un costume de diva gothique et de diablesse sexy, ce qu’elle est au naturel ! A la sortie, “la Mort” et sa faux qui s’embêtait un peu, nous a raccompagnées au parking en papotant. C’est mal payé comme job, parait-il, mais on rencontre du monde!

Le temps était évidemment divin pour la Toussaint. La plage de Santa Monica était, quant elle, plantée de plus de mille croix de bois qui symbolisaient tous les soldats morts en Irak dans la semaine. Chaque dimanche, celles-ci étaient installées à l’aube par des vétérans pacifistes, avec le décompte des morts américains inscrit sur une petite pancarte. On ne compte pas les autres , la plage entière n’y suffirait pas. “Requiescant In Pace!” L’effet était saisissant mais n’incitait pas à la baignade, malgré la douceur de l’air.

Nous avons rempli des cartons tant bien que mal avec les morceaux de notre vie californienne, jusqu’à l’arrivée des déménageurs qui ont eu vite fait d’embarquer dans leur camion ma new-beetle bleue, pour une croisière transatlantique et de nouvelles aventures.

Au dernier moment, avant de rentrer dans le taxi pour l’aéroport, je suis quand même allée jeter un oeil dans la boite aux lettres. Il y avait une carte postale ancienne qui semblait avoir beaucoup voyagé : “Chère Marie, J’ai du partir pour un tournage dans mon pays. je reviendrai bientôt. Ne m’oubliez pas ! N. ” Elle était postée de Kaboul et représentait le lycée Français à sa construction, en 1922.

Nous sommes quand même repartis pour Paris. Car ce qui n’est pas écrit n’est pas écrit !

L.A. BLUES

Vendredi 12 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent : Marie est rentrée à LA, mais quand elle retourne sur les lieux de ses rencontres avec Nour, il n’y a plus rien de la charmante guest-house et de la grande hacienda. Tout a mystérieusement disparu, comme dans un rêve.

§

La stupeur passée, j’ai d’abord essayé de comprendre calmement ce qui avait pu arriver. Nour était la solution. J’avais réussi à traduire son mot en dari, envoyé aux Sables blancs. Il signifiait littéralement : “Mon coeur s’est serré pour toi” Cette formule poétique veut dire, parait-il, “Tu me manques”. Comment peut-on être Persan?

Ensuite, j’ai laissé un message sur son cellphone comme on disait à l’époque. Par ailleurs, j’ai procédé à une fouille minutieuse de notre boite aux lettres juste au cas où un message m’aurait échappé.

Enfin, je me suis dit que le producteur qui avait prêté la maison à Nour avait pu vendre celle-ci et que les nouveaux propriétaires avaient du la faire raser pour en reconstruire une autre plus à leur goût. C’est triste mais fréquent ici, la législation étant très libérale, seuls quelques sites éminemment historiques sont un peu protégés, mais les jolies maisons un peu anciennes, mêmes construites par des architectes renommés, ou les demeures de célébrités sont détruites sans la moindre hésitation, pour construire plus grand, plus clinquant, plus laid parfois… Souvent, les nouveaux propriétaires jurent tous leurs grands dieux aux vendeurs inquiets vouloir préserver avec le plus grand soin ces lieux rares. Ce ne sont que des promesses verbales. Le lendemain de la vente, les bulldozers arrivent.

Aussi est-il est fréquent de voir dans les beaux quartiers de Los Angeles de splendides maisons détruites en deux jours, avant d’être reconstruites… Selon les mauvaises langues, elles subissent le même sort que les femmes californiennes, on se débarrasse des vieilles pour en prendre des neuves!

Je suis retournée dans les bureaux de West Hollywood où Nour avait une boite aux lettres…Il n’y avait plus son nom mais j’ai quand même laissé un petit message, les larmes au bout des mots !

Il faut croire que les dieux n’étaient pas favorables à mon retour car le pire restait à venir. A la déception, est venue se rajouter une souffrance terrible.

On m’a téléphoné ce soir pour me dire que ma soeur chérie, après avoir souffert mille morts, s’était endormie définitivement dans la vraie.

On m’a téléphoné ce soir vendredi 19 Septembre pour m’annoncer que ma soeur chérie était morte le samedi 20 Septembre à des milliers de kilomètres d’ici, dans une nuit que je n’ai pas encore vécue. 

On m’a téléphoné ce soir, pour me dire que ma soeur chérie nous avait quittés, comme si elle pouvait nous quitter. Ce n’était pas son genre !

