Il reste des coins de paradis sur terre pour oublier les guerres. J’en connais un depuis longtemps puisque j’y ai appris à faire mes premiers pas, contre vents et marées. C’est sur la côte du Finistère, à la fin de la terre comme son nom l’indique, entre Plestin-les-Grèves et St Jean-du-doigt. Des noms comme cela, cela ne s’invente pas. C’est un village immuable, resserré autour d’une solide église en granit, et d’un petit port charmant. Le grand hôtel des Bains, fidèle au poste depuis les années 20, semble toujours sorti d’un film . Il regrette les rires canailles de mes enfants à l’heure du dîner et les rêves d’ado de Sophie Marceau !
Devant l’église St Jacques, il y a comme il se doit, un jardin de curé, qui fleure si bon que les abeilles du pays s’y retrouvent en bourdonnant pour les processions. Selon la légende, un jour ou peut-être une nuit, les marins virent une barque étrange de la forme d’un pétrin et qui avançait entourée d’un halo lumineux. Elle arriva sur la rive sans voiles, et sans homme d’équipage. Ils s’approchèrent et virent alors un homme couché au fond du bateau en habit de pèlerin. “Ceux qui avaient voyagé” reconnurent aussitôt Saint Jacques, dit la légende! Le pèlerin devait avoir sa photo sur Facebook.
“Cela tombe bien, dirent les marins, traitons-le avec respect, il vient dans notre paroisse pour y faire des miracles et notre saint à nous, Kirek, devient très vieux”. Même les saints bretons vieillissent et deviennent moins performants! L’église changea donc de patron. Je ne sais pas si Kirek eut droit à quelques indemnités. St Jacques, lui, avait le sens du marketing, outre son arrivée spectaculaire, il s’est débrouillé pour que l’église devienne un point de départ pour Compostelle, avec une borne en pierre officielle qui décrit le matériel nécessaire ( un bâton de pèlerin et une coquille St Jacques) et la distance (1927 km).
Ici, les crevettes que je pêche avec mon petit Ulysse, sont roses, et les homards sont bleus. A l’arrivée dans le village , on peut lire l’annonce de recrutement la plus sympathique qui soit : ” J’ai besoin de toi pour pêcher ce homard bleu de Bretagne”. Je vous envoie l’annonce pour ceux que cela intéresse !
Après le port, l’hôtel des Bains et l’église, on emprunte le délicieux chemin de la pointe, bordé de haies de chèvrefeuilles et cher aux amoureux, qui serpente entre mer et rochers, . C’est la partie villageoise du sentier des douaniers, qui après la plage de Poz Biliec , s’attaque à la montée de la pointe du Corbeau et continue vers les Sables Blancs.
Ensuite, c’est la partie que je préfère, le chemin devient sentier. Il retrouve avec allégresse sa nature sauvage et devient indocile, il grimpe brusquement sur les rochers, se transforme en promontoire, puis dévale les pentes entre les bruyères mauves et les boutons d’or, dérape sur la mousse, dévoile au marcheur à chaque pas un nouveau paysage inédit, encadré de liserons sauvages, de fougères ou de roches roses qui dévalent vers une mer turquoise.
Mis en place au XVIII ème siècle, le sentier devait permettre aux douaniers de cheminer tout le long du littoral pour repérer les trafiquants de sel, alors taxé par la gabelle, et les pilleurs d’épave. C’est pourquoi on appela les douaniers des gabelous.
Heureux donc les gabelous qui devaient suivre le sentier pour repérer les contrebandiers ! Leur cadre de travail était inoubliable !
Je reviens de mon tout petit village familial, niché au coeur de la Sologne, entre étangs et bruyères, que je préfère, comme du Bellay, au mont Palatin et qui s’appelle la Ferté Beauharnais. Il ne s’est pas toujours appelé comme cela. C’est le marquis François de Beauharnais qui, d’un coup de marquisat, lui donna ses lettres de noblesse et fit de la roturière Ferté Avrain, la noble Ferté Beauharnais. Ensuite, son fils Alexandre de Beauharnais, y fit venir sa charmante épouse, Joséphine qui lui donna deux enfants : Eugène et Hortense, future mère de Napoléon III.
Alexandre était très cavaleur et Joséphine très malheureuse, ils se séparèrent donc à l’amiable. Alexandre, après de nombreuses conquêtes, séduisit même Delphine de Custine au sein de la prison où il était enfermé, juste avant d’être guillotiné en 1794.
Joséphine passa entre les gouttes de la Terreur. Elle séduisit quelques hommes illustres dont le jeune général Hoche avant qu’il ne devienne une avenue, et se remaria en 1796 avec un certain Napoléon Bonaparte, fou amoureux d’elle. Elle devint ainsi Impératrice des Français. Le destin passe par d’étranges chemins.
Son fils, le bel Eugène, était très aimé au pays et réalisa tant d’innovations à la Ferté-Beauharnais, qu’il fût nommé vice-Roi d’Italie par Napoléon 1er, et que beaucoup d’enfants du coin portaient traditionnellement son prénom.
C’est ainsi que la petite histoire de ma famille rejoint la grande. Mon arrière-grand-père s’appelait Eugène ! Il était né à Neung-sur-Beuvron, à quatre kilomètres de la Ferté-Beauharnais. Ebéniste, il fit son Tour de France comme compagnon et s’installa ensuite Faubourg St Antoine, avec son épouse et ses deux filles, ma grand-mère et ma grand-tante, toutes les deux institutrices, que j’ai bien connues.
Il y a vingt ans, ma soeur Madeleine, généalogiste passionnée et férue d’histoire, créa l’association “Autour des Beauharnais” afin d’animer des recherches historiques et d’informer les 400 habitants de l’époque sur le passé prestigieux de notre petit village. Le diner historique annuel au château, réservé finement à ceux qui avaient payé leur cotisation , fut l’une des clés du succès de cette dynamique association.
