15 janvier 2021,

Résumé de l’épisode précédent: Un baiser fougueux a clôturé la dernière soirée avec le mystérieux Nour, qui dit être un “vérificateur d’histoires”. A propos, à ce moment crucial du récit, je rappelle finement aux lecteurs que cette histoire est fictive, comme je l’ai annoncé dès le début!
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A partir de là, tout s’est accéléré.
Nour (puisque c’est comme cela que ses amis l’appellent!) m’a proposé de déjeuner dans son jardin secret, une petite maison où il vient de s’installer. C’est une guest-house qui donne sur une « alley » de Roxbury Drive, bizarrement assez près de chez moi. Personnellement, j’appelle ces « allées » les rues des poubelles. C’est moins romantique mais je m’explique. Chaque rue fleurie et odorante dispose d’une ruelle parallèle, semblable peut-être à une vie parallèle. Celles-ci sont réservées aux énormes poubelles des maisons principales et aux camions qui les emportent. Ainsi ne voit-on jamais de poubelles ni de camions-poubelles enlaidir les jolies rues de la cité jardin.
Les portes de derrière de toutes les belles maisons de Beverly Hills sont des sortes d’entrées de service qui donnent sur l’arrière des jardins et aussi sur les chemins qui conduisent aux guest-houses. Celles-ci peuvent être louées, habitées par du personnel ou juste servir de maison d’invités. Nour m’expliqua qu’un ami producteur de la diaspora afghane lui avait prêté la sienne qu’il n’utilisait pas.
J’y suis allée avec le coeur battant, évidemment ! Clémenceau ne disait-il pas « le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier! »
Faute d’escalier, j’avais à parcourir le plus calmement possible une allée tranquille et fleurie, sous un ciel bleu dur.
Nour m’avait décrit l’endroit, qui était charmant, et m’attendait tranquillement devant une petite barrière blanche qui donnait sur une adorable maison de style espagnol, avec une terrasse entourée de bougainvilliers roses et de jasmins blancs. La « petite maison » était très spacieuse car ici, tout est plus grand qu’ailleurs.
Nous avons déjeuné sur la terrasse où je me suis délectée d’odeurs et de saveurs. J’étais dans un autre monde.
Nour m’expliqua enfin son parcours de Kaboul à Tours, puis de Paris en Californie.
Après ses études de droit à Assas, il avait étudié l’Histoire à la Sorbonne. Arrivé aux USA grâce au système de loterie, il avait commencé à travailler à San Francisco comme historien de la Wells Fargo Bank, qui possède un petit musée. Mais oui, aux Etats-Unis, les banques et les grandes sociétés embauchent des historiens. Nour avait brillé à l’entretien d’embauche en évoquant Lucky Luke, fort connu en France mais pas aux Etats-Unis, et il avait fait acheter toute la collection du « cow-boy qui tire plus vite que son ombre » à son employeur. Chacun sait en effet que les francophones en Californie choisissent la Wells Fargo Bank plutôt que la Bank of America à cause de Lucky Luke et des chéquiers ornés de la fameuse diligence de la Wells Fargo!
Puis sa passion pour le cinéma l’avait conduit à Los Angeles où il était devenu historien pour les films et parfois les livres. C’est pour cette raison qu’il m’avait dit être « un vérificateur d’Histoire ». Oui, il en faut aussi au cinéma pour vérifier les faits évoqués comme historiques. Son histoire à lui me semblait plus claire maintenant.
Comme il venait de terminer un travail sur un roman, celui pour lequel il avait été félicité au bar du Beverly Hills Hotel, il avait un peu plus de temps à passer avec moi pour converser.
Son métier de chauffeur de taxi lui permettait de pallier aux problèmes des intermittents…
– J’ai fait un peu comme les princes russes à Paris , me précisa-t-il. Avez vous lu « Nuit de princes » de Joseph Kessel ? Je dois l’avoir dans mon capharnaüm, je vais vous le prêter.
Ce jeune homme était vraiment étonnant.
La maison principale de la propriété qui nous accueillait était une belle et grande hacienda californienne, qui appartenait à un producteur allié, absent la plupart du temps. Nous pouvions nous baigner dans la piscine, et profiter de toutes les installations. J’avais tout à fait l’impression de tourner dans un film ,qu’on aurait pu intituler « Happy Days in L.A. » !
Je laisse à vos esprits imaginatifs et créatifs le soin de deviner les suites de ce charmant déjeuner champêtre.
Ce fut un enchaînement de moments enflammés, arrachés à nos emplois du temps respectifs : moments timides ou torrides, romantiques ou ludiques, voluptueux et harmonieux, amoureux et joyeux, délicieux et fougueux, des instants de liesse et de tendresse, de fous-rires et de délires, de pudeur ou d’intimité, d’ébats ou de débats passionnés, de complicité et de liberté, en tous cas des heures d’un vertige infini, toujours trop courtes.
Je me régalai de nos longues conversations, mais aussi de l’ivresse de nos étreintes, et de ses billets doux que je retrouvai partout. Des billets fous, des billets d’amant qui m’embrassait « interminablement » et m’appelait « sa plage ». Les maris n’écrivent plus ce genre de billets, en tous cas pas à leurs épouses.
Ces parenthèses hors du temps prenaient peu à peu une incroyable densité et dévoraient le reste de ma vie. L’odeur des jasmins m’enivrait, la lumière du ciel m’émerveillait, les rayons de soleil indiscrets qui éclairaient nos mouvements me fascinaient.
Toutes mes sensations semblaient décuplées et m’exaltaient totalement. Je ressentais des émotions intenses, comme j’imaginais que les artistes les vivent.
Nour me donna les clés de sa maison pour que je puisse y aller dès que j’en avais l’opportunité. A ce moment là, il travaillait chez lui pour son deuxième métier, celui de vérificateur d’Histoire.
Mais l’été commençait et le temps nous était compté. Les jacarandas avaient perdu leurs fleurs violettes, qui sentaient maintenant une mauvaise odeur, forte et tenace.
Adrienne partait pour un summer-camp dans les collines.
Les jours passèrent trop vite et les nuits ne nous appartenaient pas.
Nour voulait me montrer tant de choses. Nous nous sommes tricotés des souvenirs pour nous tenir chaud les jours de pluie. Nous sommes allés déguster du chardonnay dans la Santa Ynez Valley, nous avons dévoré des crabes d’Alaska à Santa Barbara, nous nous sommes baignés dans l’eau froide de Zuma, nous avons couru sur la plage de Malibu, nous nous sommes baladés le long des canaux de Venice….
La ville de Los Angeles me surprenait sans cesse. C’est une mer de maisons entre ciel et désert, montagnes et océan, car la ville n’est pas une ville, c’est une infinitude de quartiers, de parcs immenses où rodent des serpents à sonnettes, de collines sauvages peuplées de coyotes, de canyons profonds, d’autoroutes entrelacées et de longues plages blondes.
Adrienne revint de son camp toute dorée, il n’y avait plus de raison de rester.
C’étaient les grandes vacances en France. J’ai quitté la Californie pour retrouver mes lumineux ainés, la pêche à la crevette à Locquirec, les balades en Sologne et les longues soirées étoilées. La belle parenthèse se refermait pour le reste de l’été. A notre départ, un soleil ardent piquait un peu les yeux derrière les lunettes, mais je partais légère, nourrie de la douceur des jours.
Nour m’avait laissé les clés. Et je promis de revenir dès mon retour.