On m’a téléphoné ce soir pour me dire que ma soeur chérie s’était « éteinte », comme si elle pouvait s’éteindre, ma flamboyante soeur! Elle était si jeune, si drôle, si belle  !

A l’heure où j’épluchais des oignons devant ma télévision débile, ma soeur chérie se mourrait. Son corps gracieux était devenu trop fragile et l’a laissée tomber.

Saloperie de maladie. Saloperie de mort. Saloperie de vie.

Ce soir, je ne vais plus parler, je ne vais plus écrire, je ne vais plus respirer, je ne vais plus pleurer, je ne vais plus dormir, je vais attendre dans la nuit californienne, les derniers instants qu’a vécus ma soeur chérie pour la veiller en paix.

Demain, nous repartirons en France, mais nous aurons beau remonter les fuseaux horaires, nous ne rattraperons pas le temps perdu. Je serai présente à l’enterrement de mon passé.

Décalages en séries

Vendredi 5 février 2021,

Résumé de l’épisode précédent: C’est la fin de l’été, Marie retourne à Los Angeles pour la rentrée scolaire.

§

Paris 13h15 – A Roissy, pour notre retour dans la ville des Anges, tandis que le préposé vérifiait avec soin mon visa, une jeune recrue arriva en tapinois. La sécurité étant renforcée, elle était préposée à une fouille minutieuse des valises et visiblement ravie de porter un uniforme. Elle avait dû rêver d’être hôtesse, mais un strabisme malencontreux avait, à mon avis, contrarié sa carrière.

Elle jeta un œil peu discret sur mon passeport par-dessus l’épaule de son collègue concentré sur nos papiers :

-Alors, comme cela vous êtes une Française qu’habite l’Amérique ?

J’acquiesce.

-Beverly Hills, ça me dit quelque chose… Dites-moi, entre nous, c’est pas un peu « bourge » comme coin ?

Le terme me semble si décalé (vous me comprendrez) que je reste d’abord coite.

-Disons que c’est un petit peu chic.

-Je vois très bien, me dit-elle, c’est le genre de banlieue où il n’y a que des pavillons.

C’est cela… Je ne précise pas que la moyenne des pavillons fait mille mètres carrés… mais je lui explique qu’à Los Angeles, il y a surtout des « pavillons ».

– Ah! LOS ANGELESSS!!! me dit-elle avec des étoiles dans les yeux.

-Cela doit être formidable avec tous ces acteurs dans les rues ! Elle n’a pas tout à fait tort car on en rencontre beaucoup au supermarché, en jogging et mal coiffés. On ne les reconnait d’ailleurs pas toujours. C’est ainsi qu’un 24 Décembre, Tom Hanks m’a demandé mon avis sur un cadeau de dernière minute!

Notre contrôleuse regarde alors d’un air accablé ma valise à inspecter qui roule toute seule mais ne grimpe pas encore sur les tables sans une aide musclée.

– Vous savez, je ne vais pas arriver à la porter, alors je vais juste fouiller votre bagage à main, mais il ne faudra pas le dire….

Je la rassure en lui affirmant n’avoir aucune arme dans mes affaires.

-Ne vous inquiétez pas, me dit-elle, pour les terroristes, j’ai l’œil !

Los Angeles, 17h40 – Le chauffeur de taxi, moins séduisant que Nour, nous propose d’aller à San Diego plutôt que de tenter de prendre la 405 North, il a raison, il y a des embouteillages monstrueux. Il n’a jamais vu cela, nous non plus, sauf ce matin sur les périphériques parisiens, il y a 17 heures environ. Quand il nous demande d’où l’on vient, nous lui répondons, Adrienne et moi en même temps, avec notre plus bel accent : From Parissss !

Alors il se retourne vers nous et s’exclame : Ah! PARISSSS!!!! Et dans ses yeux, brillent les mêmes étoiles que dans ceux de la jeune préposée aux bagages de Roissy.

C’est cela le mythe !

Nous arrivons bien décalées à la maison. Il est plus de 2 heures du matin à Paris.

Le surlendemain en pleine forme, je dépose Adrienne au Lycée Français, dans son uniforme flambant neuf pour la rentrée . Elle a presque sauté de la voiture, d’un pied expert, toute à la joie de retrouver ses amis.

