L’élixir

1 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Marie passe une après-midi mémorable dans le jardin des sculptures de UCLA, en compagnie du mystérieux chauffeur de taxi.

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Je reprends ma vie, ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Je reprends mes cours de fitness, menés tambour battant par une ancienne sergent de l’armée israélienne, qui hurle des ordres incompréhensibles dans un micro accroché à son justaucorps, qui porte bien son nom. C’est plus difficile. 

Je continue les cours d’anglais dispensés gracieusement par la Beverly Hills High School, qui permettent de rencontrer des coréens, des japonais et des guatémaltèques, mais en aucun cas de parler l’anglais . « On y va pour le fun » m’avait dit Mme Danone.  

J’erre toujours de supermarché en supermarché pour remplir le fameux panier de la ménagère. De l’écolo pas cher, dit organique, à l’écolo cher, en passant par l’indispensable magasin standard  pour la junk-food et l’essentiel (coca-cola et papier toilette) . 

Je me décide à prendre des cours de golf, prise d’un dynamisme subit, car le professeur ressemble au beau Josh Harnett dans le film Pearl Harbour.

J’évite quand même la dernière trouvaille de mes amies sportives : monter et descendre jusqu’à l’épuisement, un gigantesque escalier de 170 marches, entourées d’autres masochistes qui éructent et suent à grosses gouttes. Car non seulement cet escalier, qui ne mène a rien, a été construit pour le déplaisir des joggers de Santa Monica, mais encore, il y a foule de sisyphes pour le monter et le descendre éternellement.

Heureusement, c’est encore gratuit. 

Je vais marcher le long des plages ou sur les sentiers des montagnes sauvages incluses dans cette drôle de ville qui fleure bon le jasmin. 

Je commence le livre étrange que Nourredine m’a confié comme un secret « La Malédiction », de Rachid Mimouni.

Bref, je fais semblant de m’occuper mais j’attends.

Attendre est d’ailleurs ma spécialité. 

J’attends mon mari, drogué de travail, qui jongle avec les fuseaux horaires et les horaires tardifs. J’attends l’heure de téléphoner en France. J’ai attendu des enfants, puis leur sortie de l’école, ensuite très vite le retour tardif des mêmes quand ils sortent le soir . Maintenant j’attends  leurs venues en Californie, les vacances avec eux et j’attends toujours la sortie de l’école de la petite dernière qui commence à vouloir aller au cinéma le soir avec les copains. 

Je suis la reine de l’attente. Je ne sais pas, si comme dans la chanson, j’attends que le monde change et que changent les gens mais, imperturbablement, j’attends.

Peut-être devrais-je arrêter d’attendre pour vivre !

Alors, je range Taxi Driver dans un dossier de mon ordinateur intime, sans aller jusqu`à cliquer pour l’effacer.

Finalement, je n’aurais pas eu à attendre. 

Un petit paquet rouge, bizarrement réalisé en treillis de fils et entouré d’un superbe ruban de satin glacé, à été déposé devant ma porte.

A l’intérieur, se trouve non pas un collier de princesse orientale, mais une sorte de boite de thé. Il s’agit en fait d’un élixir de sérénité venant d’un salon de thé « L’Elixir » sur Melrose, où Nourredine me propose un prochaine rencontre «  pour converser ». Il est clair qu’il cherche à me surprendre. 

Le téléphone interrompt ma rêverie sur cet élixir mystérieux. C’est ma voisine qui m’annonce que son chien, pourtant peu mondain, est invité à un anniversaire chez un chien voisin, avec un bristol s’il vous plait. A classer dans la rubrique « Only in LA ». Je lui conseille d’aller faire un tour a la Dog’s Bakery de Century City où l’on trouve outre d’appétissants gâteaux en forme d’os, une série de cadeaux inédits. Cela va de la médaille de la vierge pour chat mystique, au costume de plage hawaïen, en passant par le smoking pour cérémonie matrimoniale canine. 

Je note ensuite soigneusement les coordonnées de l’endroit de mon prochain rendez-vous sur mon agenda et je me plonge dans la lecture de « La Malédiction », après avoir pris rendez-vous chez le coiffeur… J’ai soudain envie d’une nouvelle tête.

L’Elixir est un endroit très branché zen sur Melrose avenue. Salon de thé et herboristerie jouxtent un jardin charmant, calme et serein, qui joue très bien son rôle de havre de paix. De petits coins tranquilles et discrets y sont aménagés entre les bambous. Le regard de Nourredine m’attend derrière une fontaine chantante. 

– J’étais en avance mais vous êtes ponctuelle ! me dit-il d’un air satisfait.  De toutes les façons, j’aime bien vous attendre. 

J’aurais du le faire attendre un peu plus …

– Vos cheveux sont plus dorés aujourd’hui.