Vendredi dernier, j’assistais donc à l’assemblée générale d'”Autour des Beauharnais”, qui non seulement fête ses vingt ans mais doit résoudre d’épineux problèmes ! Grâce à un lobbying actif, une grande statue en bronze d’Eugène de Beauharnais, qui trône actuellement au Camp des Loges, est offerte officiellement à la commune. Mais le transport en est fort cher et la mairie est en quête de subventions pour financer ce dernier (35 000 euros), même si on retire le piédestal. Ensuite, il faut choisir son emplacement. Tout le monde n’est pas d’accord. Faut-il un référendum ? On devrait d’abord faire une conférence sur Eugène de Beauharnais à l’ensemble des habitants. “Maintenant , nous sommes 601”, précise le maire fraichement réélu. Les adhérents de l’association, eux, connaissent par coeur la vie d’Eugène qui était très bel homme et traversait le village sur un magnifique destrier.
Deuxième problème à résoudre, grâce à l’action dynamique des membres de l’association, la Ferté-Beauharnais vient de recevoir le titre unique devillage impérial. C’est le seul village impérial du monde ! Existent seulement des villes impériales, qui doivent avoir un nombre minimum d’habitants. Il a fallu passer bien des barrières pour convaincre que notre village méritait ce titre bien que n’ayant pas le nombre d’habitants requis. Tout le monde s’en réjouit et se congratule. Pour le tourisme, tout cela est excellent. Mais il faut aussi trouver de l’argent pour s’offrir les pancartes signalant cet honneur. Les grandes villes impériales n’ont pas de mal, mais notre petit village si. Le maire a contacté la Fondation du Patrimoine, restée sans réponse à cause du covid. On cherche des idées . La nouvelle présidente propose de mettre aux enchères, à l’émission télévisée ” Affaire conclue”, des objets historiques précieux qu’elle possède, pour faire parler du premier village impérial…. On va recommencer l’opération “L’Opéra hors des murs” dans le parc du château fin août, et pourquoi pas ouvrir une souscription, aménager une boutique d’antiquités impériales, créer un parfum exclusif …. Les idées fusent. Si vous en avez , n’hésitez pas.
Vous voyez qu’on est bien occupé dans les petits villages solognots !
Pour les fidèles lecteurs qui demandent des suites à mes billets …
L’énigme de la statue mystérieuse est résolue. Découverte au-dessus d’un marché chinois où l’on vendait d’appétissants crapauds, elle est maintenant rapatriée, nettoyée et cirée. Elle trône sur un socle, entièrement fait maison à partir d’un chêne tronçonné dans la forêt de Ris.
Elle s’appelle “Guadalupe”, nom sans doute inspiré du modèle qui posa pour l’artiste aux Beaux-Arts à Paris en 1929. Elle a beaucoup voyagé, comme Dora Gordine, la sculptrice estonienne qui l’a réalisée Elle est répertoriée, et n’a rien à envier à celle qui est à la Tate Gallery de Londres. Toutes mes félicitations à ceux qui avaient trouvé à une vitesse phénoménale le nom de l’artiste, qui vécut en Asie et se maria à un anglais sur place.
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Trumpy est de plus en plus nerveux, sa dernière convention n’a pas été un succès, sauf pour le Covid qui a attrapé au vol quelques-uns des ses fanatiques, et les sondages sont de plus en plus mauvais. Son propre vice-président met un masque, ce qui est considéré comme un signe anti-républicain, les courbes de contamination remontent inéluctablement, et les chiffres vont devenir catastrophiques. C’est écrit! C’est balistique! Ironie de la science malmenée par les conservateurs! La balistique va donc assurément tuer aux pays des armes. Mais “l’agent orange”, comme certains l’appellent, ne s’y entend guère en balistique, et qui saura lui en expliquer le principe? Pour bien achever le cheval Trumpy, deux livres gênants sont en cours de publication, dont celui de sa propre nièce intitulé : ” Trop et jamais assez/ Comment ma famille a engendré l’homme le plus dangereux du monde.” Elle y décrit une famille dysfonctionnelle et toxique, et un très très nasty Trumpy, coupable également de montages financiers frauduleux. Et puis, il y a aussi le livre de Bolton qui raconte les coulisses de la Maison Blanche, et l’ignorance abyssale du président américain qui pensait, entre autres, que la Finlande appartenait à la Russie.
“Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance” disait Abraham Lincoln. Celle de Trumpy en est la preuve et coûte très cher aux américains et au monde!
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Bruno le boucher du marché, aux yeux de velours et au nez de professionnel, part à la retraite et nous a fait des adieux émus (c/o “La loi du marché“). Il avait commencé à travailler à 14 ans ! Il va certainement s’abonner à Blogcafé et couler des jours heureux en humant le bon air de Royan.
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Pour finir cette “rubrique à brac”, voici une affaire que j’aurais aimé suivre et qui m’a échappé. Grâce à la lecture du New-york Times, j’ai appris un évènement fondamental qui s’est passé en France: Maurice, le coq de l’ile d’Oléron, est mort !
L’animal était devenu célèbre, car son chant de l’aube avait poussé les voisins à intenter un procès pour tapage matinal, à sa propriétaire. 140.000 personnes avaient signé une pétition pour défendre les droits de Maurice à faire du bruit au petit matin ! J’aimerais avoir autant de lecteurs ! En septembre dernier, le juge rendit un verdict en faveur de Maurice-le-coq. Son avocat Julien Papineau prononça cette grande vérité : “Maurice n’était pas insupportable, il était juste lui-même”. On comprend pourquoi le coq est le symbole de la France!
Maurice, peut-être stressé par toutes ses aventures juridiques, attrapa un coryza et échappa à la casserole. Il fut incinéré dans le jardin de sa propriétaire, Corinne Fesseau, qui lui écrivit même une épitaphe grandiose: “Maurice fut un emblème, un symbole de la vie rurale et un héros! ” Celle-ci attendit le déconfinement pour annoncer la nouvelle car la crise du Covid était “quand même plus importante”.. Mais Maurice-le-coq eut cependant droit à un beau testament, écrit par le célèbre éditorialiste du New-York Times, Roger Cohen. Je vous en souhaite autant !