Je suis au rendez-vous du “Los Angeles Café”. Rien n’a beaucoup changé, ni le parking de Cheviots’Farms entouré de massifs poussiéreux, ni les trois palmiers efflanqués, ni la terrasse ensoleillée du Delikatessen égyptien. Les habitués sont toujours là. Le patron m’accueille en français, la vieille dame dévore toujours ses œufs au bacon, le “Veteran of foreign wars ” arrive dans son vieux coupé cabossé, à l’avant encapuchonné de cuir.

Mais je suis seule devant mon mauvais café dans un verre en plastique. 

Je ferme les yeux sous la caresse du soleil déjà chaud. J’attends les amies qui ne sont pas ce matin au rendez-vous du café matinal. La plupart sont rentrées à Paris. Alors, je fonce retrouver Nour dans la guest-house de Roxbury. Comme il n’y avait pas de mot dans ma boite aux lettres, je pense qu’il m’attend.

Je me rapproche de sa maison avec ma new-beetle pour le surprendre. Mon coeur bat évidemment à tout rompre quand je descends de ma voiture. Je récupère la précieuse clé dans mon sac au cas où il ne serait pas là. Je marche vite vers la guest-house, un peu émue et là, je tombe dans un état de sidération absolue….

Il n’y a plus d’hacienda californienne, plus de guest-house, plus rien du tout, juste cette clé dans le creux de ma main tremblante, comme une clé des songes. Est-ce que j’ai rêvé? Est-ce une illusion? Il ne reste que la piscine, soigneusement bâchée et les bougainvilliers. Le terrain est entouré de palissades et un bulldozer est garé à la place de la petite maison.

Je reste abasourdie.

Et puis, hébétée, je rentre lentement chez moi, complètement déroutée.

Les Sables Blancs

29 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie, revenue en France pour l’été, retrouve ses enfants pour les vacances et après un tour en Sologne, continue son périple.

§

Après le séjour en Sologne, nous partons dans un autre endroit cher à mon coeur, l’hôtel des Sables Blancs en Bretagne. Au départ, c’était juste une crêperie très bien située devant la mer, puis peu à peu les propriétaires l’ont transformée en petit hôtel familial pour habitués sympathiques. Nous envahissons régulièrement ce lieu convivial, avec la famille, les amis, les amis des enfants pour y passer des vacances joyeuses et animées. Nous embarquons toujours avec nous la grande amie d’Adrienne, Laurette, douée d’une capacité de rangement inédite chez ma progéniture, qu’elle n’a malheureusement pas influencée.

Les marées rythment ici les jours, organisés selon les bordées du club de voile et les heures de marée basse où il est bon de taquiner le bouquet. La longue plage des Sables Blancs n’a rien à envier à Zuma Beach et l’eau y est un peu plus chaude grâce à la douceur du Gulf Stream, même si les baignades restent toniques! Nous y faisons également une cure bienfaisante de fruits de mer, de beurre salé et de crêpes succulentes, la spécialité de notre hôtesse, Marine.

Les amis sont nombreux à passer nous voir cette année, car il est plus facile d’aller à Morlaix qu’à LA. Nous arpentons ensemble le chemin des gabelous*, en nous racontant nos vies séparées par un océan et un continent.

Après la baignade et la pêche , on suit pendant quelques kilomètres le sentier des douaniers et on arrive dans un endroit tout à fait extraordinaire, planté au milieu de nulle part qui donne sur la mer jolie. C’est la librairie-café Caplan and co, un endroit magique. Il n’y a là que des livres choisis, dans une ambiance de bistro sympa, on peut y déguster des assiettes grecques comme la patronne, boire des bières du pays en lisant pendant des heures ou jouer au baby foot. Cette étape incontournable de mon coin de Bretagne a fait, à ma grande stupeur, l’objet d’un d’un article dithyrambique dans le Los Angeles Times !

Le soir, en buvant du Pommeau, dans la salle à manger vitrée qui domine la plage, nous regardons le soleil qui n’en finit pas de se glisser dans la mer violine très lentement, pour y mourir enfin tout doucement. C’est le moment où chacun guette le rayon vert. et y va de son explication. Mais dans le grand ouest, le crépuscule n’est pas pressé par les ténèbres. A onze heures du soir, il fait encore jour. Les soirées d’été s’étirent infiniment et les discussions se prolongent jusqu’au bout des nuits étoilées.