Il est décidément bien observateur, ce jeune homme. J’enchaîne, mondaine, sur ce livre qui m’a révélé une autre Algérie que celle de Camus. Je suis plus à l’aise pour la critique littéraire que pour la séduction. Nous commandons des salades de tomates à la fêta, qui me permettent de rebondir sur mon expérience grecque. Il est plaisamment cultivé. Il s’exprime de façon poétique et codée. Malgré mes efforts, je n’arrive pas à le situer très clairement. Il est à la fois complice et lointain, une vraie mine d’interrogations pour qui aime à se poser des questions. Je n’aime pas les puzzles mais j’aime à comprendre les gens. Mes contemporains m’intéressent. Le comportement de cet homme-là reste pour moi une source d’étonnement .

– Vous me posez un problème ! me dit-il soudain. ( A moi aussi!)

C’est drôle de se vouvoyer dans un pays où la langue ne permet pas le vouvoiement entre  simples mortels. 

– Vous m’en voyez désolée, en quoi puis-je vous poser problème? 

– Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez comme cela. Vous me perturbez.

Lui aussi, il commence à me perturber sérieusement, mais je ne le dis pas .

– Vous m’en voyez ravie. J’aime bien perturber. (Bonne réplique, ma grande !)

Je cache mes mains qui révèlent une perturbation certaine sous la table en redwood,.

– Vous êtes si différente des autres, si attentive aux « tréfonds » de moi-même. 

Il faudra que j’y réfléchisse à deux fois à celle là, on ne me l’avait encore jamais dite. Il rajoute doucement : 

 – Vous m’intimidez! 

Il n’a pourtant pas l’air ni timide, ni intimidé. Il semble seulement attentif au gargouillement de la fontaine, son regard détourné. Je suis troublée aussi mais je ne le dis pas. J’ai l’impression de retrouver une vieille sensation oubliée. Quand son regard se pose sur moi, la sensation s’intensifie. Ses yeux dorés ne rient plus. 

 -Vous êtes unique,  reprend -il calmement.  Excusez-moi un instant, je dois m’absenter.  

Et il s’en va. Il me plante là.

Dans quelle histoire me suis-je fourrée ? Que me veut ce type si attentif ? 

Mes mains sont moites. Et s’il ne revenait pas, et si je refusais désormais de l’écouter et si surtout je pouvais me décontracter un peu. Oublier tout, les yeux mordorés, la bouche relativement sensuelle, la voix un peu rauque et les mots. Ces mots qui se diluent en moi, qui se frayent un chemin. Ces mots ordinaires qui jouent les inoubliables pourtant. Oublier ces instants. Rentrer chez moi. Devenir inaccessible. 

Mais où  est-il donc passé ? 

Je pars faire une discrète enquête, en filant aux toilettes …  Il est au téléphone , sur le trottoir, pris dans une discussion qui apparaît animée. Je vais me rasseoir, l’air dégagé. Je feuillette nerveusement le menu et tente de mettre de l’ordre dans mes pensées. 

Il revient, avec des yeux gentils et pose une main badine sur mon épaule, en passant devant mon fauteuil en rotin :

– J’ai commandé des cafés en face, ici ils sont imbuvables. A moins que vous ne préféreriez  prendre ici un élixir aphrodisiaque, ou  autre…

Il ne manquerait plus que cela. J’ai peur de n’avoir besoin que d’un élixir de sérénité.

– Non merci…. Vous y croyez, vous, à ces élixirs, à cette herboristerie?

– Je crois à bien des choses auxquelles les américains ne croient pas. Je vais vous sembler grossier mais j’ai un contre-temps. Il va me falloir vous quitter après avoir bu le café. J’ai un rendez-vous impromptu. Mais il est impératif pour moi de vous revoir. Vous bousculez un peu mes plans. Aussi, je veux être sûr de vous retrouver.

– Mais quels plans ? 

– Nous en parlerons un autre jour … 

Monsieur Mystère et Boule de gomme part chercher nos cafés, le portable collé à l’oreille. Nous buvons rapidement, il a l’air plus soucieux tout à coup.

– Je vous contacterai, me dit-il avec un regard indéfinissable et il s’en va pour de bon, et me laisse devant la fontaine de ce petit jardin des méditations . 

Je médite drôlement. Ce type pourrait être sans problème un terroriste, un agent dormant à LA. Bonne couverture que ce taxi, on se balade partout sans attirer l’attention. Je ne vois pas comment la faculté de droit d’Assas mène au métier de chauffeur de taxi à Los Angeles. Il parle plusieurs langues, ce qui est pratique dans son métier. Il se dit afghan, a évoqué le Lycée français de Kaboul puis il a parlé de ses études à Tours. C’est louche. Il a un nom de famille plutôt farsi, j’ai regardé sur internet. Et puis, il a les yeux beaucoup trop verts. 

Je décide de ne plus le revoir.

7 thoughts on “L’élixir

  1. Es-tu obligée de continuer à attendre Marie-Do? Et si c’était toi qui le surprenait, ne pourrais-tu pas initier une prochaine rencontre? C’est sympa de visiter L.A. avec toi !

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