C’est déjà l’été, et sous le soleil, il semble que nous verrons peut-être cette année le fameux rayon vert !
Voici la suite de la jolie histoire d’Annabelle! Que ceux qui n’ont pas lu le chapitre précédent le fassent, avant de commencer celui-ci !
Annabelle passait me voir parfois, de loin en loin, pour me montrer ses nouvelles chaussures Charles Jourdan et se faire les ongles sur ma table en Formica, tandis que je donnais la becquée aux enfants.
Elle arriva un jour, avec les yeux brillants d’excitation. Elle était invitée chez le Consul de France à San Francisco avec son époux.
“Tu te rends compte comme ma mère aurait été fière. Essuie-toi les mains que je te montre l’invitation”. Elle me sortit délicatement, comme un précieux diplôme, le carton imprimé où étaient gravés les mots qui la comblaient :
“M.———
Consul de France à San Francisco, prie
Monsieur et Madame ———
-“ Tu vois bien, c’est Jean-Pierre et moi, … mais j’ai peur de ne pas être a la hauteur de la conversation. Est-ce que tu peux me dire quelque chose en toute franchise? “
Je me méfiais par expérience de ses questions “en toute franchise” qui se révélaient parfois franchement gênantes. J’observai donc un silence prudent.
“Est-ce que tu ne crois pas que je risque de gaffer ? “
C’était en effet un risque non négligeable, car elle avait à son actif un certain nombre de gaffes dignes de Madame Sans-Gêne. Je lui conseillai donc d’éviter de parler trop fort et de poser des questions trop indiscrètes à ses voisins. Je lui dis également d’essayer de ne pas évoquer la “Coït Tower”, hommage d’une veuve aux pompiers de San Francisco, avec des allusions grivoises comme elle en avait l’habitude, et elle partit la tête haute pour vérifier toutes ses tenues. Elle en avait beaucoup mais les circonstances étaient compliquées.
Elle revint le surlendemain, rouge d’émotion, pour tout me raconter “en détail”. Elle en avait même oublié sa panoplie de manucure.
Le sort et la situation de son compère l’avaient placée parmi les hôtes d’honneur. La table était immense et magnifique, “comme à Versailles, mais en plus petit”. Le diner était excellent et raffiné. Les vins capiteux, “comme dans un film, ma chérie”. Le maître d’hôtel la resservait sans cesse, car elle buvait jusqu’à la lie, Annabelle était d’une gaieté extrême.
Au moment où l’on servait de succulentes aumônières aux framboises, entourées d’une mosaïque de coulis fruités, Annabelle s’avise qu’à l’autre bout de la table, où l’on avait placé les sans-grades, un visage lui était familier. Alors, du bout de la table et d’une voix de stentor, elle interpelle un modeste attaché consulaire :
“On se connaît, je crois, vous me remettez?”. L’attaché en question croit d’abord que cette question ne pouvait s’adresser à lui et continue sa conversation. C’était méconnaître Annabelle qui monte le ton et insiste.
“C’est à vous que je parle, enfin à toi, on se tutoyait, dans le temps. Tu ne me reconnais pas ?” Non vraiment, l’attaché cherchait désespérément dans sa mémoire peuplée de diners fins qui pouvait être cette jeune femme incongrue ? Annabelle, que tout le monde regardait, était de plus en plus énervée. Elle éclata de rire, avant de lancer à travers la table, où chacun à présent se taisait :
“C’est moi, Annabelle, la fille de Suzette, la cuisinière. La petite Annabelle! Tu ne t’attendais pas à me revoir ici, dans ce cadre n’est-ce-pas ? C’est qu’elle a grimpé dans l’échelle sociale la petite Annabelle. Nous jouions ensemble sur la plage à Trouville. Souviens-toi.”
C’est alors que le mari d’Annabelle lui demanda de se calmer, la conversation n’étant pas d’intérêt général, lui dit-il diplomatiquement. Mais il fut impossible de la calmer. Dès la sortie de table, elle fonça sur l’attaché consulaire tout confus et prit rendez-vous avez lui séance tenante pour parler du passé, ce qui acheva de provoquer la nervosité de son mari.
Annabelle était maintenant assise bien sagement sur un tabouret de ma minuscule cuisine.
“ Je vais le revoir maintenant, tu sais….Tu vois, c’est pas pour faire ma fière, mais je voudrais bien que ma mère soit vivante et que je puisse lui raconter ça, que j’ai diné au Consulat de France, avec le fils de son patron en bout de table. Et que je l’ai forcé à me reconnaître. Elle aurait été fière si elle avait pu voir cela”.
Et puis elle se recroquevilla et se mit à pleurer.
Bien-sûr qu’ elle aurait été fière Jeanne-Suzette Pichodot de voir sa fille trôner à la place d’honneur à la table du Consul Général de France et retrouver le fils des patrons devant des plats raffinés qu’elle n’avait pas préparés. Annabelle releva la tête entre deux sanglots :
“Tu pourras m’apprendre à faire la cuisine?”
J’avais sans doute épluché trop d’oignons car mes yeux m’ont drôlement piquée ce jour-là.
Nos chemins se sont séparés à notre retour en France. Il se trouve donc que j’avais perdu Annabelle de vue depuis de très longues années. Mais il y a quelques semaines, à la fin du confinement , elle m’a retrouvée et envoyé un message, car elle voulait me revoir. Annabelle a fini ses études et travaille maintenant dans un hôpital renommé. Je vous rassure, elle n’a pas changé, elle est toujours aussi spontanée et ce fut un immense plaisir de la retrouver. Nos retrouvailles ont été mémorables !
Ambiance californienne: Du campus de Stanford au grand Canyon dans les années 80 !