Tout serait parfait si j’arrivais à oublier Nour, à l’occulter complètement au moins pour un temps, mais le coeur est têtu. Mille détails me l’évoquent sans cesse. En 2003, on n’écrit pas de sms, on ne jongle pas encore sur Whatsapp, et le téléphone est cher. Comme convenu avant mon départ, je lui envoie juste une carte postale des Sables Blancs, pour qu’il puisse “m’imaginer” en France. La réponse que Marine a posée bien en évidence sur le bar a beaucoup de succès auprès des pensionnaires. Une lettre de Los Angeles, ce n’est pas si courant à la poste de Guimaëc. Je l’engouffre rapidement dans mon sac de plage pour la lire discrètement. C’est une carte de Point Dume, une belle falaise de Californie, au dos de laquelle est juste écrit un texte sibyllin :

دلم برات تنگ شده

Qui comprend le Dari?

*voir mon blog de Juillet 2020: https://blogcafe.video.blog/2020/07/15/le-sentier-des-douaniers/

French connection

22 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie, après une parenthèse glamour avec Nour, rentre à Paris pour les vacances d’été…

§

A notre arrivée à Paris, nous avons attendu longtemps un taxi et la queue n’était pas bien organisée. Le chauffeur n’était ni un prince russe, ni un historien afghan, mais un vrai râleur parisien.

– Alors, comme cà, vous habitez à Los Angeles ! Vous avez bien de la chance ! Nous, avec l’euro, tout a augmenté ! Ils s’en sortent comment, les Américains avec l’euro ? (Nous sommes en 2003)

– Très bien, vous savez, ils en sont restés au dollar !

– Ah! Cà alors! C’est bien les Américains !

– Mais par ailleurs, il y a quand même eu la guerre en Irak cette année …

– Oh! la guerre, vous savez, il y en a toujours une quelque part, alors autant que cela soit les cow-boys qui s’y collent. Ils ont toujours eu la gâchette facile!

Je pense aux yeux rieurs de Nour, un matin de printemps, dans le rétroviseur.

Il fait si beau à Paris que je ne remarque même pas combien l’autoroute est petite. Je me réjouis de rentrer chez moi après cette année où j’ai vécu dans un pays parti en guerre tout de même.

La maison nous attend entourée de verdure, mais je suis décalée et je n’ai plus les bons codes dans la tête. L’alarme hurle pendant deux heures. Les voisins vont savoir que je suis rentrée !

J’avais fait les codes de la maison de Los Angeles, il est grand temps de se réadapter …

C’est un vrai diner de retrouvailles en famille avec tous les enfants … Je fonce au Monoprix. Je ne sais que choisir …Quelle merveille, ces supermarchés français! J’avais oublié ce qu’était la variété. Je remplis mon chariot à une vitesse vertigineuse en m’extasiant sur les prix. Ah ! Qu’on est donc riche à Paris!

C’est une vraie longue soirée d’été comme il n’en existe pas en Californie. Nous dinons sur la terrasse, trop heureux de nous retrouver tous, et nous bavardons sans parvenir à nous arrêter, mais je finis par m’endormir sur ma chaise, épuisée et sérieusement décalée.

Dés le lendemain, nous filons sur l’autoroute en chantant tous à tue-tête, car la Sologne, l’éternelle Sologne, nous attend.

Notre vieille maison de bois est fidèle au poste malgré son âge, mais a pris une allure bancale. Le portail ne ferme toujours pas et la clairière est largement ouverte. Nous déjeunons à l’ombre de chênes, en nous racontant nos petites histoires. Dans la pompe rouillée, les rouges-gorges ont refait leurs nids, la bruyère a fleuri, les aiguilles chauffées par le soleil embaument l’air.

Un séjour dans notre petit village est un véritable voyage en France profonde.

Le lendemain à l’aube, arrivent en rangs serrés tous les corps de métiers, que j’avais suppliés de venir me voir car j’habitais très loin, aux Etats-Unis. En fait, ils viennent voir “l’Américaine”. Je suis donc en train de boire mon café dehors, en nuisette, en comptant les lapins, quand arrive le bel Antonio, troisième d’une famille de séduisants portugais couvreurs de la deuxième génération, qui ont fait fortune dans le pays. Il faut nettoyer le toit, c’est certain, mais il a trop de travail avant l’hiver, à cause de la saison de la chasse qui arrive.

-Ils chassent quoi en Amérique, les bisons ?

Quant à Monsieur Charpentier, le maçon, comme son nom ne l’indique pas, il est également surchargé de travail.