Lundi 22 Juin 2020,
Amarcord signifie “Je me souviens” en langue romagnole, comme le titre du film de Fellini.
J’adore ce mot dense à la puissance évocatrice qu’on ne peut prononcer qu’à pleine bouche !
Je me souviens donc ce soir, de la jolie histoire d’Annabelle que j’ai rencontrée dans les années 80 en Californie.
Annabelle était assez jolie, mais surtout, elle avait du chien.
Sa mère était cuisinière et s’appelait Jeanne. Mais les patrons de celle-ci avaient décidé de l’appeler Suzette pour ne pas la confondre avec la lingère qui était plus ancienne et qui portait le même prénom.
C’était du temps où les employeurs s’appelaient des patrons, et n’avaient aucun problème pour changer votre nom de baptême. C’était il n’y a pas si longtemps.
Et puis Suzette, c’est facile à retenir pour une cuisinière hors pair, bretonne de surcroît. Quand j’ai connu Annabelle, elle détestait faire la cuisine et ne comprenait pas qu’on puisse y prendre un quelconque plaisir, surtout une “fille de bourgeois” comme moi. Cela, elle ne le disait pas. Elle me regardait écraser des foies de volailles dans ma minuscule cuisine d’étudiants mariés avec enfants sur le campus californien où nous vivions, avec un intérêt vaguement méprisant. Campée sur ses escarpins de marque à très hauts talons, elle me lançait alors en rejetant sa chevelure auburn sur le côté, d’un ton provocateur :
“Je te l’avais dit ou pas, que ma mère était cuisinière ?”
Elle savait bien que oui, mais guettait encore ma réaction, en regardant ses beaux ongles laqués de rouge.
“Elle ne t’a vraiment appris aucune recette ?” répondais-je rituellement.
Je savais bien que non. Alors elle s’asseyait sagement entre le séchoir à linge et la table en Formica, dans l’espace restreint que nous appelions sans ironie “la salle à manger,” et où trônaient, sur un mini-vaisselier bricolé par mon étudiant de mari, les quatre assiettes anciennes de ma grand-mère, rapportées de France.”
“C’est pour donner un petit chic à ton logement sur le campus”m’avait dit ma Maman, qui imaginait la Silicon Valley comme une sorte de vallée minière hantée par les cow-boys.
-“Dans la cuisine de ma mère, je veux dire celle de ses patrons, je n’avais le droit de toucher à rien. Je devais rester assise sur mon tabouret et surtout ne pas bouger pendant qu’elle était à ses fourneaux, surtout pour les grands dîners. Toute la soirée, j’attendais ma mère sur le tabouret. C’est quoi ce que tu fais là, c’est un peu bizarre, non ? C’est quoi ton truc ? Tu as bientôt fini?
-De la terrine de foies de volailles, j’ai des invités après-demain.
-Ah ! tu peux pas en acheter ?
-Il n’y en a pas ici. Tu sais bien, il n’y a que des ersatz de pâtés infects.
-Oh, moi, je ne fais ni la cuisine ni les courses…Et ton pâté est bon ? “Son ton était clairement dubitatif !
-“Oui, j’ai toujours un gros succès avec cette terrine. C’est la recette de la mère d’une copine que j’ai réussi à obtenir uniquement parce que je partais aux Etats-Unis et que j’ai promis un secret absolu.
-Bon, tu pourrais peut-être la donner à Jean-Pierre. Bye, je viens te chercher pour le cours de fitness ?
-Non pour la recette, oui pour le fitness – see you.”
J’avais connu Annabelle, non pas au cours de fitness, mené tambour battant par une ex-capinaine de l’armée israëlienne, mais au cours d’anglais “as a second language”. Ces cours étaient gratuitement proposés par la municipalité de Palo Alto à toutes sortes d’immigrés, qui parlaient avec des accents différents et incompréhensibles pour les autres étudiants.
Ce fut donc au premier cours de “remise en route”, alors que j’étais concentrée sur ma présentation orale, que je l’entendis pour la première fois, superbe et sans complexe, avec un accent qui me rassura grandement quant à ma prestation.
“I am French , I am here because I am with my boyfriend who is here”. Une pause. Puis elle reprit d’un ton entendu: “He is sended by the french government”. Cette information me plongea dans des abîmes de stupéfaction.
Comment avait-elle réussi à convaincre les services d’immigration américains, assez procéduriers en général, que sa seule justification d’être aux Etats-Unis était de vivre avec son amant. Quel type de visa avait-elle donc ?
J’eus rapidement la réponse à ma question, elle n’en avait pas.
Comme elle habitait une superbe maison avec piscine, dotée d’un système de sécurité sophistiqué qui alertait la police au moindre faux pas, elle vivait dans la terreur d’oublier de débrancher son alarme en rentrant chez elle et de devoir justifier sa présence, surtout en cas d’absence de son homme d’affaires gouvernementales. Bien entendu, cela arriva et comme son vocabulaire n’était pas assez étendu pour expliquer sa situation délicate, elle fondit en larmes dans les bras du shérif en lui affirmant : “It’s not my fault, I am French”. L’étendue du désastre dût frapper cet homme, les longs ongles rouges d’Annabelle le rassurèrent. Cela ne pouvait pas être une femme de ménage mexicaine illégale. De plus, Annabelle courut dans la chambre à coucher pour chercher une photo d’elle en maillot de bain prouvant qu’elle n’était pas un cambrioleur. Les explications en anglais approximatif et la proximité de la chambre finirent même par inquiéter les policiers américains qui quittèrent la maison précipitamment.
Comment pouvait-on ne pas être américain ?
Du cours d’anglais, nous passâmes au cours de fitness, puis au cours de self-defense, mais Annabelle ne voulut pas me suivre au cours de cuisine internationale et me laissa, avec une certaine condescendance, aller apprendre à fabriquer des nems, ce qui me fut, il est vrai, complètement inutile par la suite.
De cours en cours, de quarter en quarter, elle pris l’habitude de venir s’installer sur ma table en Formica tandis que je préparais le repas des enfants, et nous papotions comme deux vieilles voisines.
-“Elles sont jolies tes assiettes, avec les roses” .
-“Ce sont les assiettes de ma grand-mère, son service de tous les jours. Il n’en reste que quatre. Alors, maman me les a données.” L’espace d’un instant, je revis les déjeuners en tête à tête avec ma grand-mère : le couvert impeccablement dressé, la nappe blanche, la sonnette qu’elle utilisait pour appeler Maria, son adorable employée de maison italienne.“Comme la petite mademoiselle venait, j’ai fait des escalopes milanaises, Madame”.
Annabelle aimait les beaux vêtements et les produits de luxe qu’elle portait élégamment, “comme une dame” auraient dit les enfants.
– “Les patrons de ma mère étaient très riches et ils avaient de très jolies choses”
Elle était arrivée très petite dans cette famille où sa mère était employée à plein temps. Plein temps est le terme, car il n’y avait ni horaires ni week-end dans ce travail-là.
Pendant les vacances de juillet, la famille et la domesticité partaient pour Trouville de façon compartimentée. Le chauffeur faisait plusieurs allers et retours, et la petite Annabelle faisait partie, avec sa mère, des bagages obligatoires lors du premier voyage afin de préparer la maison. Une bonne cuisinière est précieuse, surtout en vacances ! On reçoit beaucoup.
La petite fille jouait donc sur la plage avec les enfants des patrons sous la surveillance de la nurse ou de sa mère, “cela dépendait de l’humeur”, disait Annabelle avec humour. Elle construisit donc ses premiers châteaux de sable avec Pierre-François qui avait son âge, et rêva sans doute de ses premiers châteaux en Espagne sur les plages normandes. C’étaient les vacances, le tabouret inconfortable n’était plus de mise et quand le groupe d’enfants bronzés passait avec la nurse sur la plage dorée, qui aurait pu dire qui était la fille de la cuisinière ? Annabelle commençait à tirer d’une main ses cheveux décoiffés par le vent, elle apprenait la féminité et courait dans les dunes avec le jeune Pierre-François.
Au retour à Paris, chacun rentrait chez soi : dans un grand appartement pour les uns, une chambre de bonne mansardée pour les autres et retour au tabouret sans passer par la salle à manger. Un soir de grande réception, la petite Annabelle fut prise d’une fièvre de tabouret si carabinée que sa mère dût, confuse, expliquer à Madame qu’elle devait rester avec “la petite” qui était bien malade. Madame, affolée par cette perspective dantesque, résolut le problème aussitôt. Elle fit venir un ami médecin qui voulut hospitaliser Annabelle, en larmes, dans son service. Mais Suzette, résista, et refusa de se remettre aux fourneaux, pour s’occuper de sa petite fille.
“Je suis sûre, tu m’entends, sûre, sûre, que s’il voulait m’hospitaliser, c’était uniquement pour que ma mère puisse assurer le service” me disait Annabelle en laquant précautionneusement ses ongles, “En tout cas, moi je suis charmante avec ma femme de ménage californienne. Mais j’ai quand même été un peu surprise de la voir arriver dans une voiture décapotable, et puis quand elle m’a donné des conseils sur l’entretien de ma piscine: “Votre produit ne vaut rien, moi j’utilise cà pour la mienne””.
-“Cela m’a fait un drôle d’effet. J’aurais aimé raconter cela à ma mère. Le statut des femmes de ménage est différent ici!”
Le temps passa, Annabelle revint d’un séjour en France, mariée et plus élégante que jamais. Un visa en règle lui permit d’oublier encore quelquefois de débrancher l’alarme et d’ameuter les policiers avec un sourire charmeur – French Touch.
Elle n’avait plus beaucoup de temps à consacrer aux apprenties ménagères du campus, car elle avait décidé de reprendre ses études interrompues au bac par obligation financière. Je fus très admirative de la voir prendre courageusement le chemin de Foothill College, pour suivre des cours, en anglais de surcroît.
A la même époque, on me proposa, négligeant mes diplômes de lettres classiques durement acquis, de donner des cours de cuisine à la High School de Palo Alto sur le thème passionnant de “La quiche Lorraine et ses produits dérivés”.
Je malaxais donc régulièrement de la pâte à tarte sur un podium hollywoodien entouré d’un parterre de petites cuisines équipées et d’élèves attentifs. Ceux qui avaient choisis l’option cuisine n’étaient pas à mon avis les plus intellectuels mais ils étaient sympathiques. La responsable du programme, tout en commentant mes gestes, démultipliés par quatre miroirs au-dessus de ma tête, expliquait avec le plus grand sérieux que ma mère m’avait transmis ce savoir ancestral qu’elle tenait, elle-même, de sa propre mère. J’avais des pensées fugitives pour ma Mamie , élégante championne de golf, qui savait à peine où se situait la cuisine de son gigantesque appartement.
“Pourquoi ne pas apprendre aussi à ces barbares d’Outre-Atlantique que je pilais le maïs?” aurait-elle dit!
(La suite de l’histoire d’Annabelle au prochain blog!)
“Prête-moi ta plume aujourd’hui pour saluer mon ami Pierrot, agriculteur champenois retraité, qui, comme il le dit lui-même, “n’est pas né de la dernière couvée”.
Mon ami Pierrot connait tout sur les terres de champagne que ” les gamins ” exploitent. Mon ami Pierrot sait tout sur les bois où il court depuis son plus jeune âge. Il a commencé avec son père, un personnage haut en couleurs également, dit “le grand-père”, qui était un grand ami de mon père.