– Bonjour madame, je viens vous voir, mais j’ai mon planning plein jusqu’à la Noël, même pour une dalle de béton. Je connais la maison, c’est moi qui suis venu en urgence quand votre fosse septique à éclaté l’hiver dernier et que vous étiez en Amérique !

Je le remercie avec effusion de son efficacité en espérant caser ma dalle entre deux gros chantiers.

– C’est que vous étiez bien dans la merde ! ajoute-t-il, en précisant qu’il faut bien rigoler par les temps qui courent… Bon, le problème c’est qu’on a trop de boulot. Si je ne peux pas couler votre dalle, c’est à cause de l’école.

-De l’école? Je répète avec un air étonné, en spécialiste du dialogue non directif, et en tirant sur ma nuisette.

– A l’école, ils disent aux gamins qu’y faut pas faire maçon, qu’y feront pas leur argent, pourtant moi je le fais bien, mon argent! (Au prix de la fosse septique, j’en suis persuadée!). Ils disent qu’y faut faire de longues études, tout cela pour qu’ils aillent à l’usine… moi, du coup, j’ai pas d’apprentis et je peux pas couler votre dalle… et les loirs, l’hiver, ils font Club Med dans votre maison..Tout cela, à cause de l’école ! Ma petite dame, je ne sais pas si vous êtes au courant en Amérique…mais ici , c’est la crise de la grande économie ( la petite, la sienne, se porte comme un charme), mais attention, la vrrrraie grande économie et moi, je peux vous dire….

Il prend alors l’air inspiré d’un trader de Wall street, un oeil à l’orient, l’autre à l’occident:

-Je peux vous dire, eh ben, les usines …elles ferment. Ils sont pas bien malins les instituteurs, y doivent pas s’y connaitre en économie !

Après de difficiles négociations pour des travaux incertains, il est temps de faire quelques courses dans le village voisin, où il y a encore un boucher “chez Dhuizon”:

– Vous voilà donc de retour d’Amérique, c’est pour les vacances ?

J’acquiesce et commence avec gourmandise ma commande … Mme Dhuizon commente:

– Une tranche de terrine de lapin aux pruneaux, pour la petite qui aime toujours autant la terrine ! Ah ! ils n’ont pas cela là-bas… des rillons, du saucisson à l’ail, un pot de rillettes d’oie… pour l’apéritif c’est toujours bon… Pas du tout de charcuterie vous dites?… C’est pourtant pas l’Afrique ! Des rognons de veau…. Y-z-en n’ont pas non plus ? Un bon rôti de bœuf… Ah, pour les ris de veau, c’est plus compliqué, faut voir cela avec le patron. Attendez deux minutes…

Nous patientons en admirant l’affiche sur le mur : « CHEZ NOUS, LES TRUFFES C’EST SOUS LES CHENES, ET LE VEAU C’EST SOUS LA MERE ». Je suis très loin de Ralph Fresh Fare et des supermarchés d’outre-atlantique … Je repère des bocaux de girolles au vinaigre pour accompagner mes rognons à la crème. On entend des pourparlers dans l’arrière-boutique : 

– Alain, tu peux prendre une commande de ris de veau pour demain ? C’est pour la dame de la Ferté qui vit en Amérique… Là-bas, y z’ont pas de terrine de lapin, y z’ont pas de rillons, y z’ont pas de rognons, et y z’ont pas de ris de veau… Si ça se trouve, y z’ont même  pas de boudin, les pauvres, alors il lui faudrait juste un petit ris de veau. 

Alain apparaît alors, superbe, et souriant sous sa moustache, avec sa tenue pied-de-poule de boucher traditionnel, il s’essuie les mains sur son grand tablier blanc : 

– Et, dans le ventre , y z’ont-y quelque chose au moins ? » car c’est un joyeux drille…

Et il ajoute avec un ton de conspirateur :

-Demain vers 11 heures, j’aurai quelque chose pour vous… 

Il est ici définitivement bien joyeux de faire les courses… nous rentrons par des chemins de traverse. Il y en a de nombreux ici, ainsi que des “petites routes”. Un concept inconnu en Californie, où l’autoroute est reine. Ces chemins dans les bois, ceux de la La Perelle, de la Drague ou des Ardillats m’amènent vers d’autres rivages, ceux du Beuvron, ou du petit Néant.

Peu à peu, Los Angeles s’estompe dans le paysage… Et puis c’est déjà l’heure de l’apéritif traditionnel chez mes soeurs. Finalement, on se réadapte facilement au mois de Juillet.