Mon ami Pierrot sait quand il faut vendre les hêtres mais garder les frênes dont le cours est bas. Mon ami Pierrot sait quand un jeune cerf a frotté ses cornes “de velours”, sur l’écorce d’un chêne de la forêt. Mon ami Pierrot nous donne des cours sur les bois, nous explique comment marquer les arbres et mesurer les grumes. Il caresse avec amour un merisier, et nous apprend à jauger un chêne en le regardant de bas en haut, “comme on le fait avec une femme”. Il organise aussi des travaux pratiques et gare à celui qui a marqué à la bombe jaune le mauvais arbre ! Car la forêt est sacrée ! “Marie-Do, tu vois, ces arbres à conserver, c’est pour nos petits enfants dans cent ans!” Mon ami Pierrot a le sens du temps long.
Mon ami Pierrot nous montre la marque inscrite 30 ans plus tôt par son père sur un chêne à conserver!
Hier, mon ami Pierrot a repéré des traces “de grandes pattes”, c’est à dire de grands cerfs venus de la montagne de Reims, et nous a raconté comment il avait aperçu, il y a deux semaines, trois cerfs magnifiques brouter son champ de colza…. Car mon ami Pierrot est aussi poète, et quand il décrit la robe des cerfs sur le jaune du colza, il en a les larmes aux yeux d’émotion, ainsi que tous ceux qui l’écoutent…
Si vous passez un jour par le hameau de l’Erolle, ne manquez pas d’aller saluer mon ami Pierrot de ma part, et visiter le petit musée du patrimoine agricole qu’il a créé. On vous offrira un verre de Champagne frais, sous l’affiche de mon livre “Los Angeles Café”, qui trône sous la photo du Grand-Père. “Comme cela, il te portera chance” m’avait affirmé Marie-Josèphe, la soeur de mon ami Pierrot.”
J’ai écrit ce texte en mai 2006, et depuis, mon ami Pierrot a jaugé bien des chênes et suivi la trace de bien des cerfs. Il a rendu mille services à tous avec humour, bienveillance et toujours le bon coeur qui le caractérisait. Malheureusement, son grand coeur était aussi fragile et je n’arrive pas aujourd’hui à parler de lui au passé. La forêt de la Villardelle est en deuil et ses habitants pleurent tous mon ami Pierrot qui “a passé” dimanche.
J’ai l’impression qu’il est encore là et qu’il me susurre à l’oreille : “Marie-Do, avec tout çà, tu n’oublieras pas qu’avec le réchauffement climatique, il faut planter des châtaigniers”.
Nous n’irons plus aux bois avec mon ami Pierrot. Nous ne dirons plus régulièrement : “Il faut demander à Pierrot” pour avoir son avis, car mon ami Pierrot trouvait toujours des solutions. Personne ne le remplacera car il est irremplaçable, mais il a vraiment laissé trace.
A la prochaine réunion sur l’avenir de la forêt, mon ami Pierrot, brillera, comme d’habitude, mais par son absence.
Bon voyage, George ! Tu n’imaginais pas, je pense, avoir pareille destinée ! Quel départ, tu as fait fort, plus fort que toutes les victimes noires des exactions policières qui t’ont précédé, hélas, encore relativement récemment !
Bravo, George, tu es maintenant le porte-drapeau de tous ces noirs innocents tombés sous le coup de policiers blancs ignorants comme souvent. Toutes ces manifestations aux USA et dans les villes du monde entier, tous ces portraits de toi qui ornent les murs des villes, de Minneapolis à Paris, doivent te mettre un peu de baume dans le coeur ! Et puis, fait rarissime, ton assassin est en prison, et ses complices inculpés grâce à cette immense vague de protestations qui a déferlé comme un tsunami.
Il y a quelques jours, c’était Breonna Taylor, une jolie et efficace infirmière noire qui avait été tuée de sept balles dans le corps et son mari qui avait tenté de s’interposer a été inculpé. Mais, les policiers qui ont tiré sur elle au milieu de la nuit alors qu’elle dormait dans son lit, n’ont pas été inculpés. Ils s’étaient juste trompés d’appartement ! Too bad ! Alors quoi ? “Errare humanum est”! Une loi particulière protège en cas de bavure les policiers américains, qui n’apprennent pas le latin de toute façon.
Mais dans ton cas, George, il y avait cette femme que tu ne connaissais pas et que j’aurais aimé connaitre, qui a filmé ton agonie et qui a hurlé avec les autres passants, car il était clair que ce policier était en train de de te tuer, alors que tu n’étais pas un danger, que tu voulais juste respirer, qu’il t’étouffait, et surtout que, sachant tu allais mourir, tu appelais ta mère. Cela a brisé mon coeur de mère ordinaire à l’autre bout de ton monde. Et c’est cela qui m’a paru sans doute le plus insoutenable. Va-t-il falloir distribuer des caméras go-pro à tous les noirs américains ?
Bon voyage George ! Ton nom est maintenant connu dans le monde entier et tu vas retrouver ta mère partie avant toi. Tu n’imaginais pas, je pense, avoir un enterrement pareil, somptueux, avec des gerbes de fleurs blanches, des chants superbes et des célébrités venues de partout, mais surtout avec tant d’émotions partagées, tant de talents réunis pour chanter à l’église de la la Fountain of Praise, et danser aussi ! C’était magnifique !
“Etre noir dans ce pays et être relativement lucide, c’est être en colère pratiquement tout le temps” disait James Baldwin qui a écrit ” La prochaine fois, le feu ! ” en 1963. “L’heure de la justice raciale est venue !” a déclaré Joe Biden hier. Si cela fait avancer le problème dans ton pays, si cela permet au monde de se débarrasser en même temps de Trumpy l’agent orange, George, tu ne seras pas mort pour rien ! Il est vraiment temps que cesse le racisme, bien-sûr aux USA dont c’est le péché originel, mais également partout ailleurs. C’est loin d’être simple ! Perseverare diabolicum est !
Quels dieux vont donc pouvoir nous aider à ne pas aller en enfer ?
Les beautés de la forêt, les trouées de lumière à travers la verdure des chênes centenaires,
Vous décrire la biche fragile qui m’a regardée longuement avant de sauter dans un fourré,
Le crépuscule mourant sur l’étang de Conflans, les sentiers hésitants entre ombre et lumière ,
Le ciel bleu dur à travers la trémie des arbres,
Le rouge sang des fraises des bois, les marguerites blanches dans les blés dorés,
J’aurais tant voulu vous décrire aussi les premières terrasses libérées, dévorant les trottoirs,
Le soleil éclatant et la chaleur de l’été qui saluent les rires joyeux des retrouvailles !
Mais des hommes sont étouffés,
Tout, là-bas, quelque part,
Tués par des policiers,
Et le soleil est noir !
Des hommes sont torturés !
Et c’est le désespoir !
Un jeune homme est mort
Tout, là-bas, quelque part
Un homme jeune est mort,
Car il était noir !
J’entends le glas qui sonne
Tout, là-bas, quelque part,
J’entends le glas sonner,
Et c’est le désespoir.
( A la manière de Barbara)
Black lives matter ! 1200 noirs ont été tués par des policiers, depuis le début de l’année, aux USA !
C’était la bavure de trop, filmée, et insoutenable! Et le pays s’enflamme! Nasty Trumpy qui ferait mieux de lire la bible que de la brandir, cherche un appui divin qui ne viendra pas et menace d’envoyer l’armée contre ses propres citoyens.
La vérité est qu’il cherche plutôt le soutien des évangélistes ultra-conservateurs, son électorat de base: “Mon Président est en train d’établir le Royaume de Dieu sur terre”, déclare Mme Horbowy, les larmes aux yeux, à Tallahassee en Floride. Heureusement, d’autres ont un avis différent: “Il devrait être en prison “, m’écrit ma belle-soeur américaine de Sag Harbor sur Long Island, “pour pousser ainsi au chaos. New-york est dévasté, des chars sont postés au coin des rues à Chicago” !
Le geste devenu symbolique du genou à terre (take a knee), initié par Martin Luther King en 1965, est maintenant repris par des policiers solidaires des manifestants, comme le chef de la police de Los Angeles, ou bien Garcetty, le maire de la ville, ou encore des hommes politiques comme Joe Biden.
“En 2020, on se fait tuer avec un genou, et on veut aussi montrer au monde, avec un genou à terre, la réalité de l’oppression que l’on subit”, analyse l’historien Thomas Snégaroff, spécialiste des Etats-Unis.
Silence, on déconfine ! Cela commence à s’arranger, on rouvre les bars et les restaurants, les parcs et les bouteilles. Place aux verres en priorité ! On va rendre piétonnes quelques rues parisiennes pour augmenter la surface des terrasses de café, et aider les bistros …. Pourquoi pas les Champs Elysées ?
Mais surtout, nous les bons citoyens, nous allons aussi devoir venir y boire et y manger par solidarité, en gardant nos distances et un solide appétit. Les irréductibles Parisiens “rouges” virent à l'”orange” mais doivent rester en terrasse ! C’est l’effet “gilets jaunes” sans doute, mais le gouvernement n’ose pas l’avouer! C’est pour cela qu’il faut coloniser massivement les rues et les offrir aux restaurateurs. Quelques gilets jaunes pourraient d’ailleurs se rendre utiles en participant au déménagement des tables sur les trottoirs.
Cela va être convivial après le 2 juin, mais il faudra raison garder et son masque aussi, entre les repas et entre deux verres. Attention, il faudra avoir des réserves, car au delà de quelques apéritifs, votre masque ne sera plus valable. A prévoir également, entre deux bières, une petite bouteille de liquide hydro-alcoolique, à ne pas boire, mais destinée à un lavage de mains discret sous la table.
C’est la fête ! Comme dans un bal masqué, on pourra rencontrer des partenaires inconnus et inédits.
Pas plus tard que ce matin, alors que j’allais masquée, comme il se doit, chez mon dentiste, qui est charmant mais c’est une autre histoire, un homme m’a interpellée bruyamment en traversant la rue.
-“Bonjour, comment vas tu ? Cela me fait vraiment plaisir de te voir. !” Il avait l’air vraiment très heureux et comme il était accompagné d’une petite fille, j’ai essayé vainement de me souvenir de lui. J’ai répondu que cela allait bien, pour gagner du temps. Il insistait : “Je t’ai envoyé plusieurs messages, mais tu ne m’as jamais répondu ! “
L’affaire se corsait ! J’ai répondu “Vraiment ?” d’un air innocent, en pensant que j’affrontais peut-être les prémices d’Alzheimer.
Il continua, en soulevant son masque: “Je suis désolé d’avoir oublié ton anniversaire , il y a quinze jours !”Les nuages d’Alzheimer s’éloignèrent alors de mon cerveau: “Mais, mon anniversaire est en Juillet !”
-“Ah! mon Dieu ! N’êtes-vous donc pas Bénédicte de Collignon ?” On se serait cru dans une pièce de Molière !
-Non, pas du tout ! ” Ai-je répondu dignement, avec la noblesse attendue.
-“Excusez moi, Madame, c’est le masque, mais vous lui ressemblez terriblement ! Même silhouette , même habillement, même coiffure, j’ai cru la voir…” . Et moi, j’ai lu tant de regrets dans ses yeux que j’en fus toute émue! De plus, je n’imaginais pas que quelqu’un puisse avoir la même coiffure que moi.
Bon trêve de diversion ! Retour à l’essentiel des annonces d’Edouard. Toute la France passe au vert sauf les Parisiens rouges qui deviennent oranges, à cause du Val d’Oise mais il ne faut pas le dire, ainsi que Mayotte et la Guyane où la situation reste ingérable mais il ne faut pas les vexer. Et puis, nous allons pouvoir utiliser l’application StopCovid, qui fort intelligemment, et sans nous géolocaliser comme Facebook ou Google qui ont déjà de toutes les façons toutes nos données, nous indiquera si nous avons croisé sur notre chemin un “Covidien”, éventuellement contagieux.
Nous n’aurons plus à calculer les distances à vol d’oiseau, malgré la poésie de la méthode. Toutes les routes de France nous attendent sans restriction, pour sillonner la zone verte qui s’étend jusqu’aux frontières. Tout roule donc.
Le désormais célèbre R zéro, qui est devenu un vrai sujet de conversation, est inférieur à 1, contrairement à certaines provinces allemandes.
Et la liberté va redevenir enfin la règle. Mais trouverons nous un moment pour pleurer collectivement tous les morts auxquels nous n’avons pu dire adieu, et pour réparer les vivants ?
Pourquoi ne pas leur rendre un hommage collectif aux Champs Elysées où, comme chacun sait, séjournent les héros et les âmes vertueuses ?
Nous sommes toujours dans le rouge. On peut sortir sans permission, avec une grande laisse de 100 km à vol d’oiseau. L’évocation du vol d’oiseau, c’est déjà partir un peu, prendre de la hauteur, regarder le paysage comme avec ces caméras placées derrière la tête d’un aigle royal.
Comment calculer la distance à vol d’oiseau ? C’est simple, me dit-on, tu regardes sur Internet. Bon, après une étude sur internet d’une dizaine de pages à lire, je demande à un polytechnicien de passage. Il m’indique qu’il faut préférer Google Maps à la méthode des logarithmes. J’en suis convaincue. Cela reste moyennement simple. Il faut placer un repère sur votre maison puis aller voler dans le menu “repères”, cliquer sur “mesurer une distance” et placer un deuxième repère sur le lieu d’arrivée, sans trembler. Normalement, l’oiseau fictif ainsi projeté dans la nature, donne aussitôt le nombre de kilomètres qu’il a parcouru. En général, il y en a moins que par la route.
Derrière la zone rouge de tous les dangers, il y a la riante zone verte où paissent des vaches, sûrement non contaminées. Il n’y a pas de zone bleue, qu’on pourrait gérer avec un carton rond, comme autrefois.
Dans mon cas, après tous ces calculs, je dois quand même sortir de ma zone rouge, mais j’ai une raison familiale absolument impérieuse. Il va falloir une autorisation béton et une attestation pour passer la ligne de démarcation. En plus, il me faut aller dans une zone bien verte, cela va faire louche. Tiens à propos de rouge, tu m’en sers un verre!
Nous sommes sommes finalement partis en zone libre, nantis d’un laisser-passer sérieux et documenté , pour accomplir les 40 derniers kilomètres. Nous n’avons malheureusement pas été contrôlés, j’aurais aimé montrer mon dossier de bonne citoyenne aux gendarmes et converser un peu pour vous raconter. Certains rigolos ont été pris en flagrant délit à 250 km de chez eux alors qu’ils se rendaient dans une chambre d’hôtes réservée la veille et à la distance établie. Ils ont expliqué que la notion de vol d’oiseau était trop “ambigüe”, pour leurs cervelles de moineaux sans doute. La peur du gendarme ne leur avait pas donné d’ailes, et ils n’ont pas échappé à la double amende et au retour à la case départ.
Nous voilà donc dans la zone verte, merveilleusement verte, où les bois fleurent bon la girolle et le genêt. C’est mon pays. Nous sommes chanceux, les asperges sont tardives et il y a encore des fraises dans les champs de Dany, qui a réussi à faire venir “ses Bulgares ” début mars “puisque que les Français ne veulent pas travailler, même ceux qui sont au RSA! “.” Il a vendu toutes ses récoltes sans souci: “Dame, les gens du coin, ils pouvaient pas aller au restaurant, ni sortir, alors ils ont cuisiné ! C’était de la folie ! La gariguette, on l’a pas vu passer!”. Nous parlons aussi avec Fredo, un artisan qui a travaillé pendant tout le confinement: ” Du boulot, il y en a, en veux-tu en voilà, c’est les travailleurs qu’on n’a pas !”
La Sologne reste toujours le pays des légendes, des rebouteux, des sorciers, des coupe-feu, et autres guérisseurs.
Dans la jolie cour de ma soeur, nous évoquons les jours joyeux d’avant les confinements, sous la treille. C’est alors que Francette, une femme du pays qui passe donner un coup de main, fait une remarque stupéfiante sur “les lâchers de vipères”, dont il faut se méfier. Je la questionne et la réponse me surprend: ” Tout le monde sait cela ici, il n’ y a plus assez de vipères en Sologne, alors ils en jettent par hélicoptères, comme c’est une zone humide ! (Encore une zone!) C’est pour les scientifiques, et puis pour faire des antidotes avec le venin. La vipère, elle, elle est protégée. On a le droit de se faire mordre mais pas de la tuer. Demandez au garde-champêtre de Neung !”
“-En hélicoptère ???
-Oui, parce que cela peut rester bien stable. Je le vois bien quand Monsieur Bouygues vient dans sa propriété en hélico.”
En voilà un qui n’aura pas de mal à calculer la distance à vol d’oiseau.
Nous essayons de vérifier l’information avec Dany, le roi de l’asperge fondante : ” Ah oui, j’en ai entendu parler. C’est un coup des écolos ! Ils jettent des sacs en plastique avec des vipères, à partir d’un hélicoptère ! ” Deux procédés qui ne nous semblent pas très écolos.
Je mêne l’enquête. Depuis 1976, les histoires de lâchers de vipères, sont colportées par des “mauvaises langues” innocentes qui alimentent la rumeur. Cette légende, très active au début des années 80, au moment où la protection des espèces sauvages menacées s’est développée, est encore très ancrée dans l’imaginaire des Français de certaines régions.*
Dans la réalité, en Sologne, pendant la saison de chasse, on pratique surtout “le lâcher de patrons”, par hélicoptère évidemment !
Mais la légende est plus évocatrice!
( *”Une légende française contemporaine : histoires de lâchers de vipères” Véronique Campion -Vincent PUF)